Entre nous (152)




Lundi 5 janvier 1998

Matinée de ménage : la maison enfin débarrassée de ses occupants, je peux passer partout. À onze heures, j'appelle Serge, qui est très dolent. Je dois aller l'après-midi à Val de Fontenay, je veux donc vérifier s'il sera en état de m'y emmener. Il dit que oui, mais c'est à peine crédible. Cela calme mon agitation et excitation matinales de l'entendre. Je m'allonge, après avoir rangé l'aspirateur, et m'endors jusqu'à midi moins le quart. Puis je pars rechercher mon fils. Dans la boîte aux lettres je trouve une carte de Salman sur laquelle je ne me précipite pas car je subodore qu'elle me décevra. Je la lis plus tard. En effet : il s'y souhaite à lui-même une "meilleure année 98 que 97" et ajoute, en pleine dénégation : je sais que l'amitié reste et restera (!). Je m'étonne toujours de voir combien il peut être narcissique (il ne rate pas une occasion), d'un narcissisme épouvantable, celui non pas dans l'autosatisfaction ou le contentement de soi, mais celui, pire, dans la plainte continuelle - rien ne va jamais - et triste, en plus. 
À trois heures, Auchan Fontenay avec Serge que ma présence réveille, semble-t-il. Il va mieux et est plutôt agréable.

Mardi 6 janvier

Matinée dehors, sous la pluie : sécurité sociale, toujours des papiers puis bavardage au marché avec une voisine. Je reviens à onze heures à la maison. Mon aînée dort toujours. Elle ne fait vraiment rien cette année universitaire. Je m'inquiète pour elle. En plus elle sort avec deux gars en ce moment. Elle se la joue libérée et couche avec l'un puis avec l'autre... chez papa et maman. Je me demande où tout cela va la mener.
L'après-midi je vais à Bercy avec Serge qui est toujours soucieux à propos de son fils. Il attend un coup de fil le soir et me demande quelle attitude il devra avoir devant les propos agités qu'il suppose qu'il tiendra... Chacun ses problèmes. L'important, c'est d'avoir quelqu'un à qui parler. Il a son père... C'est ce que je réponds. Et mon "quelqu'un à qui parler" à moi, je l'ai retrouvé. Mais on ne peut pas tout dire non plus. Il ne faut pas se leurrer.
Rentrée à la maison, j'ai vu le beau Dominique, venu rechercher son fils chez moi.

Mercredi 7 janvier

C'est encore une fois sous la pluie que nous partons en kiné à onze heures. Bien protégée par ma parka (c'est ma meilleure amie, celle-là, depuis deux mois), je fais quelques courses pendant la durée de la séance. À midi, l'averse est passée, un beau ciel bleu s'installe, très provisoirement. Mon garçon et moi, nous n'avons pas envie de rentrer à la maison. Un petit passage chez Jules, mais Christine, sa mère, a du monde à la maison, nous ne restons pas. Retour, donc. Le gars retombe dans la console et son nouveau jeu : Diddy Kong. Je déjeune avec ma fille, rentrée du lycée. Puis, un peu de couture (les fonds de culotte du mari !), un peu de console avec le fiston, et c'est l'heure du thé. Serge appelle pendant que l'eau est en train de chauffer. Il est déjà quatre heures. Il ne sera "pas libre dans les heures qui viennent". Franchement, (je dis) il aurait pu appeler avant, j'aurais pu prévoir autre chose, mais il était "fatigué". Et moi, je ne le suis pas, peut-être ? Son fils rentre demain. Il a fini ses classes. Eh bien alors, tout va bien ? Mais non, tout ne semble pas aller mieux pour autant.
Ma fille revient de la fac avec un beau 13 au premier devoir sur table. Consolation.

