Entre nous (153)




Vendredi 9 janvier 1998

D'abord j'ai cherché à rencontrer Francis, libraire à Millepages, pour lui proposer Mon bel Ilizarov, mais n'ai pas pu le voir. J'en ai parlé à un de ses employés qui transmettra au patron. Il fait très beau aujourd'hui. Et doux. Déjà hier on avait pu, Serge et moi, prendre le thé au café du lac, dehors, le dos au soleil. On réitère la chose cet après-midi. C'est un peu comme une renaissance. Son fils, en plus, a donc terminé ses classes et est rentré la veille. L'atmosphère en est plus détendue. C'est l'anniversaire de ma fille cadette, qui a seize ans ce jour, et, si elle était encore en vie, la mère de Serge en aurait quatre-vingt-dix-sept... Mais ce n'est pas le cas. On reparle de sa mort. Et des femmes. Et des femmes et de leurs enfants. De leur rôle, destructeur ou constructif. Du bonheur. De la sécurité et de la fantaisie. Comment trouver les deux en la même personne... Serge n'y croit pas. Moi si. Encore un peu.
Le soir je fais des flageolets au petit salé.

Samedi 10 janvier

Il n'aurait pas fallu que nos retrouvailles, Serge et moi, soient immédiatement suivies d'un week-end. C'est pourtant ce qu'il se passe. Et tout le monde dans la famille m'agace. Je me réveille fatiguée (à 7h30 afin de conduire mon fils à l'école) et je me sens déjà passablement énervée à l'idée qu'il va falloir que je parle à mon aînée. J'attends midi qu'elle se lève pour lui signifier que si elle veut coucher avec ses amis qu'elle le fasse au moins quand je ne suis pas à la maison. Elle est déjà au courant. Sa sœur lui a dit deux mots de mon mécontentement. Elle déclare qu'elle le fera "ailleurs", alors, si c'est comme ça. Message reçu. N'a pas envie de parler.
L'après-midi, je vais avec la plus jeune au Printemps lui acheter un soutien-gorge. On "emmène" la grande, qui semble-t-il pour le moment n'a rien d'autre à faire. Mais elle a l'air de se traîner. Je me demande pourquoi elle est venue. Elle me fait essayer une veste (sans doute la voudrait-elle pour elle) qui me serre bien trop. Elle trouve un string Calvin Klein, soldé, qu'elle a l'intention de se faire payer. Devant l'allure du string, je la traite, en riant, de "grosse salope". Elle n'a pas l'air d'apprécier. C'est pourtant une expression d'elle... On dirait qu'elle a perdu tout humour, tout recul. Le soir, on fête "les 16 ans". Je fais une raclette. Mak est revenu, pour l'occasion, mais on voit bien qu'il en veut toujours à ma fille aînée, son ex-copine. Bonne soirée quand même.

Dimanche 11 janvier

À neuf heures, au réveil, on fait l'amour (avec crème, "histoire" et capote : tout le rituel qui, à présent, entre nous, semble assez bien fonctionner). La nuit, j'ai rêvé que je travaillais comme éducatrice pour enfants. Je dormais dans le même lit qu'un éducateur à qui on avait attribué la même chambre que moi. Il était marié, comme moi. La nuit quand tout le monde dormait on faisait l'amour, quand ça nous chantait, c'est-à-dire pas toujours. C'était parfait. Pas de drague, pas de jeu de séduction, pas de sentiment de commettre une faute, ni adultère, ni rien... Franchement, c'est bien les rêves. Pas de tension non plus entre nous le jour, où l'on s'occupait des enfants à merveille. Nous étions irréprochables et heureux. Je me disais que notre direction avait bien fait de procéder ainsi en nous mettant ensemble. Nous donnions le meilleur de nous-mêmes. Et, cerise sur le gâteau, l'éducateur était vraiment très, très, beau.

