Entre nous (154)






Samedi 17 janvier 1998

L'amour à neuf heures le matin, et ensuite, autre "son de cloche", autour de la table du petit-déjeuner il est question d'argent : assurance décès, retraite, budget... L'ennui, quoi. 
Je vaque alors à mes occupations ménagères en pensant que ces temps-ci, cette période-là, je n'ai vraiment pas beaucoup de temps pour me mettre à mon travail à moi : écrire. Tout ce que j'entame est stoppé dans son élan de départ par la routine de l'autre travail, qui scande ma vie. La "séance" que j'ai pu dégager dans la journée d'hier sur la question de la souffrance et de la douleur, à travers l'œuvre de Paul Ricoeur, me paraît déjà bien loin dans un petit coin de mon esprit, qui s'est replié depuis.
Mon fils n'a pas école. Je vais faire seule les courses de la semaine au Franprix, et à midi je prépare les traditionnels hamburgers du samedi. Vers trois heures je conduis en fauteuil mon fiston chez Jules pour qu'il dépose un "dossier secret" dont il ne veut rien me dire... Dominique est là, seul avec Gaspard, le bébé, dont il est en train de changer la couche. Comme il n'est pas particulièrement gracieux, je ne m'éternise pas et j'emmène mon garçon dans son fauteuil roulant faire une longue promenade dans le haut de la ville. Il faut le pousser, l'engin ! Mais nous sommes bien, tous les deux, à parler tranquillement. Au retour, un petit passage par le cimetière, où nous allons voir la tombe de Mr Louis, notre voisin, que mon fils aimait bien, puis je lui fais découvrir le quartier, la rue où j'ai vécu, jeune fille. Je m'achète une chaise paysanne pour mon bureau, qu'il tient au retour en travers de ses cuisses sur le fauteuil, les arceaux métalliques de son appareil lui faisant comme une tablette pour en supporter le poids... Pratique.

Dimanche 18 janvier

Réveillée à dix heures par les pleurs du bébé des voisins. Le fils a dormi avec sa grande sœur. L'autre sœur, avec son copain Chris, qui est arrivé à une heure du matin après avoir perdu un match de foot (7-1). Je ne sais pas trop qui est avec qui dans les chambres et sous les couettes des lits. Je m'abstiens donc d'ouvrir les portes. Le matin, un peu d'animation, en plus, causée par le passage de deux collègues de François qui doivent "déposer des caisses" (de quoi, je ne sais pas) et "manger un morceau" (pour quelle raison chez nous ? je ne demande pas) avant de reprendre la route... Sentiment d'être envahie de toutes parts. Je laisse toutefois François s'en occuper. Pendant ce temps, à l'écart et assise sur la chaise de bureau, spartiate et dure, que j'ai achetée la veille, je rédige un court scénario (ma cadette, qui doit tourner pour son "module cinéma" au lycée un court-métrage, me l'a demandé) sur le thème du... repas de famille, tiens!, justement...
Notre repas à nous, celui du "midi", nous ne le prenons qu'à trois heures...  
Je reçois deux coups de fil : un de Georgette et un de Laura. Soirée : repassage et rédaction "plus fine" du scénario, suivie d'une discussion (intéressante) avec ma fille aînée.

Lundi 19 janvier

Ayant mal lu l'heure sur ma montre, je me lève bien trop tôt. Je veux retourner me coucher mais le téléphone sonne pour une des filles (à 7h30!). La journée commence bien, vraiment...
Je traîne un peu en ville, malgré le froid et la pluie. J'en ai tellement assez de la maison après le week-end qu'il me faut à tout prix être dehors, même sans rien de spécial à y faire. À une heure l'après-midi j'ai un coup de pompe incoercible, alors qu'il me faut ressortir conduire mon fils à l'école. Serge m'appelle. Nous allons à Bercy. On commence l'après-midi en s'accrochant au sujet de Woody Allen, dont je déplore le narcissisme et la moins bonne qualité de ses films à présent, alors que Serge aime encore "son humour, sa judéité et son attirance pour les jeunes filles"... Ses films, il ne va plus les voir. Complaisance avec lui-même, donc. Voilà ce que j'en déduis.

