Entre nous (155)





Dimanche 25 janvier 1998

Nous nous levons à dix heures. J'ai un peu trop dormi. Une douleur à la tête sur le côté gauche quand je me penche ou me relève. Au cours du petit-déjeuner la discussion tourne autour de la suite du traitement de notre fils. L'étape (3) de la "dynamisation" est évoquée, dont nous, ses propres parents, ne savons à vrai dire pas grand-chose. François viendra pour une fois avec nous à la consultation de mardi. Il empruntera une voiture à son amie Roselyne, car la nôtre est décidément bel et bien fichue. Les 15000F qu'on a mis dedans pour la faire réparer sont perdus aussi. Il faudra rembourser le père de F qui les a prêtés. Et après, mettre de l'argent de côté pour en acheter une autre. Bien. Non, pas "bien", tant pis plutôt car tout cela ne m'empêche pas de passer un assez bon dimanche, des plus classiques sans doute, mais sans contrariétés flagrantes. Le mal de tête persiste, lui, cependant.

Lundi 26 janvier

Toute la matinée je m'occupe de mes plantes : achat et mise en place des tuteurs, lustrage des feuilles, taille des branches mortes. C'est le dernier jour où mon garçon va à l'école. Sa classe part en classe de neige. Il va rester à la maison pendant un mois. J'aurai moins de facilités pour voir Serge. Mais le matin je ne serai pas obligée de me lever à sept heures. Il fait très froid en ce moment, à peine deux degrés. Serge a lui aussi des douleurs dans la nuque qui "remontent jusqu'à l’œil". Les miennes sont passées. Je n'ai pas le temps de "garder" la moindre chose. Tout ne fait que passer à travers moi. Rien ne dure ni s'éternise. Nous allons à Bercy prendre un thé bien chaud, les manteaux sur le dos, au milieu de la galerie commerciale, pourtant chauffée. Serge joue un peu les "monsieur-je-sais-tout", mais j'ai l'habitude. On est là, ensemble, c'est cela qui compte (je me dis).
J'ai l'impression d'avoir recours ou plutôt de ne m'appuyer que sur l'expérience humaine la plus commune et la plus universelle du souffrir. Ce que la souffrance donne à penser. En faire le tour, patiemment. Y revenir sans cesse. Ne se placer que dans l'intelligence des signes du souffrir. Balayer tout le reste. J'essaie de ne pas marmonner. C'est ce qui arrive aux gens qui parlent beaucoup tout seuls. 
Il sourit, mais il semble ne pas vouloir m'imposer sa compagnie, alors que je suis venue pour le voir. Lui aussi est là pour être avec moi. Tout en l'écoutant, je n'arrive pas à m'arracher d'un tas de choses basiques. Alors que de nombreux maux et difficultés semblent, lui, le tourmenter, dont je n'ai pas droit d'entendre parler (il se maintient dans la maîtrise de soi, un de ses dons particuliers, qui n'est pas néanmoins non plus purement tactique). 
Je le vois s'adresser à moi comme s'il était loin, très loin, et en même temps (c'est nouveau) on dirait qu'il manifeste le besoin de faire une percée dans la compassion. Ça aussi, c'est nouveau chez lui... Et moi qui pense à des choses idiotes, en observant juste derrière lui (il ne la voit pas) la fleuriste au tablier noir, de la galerie, qui s'active dans son magasin : si je travaillais toute la journée chez un fleuriste, je n'aimerais pas être poursuivie la nuit par l'odeur des fleurs... Voilà ce à quoi je pense. Mais lui, c'est comme si je ne le voyais plus. 
L'âme de l'autre est une sombre forêt. Les artistes tombent amoureux, bien sûr, ils sont comme tout le monde, mais l'amour n'est pas leur don principal. Ils ont leur propre espèce de force motrice. Ce que je vois en lui, c'est un mélange d'archaïsme et de modernité, les deux l'attirant de la même façon, et ensemble. Il ne se laisse pas contenir dans la modernité, mais déborde plutôt sur toutes les époques.
Tout à coup, le dialogue entre nous reprend, sans que l'on sache comment, par quels méandres en lesquels nous nous étions égarés chacun de notre côté et qui ont fait, ceux-ci une fois quittés à un moment (ne pas le rater!), que nous avons pu comme tomber l'un sur l'autre.
- Dis-donc, tu es sérieuse lorsque tu parles de cette quête, mue par le seul désir ?
- Oui, pourquoi ne le serais-je pas ?
- Tout le monde n'éprouve pas ce désir, ou ne le reconnaît pas quand il l'éprouve.
- Oui, ça doit être, qu'un peu ignorants, ils sont incapables de le reconnaître clairement et distinctement. Ils l'ont en eux, mais sous une forme obscure...
- Moi, je suis constamment à l'affût de ça...
- Je sais. Et avec une telle intensité même, qu'il t'arrive d'aller jusqu'à vouloir "arranger des mariages", comme si c'était possible, comme si tu avais, toi, ce pouvoir-là...
- Il faut toujours tirer, je pense, de ces besoins puissants, mais incomplets, le maximum.
- Quels besoins puissants ?
- Aimer, s'associer l'un à l'autre, se marier même... Appelle ça comme tu veux. C'est là en tout cas un bon palliatif à la douleur, qui est loin de nous rendre toujours conscient du désir, en nous aussi. Il faut bien continuer de vivre, d'une manière ou d'une autre...
- Tu veux dire que ça a une importance significative en soi ?  Peu importe la réalité de la chose ? Des mariages doivent avoir lieu. Des couples, exister...
- Oui, en quelque sorte, c'est cela. Dans l'adultère, hommes et femmes cherchent un bref sursis à la douleur perpétuelle de la privation. Mais la souffrance de nos désirs nous tenaille sans répit. De manière impitoyable. On n'y peut rien.
- D'accord, je vois très bien... Je connais. Mais pour la plupart, les désirs ont été, d'une façon ou d'une autre et dans l'ensemble, purement et simplement éliminés. Tu oublies toujours ça.
- Non, je n'oublie pas.

