Entre nous (156)
Aujourd'hui
il ne se passe rien, ou pas grand-chose. Je suis impatiente que Didier écrive cette postface qu'il a promis de faire pour Mon bel
Ilizarov, mais il est parti en
vacances pour une semaine. J'aimerais que les choses aillent plus vite. En
tout. La semaine dernière était tellement agitée que cela me fait tout drôle de reprendre un rythme plus calme. Au fond, je me dis,
j'aime bien l'agitation ou plutôt l'effervescence. Là, je m'endors devant Derrick,
puis j'appelle Serge.
Comment en
suis-je arrivée là ?
On ne cesse de faire et refaire les mêmes trucs. Les mêmes plaisanteries, drôles à pleurer. Les relations fondées sur les émotions, puis peu à peu sur l'habitude. Les désirs
impossibles à exaucer... À une époque, pourtant, l'amour semblait
être le grand architecte de
tout cela.
Existe-t-il, maintenant, un quelconque remède ? Une voie de guérison.
Il y a des moments où
la simple idée de remède me semble pernicieuse en soi. Comme lorsque mon père, très âgé, me dit, quand je lui rends
visite : Tu vois bien, j'ai oublié
de prendre mes remèdes durant ces
trois jours, et je ne m'en porte pas plus mal...
Que
cherche-t-on à guérir ? On peut réorganiser, orchestrer les désordres, mais les guérir ? Absurde. On devrait
s'obliger tout aussi bien à entamer une procédure de divorce contre la condition humaine... Nous sommes
trop ignorants pour faire face au tout. "Le tout ?" Quel
"tout"? Une notion puérile. Certes, il reste la
culture et la civilisation, mais elle est tellement mal en point, et décriée...
Dans un de ses romans, Saul Bellow écrit : "Grâce à l'éducation universelle et
l'imprimerie bon marché, des garçons pauvres sont devenus riches et puissants. Dickens,
riche. Bernard Shaw, également. Il se vantait que la
lecture de Marx avait fait de lui un homme. Ça,
je ne sais pas, mais le marxisme pour grand public a fait de lui un
millionnaire. Quand on écrit pour une élite, Proust par exemple, on ne devient pas riche, mais
quand le sujet est la justice sociale et que les idées sont extrémistes, on est récompensé par la richesse, la célébrité et l'influence."
Ce qu'il
veut dire, je pense, c'est que le savoir lire et écrire,
le dictionnaire, les ouvrages de grammaire, les classiques... permettent de
s'adresser à la multitude, et que ce sont
ceux qui savent le faire qui déterminent les conditions, qui
inventent le discours, et après, l'histoire suit leur parole...
Le plus
bizarre, alors que je vais bientôt, dans quelques années (ça passe vite), aborder la
cinquième décennie d'une vie ("l'autre moitié"), c'est bien d'éprouver encore un tel
sentiment d'attachement puissant... d'amitié,
d'affection, ou de je ne sais quoi d'autre. À
mon âge... C'est bon, non ?, là. En être encore (certes, jeune pour le moment) à rêver d'amour toujours, et de pouvoir rencontrer une personne qui vous guérira de vos maladies, celles
du cœur comme celles de l'âme, et à qui vous rendrez la
pareille...
Mais voilà qu'à présent je réalise que je me suis en quelque sorte fixé la tâche (absurde) de prendre de la
distance par rapport à tout ce à quoi j'éprouve un attachement étroit. Mais je n'y arrive pas. C'est bien là le problème.
Je
retrouve Serge (le bleu gris d'un animal à sang froid de ses yeux...) pour
une heure, au café du lac. Il ne dit pas
grand-chose, ce n'est pas nécessaire. Quand il parle c'est
pour évoquer des émissions de télé. Si je le lui fais remarquer, il me rétorque : - Dis-donc, toi, tu connais "Oblomov" ?... non ? tu ne connais pas ?...
Mais si... de l'écrivain russe, là, Ivan Gontcharov... pourtant, je t'en ai déjà parlé... un roman paru au milieu du 19ème...
- Ah non, pas lui !... Tu
ne vas pas encore remettre ça, ton couplet-Oblomov, incapable de quitter son
lit... et qui serait toi... exactement toi !
- Si, justement, parce qu'il est pour moi le symbole de l'inertie ou de
la paralysie, que j'éprouve moi-même... Je sais bien que tu ne veux pas en entendre parler... Le contraire d'Oblomov, c'est une activité frénétique...
- Comme la mienne, je suppose ?...
- Non, pas du tout comme la tienne. Toi, tu as une activité obligée. Tu es active mais il y a des
trous dans ton activité, et elle n'est pas frénétique. Ces trous tendent chez
toi à se remplir de quelque chose
d'autre... Non, ce que je veux dire, c'est pourquoi devrions-nous toujours et
encore agir, au point d'en être épuisé et tout autant malheureux ? Persister jusqu'à épuisement. Je me demande, "avec" Oblomov... C'est
tout.
Je rentre
chez moi à quatre heures et demie. Mon
fils était resté à la maison avec sa sœur et leur copain Chris. Je suis revenue pour le conduire
chez le kiné. Puis, au retour, séance pansements
et un peu de travail scolaire avec lui.
Je me demande, quant à moi, ce que je préfère, dans mon activité "obligée"... Ce que je préfèrerais, si j'avais le choix : faire
le mort, comme Serge-Oblomov, ou vivre, en abattant une à une toutes les tâches qui nous attendent, à accomplir, et si possible, dans la bonne humeur...
Mardi 3 février
À deux heures du matin, mon garçon fait un cauchemar et m'appelle. Je n'ai rien entendu.
C'est son père qui va le voir. Je me rends
compte alors que je suis inondée de sang. Je baigne dans le
jus. Mes fesses collent au drap dans une flaque poisseuse et glacée. Cette fois-ci, ça s'apparente à une véritable hémorragie. Je change trois fois de chemise, culotte,
serviette, dans la nuit. Je me réveille à dix heures, un peu pâlichonne. Je me repose en début d'après-midi en regardant, allongée, les informations, puis Derrick. Ma sœur m'appelle au moment du
"dénouement" de l'épisode (si on peut appeler ça
comme ça...) Il y a plusieurs signaux
d'appel qui arrivent pendant la communication, que je ne prends pas. C'est
"Oblomov", bien sûr, qui s'impatiente et me le
reprochera plus tard, lorsque nous irons au café
du lac et ensuite faire quelques pas au bois.
Il fait
beau.


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