Jeudi 8 janvier

Comme il me semble avoir entendu François gémir dans son sommeil, je pose la main sur lui et on fait l'amour à quatre heures du matin. C'est aussi simple que ça. Il en est fort étonné et me demande si je ne suis pas "malade" pour avoir envie en pleine nuit. Qui a envie ? Est-ce lui ? Est-ce moi ? Les deux ? Aucun des deux ? Moi, j'ai cru qu'il se plaignait, qu'il lui manquait quelque chose, lui a pensé que j'avais un désir pressant, qu'il devait y répondre. Et ce n'était rien de tout ça. Voilà le couple. La vie de couple. Un croisement incessant de manques et de désirs imaginés. Le désir de l'autre que l'on croit deviner, et derrière lequel le sien propre avance masqué. Difficile à démêler, tout ça. Impossible, même.
Comme je n'arrive pas à me rendormir sachant qu'il n'y a plus qu'un couple d'heures avant le lever à sept heures, je me mets à songer à la sexualité des humains. 
On sait (depuis Michel Foucault : avant lui, on le savait intuitivement seulement, ou plutôt on n'y pensait pas vraiment, ça restait vague) que la notion même de sexualité est historiquement marquée dans nos esprits, et prise dans les rets du discours. Elle porte avec elle aussi un certain nombre de dangers. Il y a tout un psychologisme de la sexualité, tout un  biologisme aussi, ce qui veut dire une prise en main possible de cette sexualité par des médecins, des psychologues... et une emprise sur celle-ci, bref, tout un tas d'instances de normalisation qui appuient dessus, et contre lesquelles il faudrait faire valoir les droits du plaisir. On échapperait ainsi (peut-être) à un nouveau discours qui se constitue dans la traînée même des mouvements de libération précédents.
De tous les mouvements du XXème siècle, celui que l'on a appelé la "révolution sexuelle" a été le plus ambigu. Celui qui a à la fois le plus réussi et le plus raté dans le même temps. Ses suites ont été plus que décevantes. Quand on regarde du côté des femmes aujourd'hui on a le sentiment d'un progrès mais en même temps d'une impressionnante stagnation. D'un côté, les femmes par leurs luttes ont réussi à avoir une place (en nombre) importante sur le marché du travail et à obtenir une certaine indépendance sexuelle, et de l'autre elles sont toujours aussi assujetties aux hommes qui les dominent dans le domaine du pouvoir économique et politique. Contrairement aux hommes qui ont depuis longtemps opéré la disjonction entre sexualité, mariage et émotion, beaucoup de femmes, elles, continuent à lier la sexualité à un projet de conjugalité ou de procréation. A l'intérieur des familles, ce sont elles qui s'occupent toujours le plus des autres. Il suffit de regarder partout autour de soi. Dans leur existence même les femmes sont plus liées aux émotions. A la jonction des deux sphères (travail et famille) où elles sont dominées socialement, elles sont prises dans des relations complexes de dépendance et d'amour. Tandis que les hommes, eux, continuent de parler et de s'adresser à La Femme...  
Autrement dit, il ne faut pas libérer seulement la sexualité, il faut aussi se libérer de tous les Dr. S. ou M., gynéco-andropo-sexologues qui envahissent depuis quelque temps les plateaux télé des magazines de santé et ceux des kiosques à journaux et se trouvent aussi présents encore dans tout un tas d'ouvrages en librairie...
La notion même de sexualité doit être réévaluée, ou plutôt il faudrait en faire une nouvelle évaluation. [Ce n'est pas moi qui pourrais le faire : à huit heures moins le quart je dois déposer en chaise roulante mon fils à l'école - sous la pluie, probablement. Mais j'aime bien y penser, et peut-être là, pour plus tard (bien plus tard), je tiens le fil d'un sujet de nouveau livre...]
Oui, il faudrait faire une sorte de saut en arrière... Ce qui ne veut pas dire reculer, entendons-nous bien, mais signifie procéder à une reprise de la situation à une échelle plus large. Se demander au fond qu'est-ce que c'est que cette notion de sexualité que d'aucuns trimbalent partout avec eux dans leur tête, tandis que d'autres se contente de baiser. Et d'autres, encore, de ne rien faire du tout. Il faut changer d'axe par rapport aux luttes précédentes que nous avons connues, que moi, en tout cas j'ai connues. Ne pas verser dans une lutte sectorielle, une sorte d'abstraction, qui s'épuise elle-même, avec ses propres mots.
Par exemple, il est très difficile de lutter dans les termes existants de la sexualité, ceux qui nous sont proposés, qui ont été d'usage en un temps donné (maladie, pathologie, normalité de la sexualité...) sans qu'à un moment on ne se trouve piégé. Faire alors le constat qu'un combat ne peut pas se perpétuer toujours dans les mêmes termes, ce sans quoi il se stérilise, s'immobilise. D'où un changement. D'où la nécessité de poser le problème autrement. Et qui dit changement, dit changement de vocabulaire. Et par ailleurs, sur le registre de la lutte, changements d'objectifs. Cela aussi est indispensable.
D'où le fait qu'actuellement j'avance, comme nous avançons tous, dans le noir le plus complet. Il n'y a pas de nouvelle vision de la sexualité, puisque qu'il n'y a encore aucun contenu à mettre dedans. Pour le moment.
Par exemple, si l'on mettait à la place de la "sexualité" (celle fournie par les psy et les toubibs) la théorie du plaisir ? Grande ambition... Il n'y a pas de plaisir "normal" ou "anormal", n'est-ce pas ? Chacun est au moins d'accord là-dessus.
Le problème "plaisir-désir" est un problème important. C'est même le problème dont on aurait à débattre dans cette réévaluation des notions, dans ce renouvellement des instruments, des objectifs et des axes de lutte.
La médecine tout comme la psychanalyse se sont beaucoup servies de cette notion de désir pour étalonner en termes de normalité le plaisir sexuel. Ton désir dit ce que tu es, selon cette dernière. Malade ou pas, normal ou non... et par ce biais-là il devient possible de disqualifier n'importe quel plaisir ou au contraire de le requalifier en termes reconnus et autorisés.
Il pourrait apparaître, contre ce mouvement répressif ou égalisateur, que si on utilisait le mot plaisir qui à la limite ne veut rien dire et qui peut être assez vide de contenu et vierge encore d'utilisation possible, et que l'on ne prenait le plaisir pour rien d'autre que finalement un énement, un énement qui se produit comme hors sujet ou à la limite du sujet, ou entre deux sujets (allez !), dans ce quelque chose qui n'est ni du corps ni de l'âme, ni à l'extérieur ni à l'intérieur, l'on aurait peut-être là un moyen de se sauver de l'armature psy et médicale, que la notion de désir portait jusque-là en elle... Que de si...
L'essentiel, c'est cette notion d'énement non assigné et non assisté par des instances supérieures qui se trouve dans le mot plaisir. Élément de vocabulaire simple non assimilé à du pouvoir qui ne dépend pas de soi, mais faisant bande à part si je peux dire, à l'intérieur du système langagier...
Le plaisir est indiscutable en lui-même.

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