Lundi 12 janvier

Le matin je m'achète deux pulls en cachemire pour le prix d'un. Cela faisait longtemps que j'en avais envie. Mais je ne les mets pas tout de suite. Je les range dans mon armoire. Ma vie, le ménage, faire cuire les biftecks ne se prête pas au cachemire. Ou alors, l'après-midi il faudrait que je m'habille d'une façon, et d'une autre le matin. Et que je change encore le soir (pas que ça à faire). Francis, le libraire, est d'accord pour vendre Mon bel Ilizarov en son Millepages. Il a téléphoné pour me le dire. Reste à recevoir les épreuves pour les corriger. J'ai hâte. Mais qu'est-ce qu'ils fichent ? C'est bien long. Il faut sans doute que je les relance, que je passe "un petit coup de fil". J'ai remarqué qu'à Sparadrap, comme partout ailleurs, il est nécessaire de suivre les choses d'assez près, sinon on vous oublie. Rien ne se fait tout seul.

Mardi 13 janvier

J'appelle ma mère dans la matinée pour prendre de ses nouvelles. Aussitôt après, j'ai mal au genou gauche quand je marche. Comme elle s'est plainte pendant qu'on s'appelait de ses jambes, je suis tentée de faire le rapprochement... Et mon fils aussi avait "mal au genou", hier soir. Je suis fatiguée en fait. Après m'être un peu reposée en début d'après-midi et avoir dormi vingt minutes devant "Derrick", la douleur semble avoir disparu, et je marche, sans boiter, rejoindre Serge qui pour une fois ne me fait pas trop longtemps faire le pied de grue dans la rue... Nous allons à Auchan. Thé et jus d'abricot dans le café de la galerie commerciale, en parlant de nos grands enfants et du tracas qu'ils nous causent. En rentrant j'appelle Sparadrap pour voir où en sont les choses. La maquettiste n'a pas encore "soumis son projet" à la directrice.

Mercredi 14 janvier

Couchée à une heure après avoir regardé Columbo avec mon fils, je me réveille à neuf, bien en forme. Comme d'habitude nous allons à la kiné sous la pluie. À midi, après sa séance, il veut aller au Mac'Do mais je me rends compte que je n'ai pas pris mon porte-monnaie. Je retourne au pas de course le chercher à la maison. Cela me fait mon sport de la journée. De retour à la maison, j'appelle ma sœur pour m'inviter chez elle une semaine au mois de mai quand le fiston sera avec son père en Corse. La perspective de ces petites vacances après une année sans aucun répit me réjouit. Ma sœur et son mari ont l'air contents aussi. Après quoi je vais avec Serge à la bibliothèque de Fontenay emprunter des livres pour ma cadette apprentie cinéaste (sur Georges Méliès, un exposé qu'elle doit faire).

Jeudi 15 janvier

Je passe (encore) une mauvaise nuit à m'énerver en attendant le retour de ma fille aînée partie "au restaurant" et toujours pas rentrée à deux heures... Je l'appelle sur son portable pour lui dire que je ne suis pas contente et qu'elle fait n'importe quoi en ce moment. Elle a cours le lendemain et est sortie le soir même en se plaignant d'être "malade". Elle commence à me porter sur les nerfs. Je ne m'endors qu'à trois heures pour me lever à sept... Il me faut donc m'étendre un moment dans la matinée pour récupérer et trouver la force de tenir jusqu'au soir. Mais c'est quoi, cette vie de merde !
Au courrier je trouve une lettre de la mère de Marion que j'ai connue au centre de rééducation et avec laquelle j'avais sympathisé. Cela me fait plaisir, au mitan d'une morne journée. C'est rare, les personnes qui écrivent. Sa lettre fait quatre pages. Je lui réponds le jour même. Puis je rejoins Serge. Nous allons à Bercy.

Vendredi 16 janvier

Après un rapide ménage, et comme j'ai assez bien dormi la nuit, je me mets au travail. Cela consiste à prendre des notes de lecture à partir de la publication Autrement qui a pour titre en ce numéro : "Souffrances". Un article de Paul Ricoeur retient particulièrement mon attention : "La souffrance n'est pas la douleur". 
Il écrit : "Une vie, c'est l'histoire de cette vie, en quête de narration. Se comprendre soi-même, c'est être capable de raconter sur soi-même des histoires à la fois intelligibles et acceptables, surtout acceptables." Puis, plus loin, à propos de l'attitude à avoir face à la souffrance, il dit : "Une humeur est interdite à savoir l'optimisme, que quelqu'un a défini un jour comme la caricature d'une espérance qui n'aurait pas connu les larmes."

Je retrouve Serge, ensuite, qui ne l'est pas, optimiste.

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