Mardi 27 janvier

Journée bien remplie, s'il en est. Je commence par me payer "une nouvelle tête", en allant chez la coiffeuse, y passer deux heures... Déjeuner, vite fait, avec François, puis nous embarquons dans la vieille Renault 4 de Roselyne, direction le centre de Saint-Fargeau-Ponthierry, en Seine et Marne, pour la consultation avec Zeller. Mais Zeller, lui, ne viendra pas. On nous dit qu'il est "retenu au bloc opératoire", à Saint-Vincent-de-Paul. Déception. Grande déception. Avoir fait tout ça pour ne rencontrer "que" son médecin, la mère Rouffet, qui suivait l'enfant il y a un an... et son kiné d'autrefois... Nous laissons la radio qui a été faite en ville, sur place, afin que, si jamais Zeller vient "un jour", il la voie et donne éventuellement son feu vert pour la dynamisation (dont on ne sait toujours pas exactement en quoi elle consiste). Après avoir déposé notre fils à la maison au retour, François me laisse devant Sparadrap, où je reste une heure à discuter avec la directrice de l'association. Puis réunion (brève, heureusement) avec les profs de la fille cadette, au lycée.
La seule chose vraiment positive de la journée, c'est que je rapporte à la maison les épreuves de Mon bel Ilizarov...