Mardi 20 janvier

Je m'achète un grand cahier à spirales dont les feuilles sont mobiles, et je commence un nouveau texte auquel je donne le titre - prometteur - de : J'AI RÉFLÉCHI (c'est aussi la première phrase du livre). Toute la journée, je m'y attelle, me rendant compte combien je dispose de peu de temps pour écrire (ou alors de façon hachée), entre mon garçon à conduire et rechercher à l'école, quatre fois par jour, le ménage, les repas, et Serge, l'après-midi...
Nous allons encore à Bercy ce jour. À cause du froid, nous ne faisons que très peu de sorties en extérieur actuellement. Ça me manque. Ça nous manque. Notre relation s'en ressent.
Il trouve que j'ai l'air fatigué quand je monte dans la voiture. Puis, au café (sans doute s'étant rendu compte qu'il m'avait vexée), il dit : "Tu es encore mignonne". Je ris. - Oui, c'est ça : une femme est d'abord jolie, puis on la dit belle, et enfin, pour finir, on la trouve mignonne... C'est à lui de rire : - Oui, il y a un peu de ça...

Mercredi 21 janvier

J'arrête (déjà) l'écriture de "J'ai réfléchi". Ce n'était qu'un remake de textes anciens pour lesquels je n'éprouve plus suffisamment d'intérêt à les remanier en les recyclant. Je voulais seulement je pense essayer mon nouveau cahier. Pendant que mon fils est en séance de kiné, je vais échanger un livre acheté la veille (décidément je suis très versatile en ce moment) et qui ne m'intéresse pas. À 14h, après la kiné, je l'emmène chez le coiffeur et au retour nous regardons tous les deux Astérix et Cléopâtre. Après quoi, je m'endors jusqu'à quatre heures, pendant qu'il joue à la console. Les "coups de feu" et autres explosions (ça pète de partout) ne me dérangent nullement. Je ne suis plus à ça près. Dans mon sommeil d'abrutie, je sais que c'est pour de faux...
Ce que je ne sais pas (cela me préoccupe à certains moments) c'est ce que je vais écrire maintenant. Il me faudrait vivre quelque chose de fortement original, comme pour Mon bel Ilizarov. Ce qui n'est pas le cas dans mon vécu actuel, qui est simplement rasoir, rien de plus...
Où, je me le demande, vais-je pouvoir trouver l'inspiration ? (en plus du temps pour le faire, mais ça, c'est un autre problème, et quand on veut - quand on veut vraiment - le temps, on le trouve).

Jeudi 22 janvier

Le matin, je lis un texte (superbe) d'Emmanuel Levinas, sur la souffrance, qui me laisse sans voix et en même temps me donne envie de parler, d'écrire plutôt mon expérience à moi de la douleur, celle que l'on peut subir et avoir à endurer, pour soi ou pour quelqu'un d'autre qui n'est pas nous... Quand je décide de commencer, il est l'heure de partir à l'école. L'après-midi, mon élan coupé et l'agitation du midi passée, je m'endors sur le lit de ma fille, la télé diffusant un épisode de Derrick déjà vu. Serge m'appelle à trois heures. Je le rejoins. Direction le café du lac (pour changer de Bercy), mais à l'intérieur, car il fait seulement deux degrés dehors. On parle des jeunes hommes "élevés sous la mère" (comme on le dit des petits veaux) et qui épousent une femme dont ils dépendent alors entièrement, telle "une autre mère", mais une avec laquelle ils peuvent coucher... Il pense à lui, bien sûr, et aussi à son fils. Moi, je pense à mon mari, évidemment, et à d'autres hommes "faits", mais en même temps je me dis que (je ne sais pas très bien pourquoi) mon fils, lui, ne sera pas comme ça : avec tout ce qu'il a enduré, et ayant sa mère toujours à ses côtés pour l'aider à vivre cela pas pour l'étouffer, il va être quelqu'un d'extrêmement indépendant et pas seulement "autonome", la souffrance, on ne le sait pas toujours, fait grandir et "renforce" plutôt que d'abîmer, selon la manière dont on la dépasse, et qu'il deviendra lui-même un homme protecteur, qui aura une femme dont il s'occupera bien... De cela, je suis certaine. Je le sens, dès à présent.

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