Mercredi 28 janvier

J'ai rendez-vous à 9h45 avec un "médecin contrôle" de la commission d'aide à l'éducation spéciale. "Allez hop! À Créteil !", je pense, dans le métro (pour me citer, en me faisant sourire, cette réplique célèbre du Père Noël est une ordure...). Comme si la journée d'hier pour rien, au fin fond de l'Essonne, ne suffisait pas... Je reste une heure à me faire interviewer-sonder par la toubib, vraiment peu amène. Retour à la maison vers onze heures. En début d'après-midi, je relis les épreuves de L'Ilizarov , puis je rédige le petit texte "technique", que la patronne m'a réclamé "pour clore l'ouvrage". Ensuite de quoi, sans thé, sans sieste, sans rien, je file à Saint-Michel, en voiture avec Serge, à la recherche du manuel Lagarde et Michard XVIIIe, en réimpression, sans lequel ma fille "ne sera plus autorisée à aller en cours de français", m'a dit sa prof principale... Il ne manquait plus que ça ! C'est ce que j'ai appris à la réunion parents-profs. Comme si je n'avais que ça à faire, de penser à "Lagarde et Michard" !...
Pendant que j'étais partie à la chasse au Manuel  de littérature (scolaire), Zeller a appelé au téléphone son jeune patient, qui me dit quand je rentre que la dynamisation peut commencer... - OK, c'est bien. Et c'est quoi ? Il t'a dit ? - Non, il m'a pas dit. - Eh bien on va la commencer tout de même... Peut-être, pour une fois, il n'y a rien de spécial à faire, seulement attendre. Ça ne nous changera pas beaucoup...

Jeudi 29 janvier

Mais non, il ne faut pas rêver. Il ne suffit jamais d'attendre sans rien faire, que les choses se passent. Aussitôt pris mon petit-déjeuner, je me mets à la rédaction finale du texte médical, qui viendra à la fin de Mon bel Ilizarov. François a bien voulu y jeter un œil la veille et proposer quelques corrections et améliorations. Je reçois alors un coup de fil du Centre de rééducation qui nous donne rendez-vous pour le lendemain (ah non! nous y étions avant-hier! Et pour rien...) afin de commencer la dynamisation avec Laurent, le kiné... Il va, paraît-il, procéder au déblocage de l'appareil sur deux millimètres, puis à nouveau deux encore, dans quinze jours... Soit.
L'après-midi, mon gars et moi, nous allons à Auchan, avec Serge. Le fiston, heureux, mange des frites au Mac Do et se fait payer une cartouche mémoire pour sa Nintendo. On repart, direction Sparadrap, où je fais alors la connaissance de son président, un certain Didier, médecin anesthésiste, qui est en train de lire Mon bel Ilizarov, et me dit en apprécier "forme et contenu"... Je ne reste pas longtemps car Serge et le petit m'attendent dans la voiture, mal garée.

Vendredi 30 janvier

Dès neuf heures et demie nous partons, en VSL (véhicule sanitaire léger), dans le froid et le brouillard, vers Saint-Fargeau. Nous arrivons à dix heures et aussitôt Laurent "s'empare" de l'enfant, qu'il gardera "jusqu'à midi", me dit-il, afin de procéder à un premier déblocage de l'appareil. Je le vois revenir sur une de ses jambes (la "dynamisée", pourtant), visiblement moins stable qu'auparavant, et qu'il doit "tester" pendant deux heures avant que nous puissions repartir. Nous allons pique-niquer (par zéro degré) sur un banc comme de juste glacé, devant l'église de Saint-Fargeau. Je dis à mon fils, pour l'amuser, "profitons-en pour faire une petite prière, la prière que le déblocage soit suffisant, ni trop ni pas assez, et que nous ne soyons pas obligés de rester ici tout l'après-midi..." Il sourit. Tout va bien. Il n'a pas mal. Ce que je craignais. Nous rentrons à deux heures, en ambulance, le gars allongé sur le brancard, qui s'endort aussitôt. 
À l'accueil de la Fondation, attendant, j'ai pris commande du premier exemplaire de Mon bel Ilizarov par Madame Decaesteker, qui me l'a déjà payé (50F). Ça l'intéresse beaucoup, dit-elle, elle qui travaille ici depuis vingt-cinq ans, qui en a vu passer (et consolé) des enfants porteurs de ce foutu appareillage, lourd et plus handicapant qu'une cuisse courte, mais "bien efficace, néanmoins"...

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