Entre nous (156)




Lundi 2 février 1998

Aujourd'hui il ne se passe rien, ou pas grand-chose. Je suis impatiente que Didier écrive cette postface qu'il a promis de faire pour Mon bel Ilizarov, mais il est parti en vacances pour une semaine. J'aimerais que les choses aillent plus vite. En tout. La semaine dernière était tellement agitée que cela me fait tout drôle de reprendre un rythme plus calme. Au fond, je me dis, j'aime bien l'agitation ou plutôt l'effervescence. Là, je m'endors devant Derrick, puis j'appelle Serge.
Comment en suis-je arrivée là 
On ne cesse de faire et refaire les mêmes trucs. Les mêmes plaisanteries, drôles à pleurer. Les relations fondées sur les émotions, puis peu à peu sur l'habitude. Les désirs impossibles à exaucer... À une époque, pourtant, l'amour semblait être le grand architecte de tout cela.
Existe-t-il, maintenant, un quelconque remède ? Une voie de guérison. 
Il y a des moments où la simple idée de remède me semble pernicieuse en soi. Comme lorsque mon père, très âgé, me dit, quand je lui rends visite : Tu vois bien, j'ai oublié de prendre mes remèdes durant ces trois jours, et je ne m'en porte pas plus mal...
Que cherche-t-on à guérir ? On peut réorganiser, orchestrer les désordres, mais les guérir ? Absurde. On devrait s'obliger tout aussi bien à entamer une procédure de divorce contre la condition humaine... Nous sommes trop ignorants pour faire face au tout. "Le tout ?" Quel "tout"? Une notion puérile. Certes, il reste la culture et la civilisation, mais elle est tellement mal en point, et décriée...
Dans un de ses romans, Saul Bellow écrit : "Grâce à l'éducation universelle et l'imprimerie bon marché, des garçons pauvres sont devenus riches et puissants. Dickens, riche. Bernard Shaw, également. Il se vantait que la lecture de Marx avait fait de lui un homme. Ça, je ne sais pas, mais le marxisme pour grand public a fait de lui un millionnaire. Quand on écrit pour une élite, Proust par exemple, on ne devient pas riche, mais quand le sujet est la justice sociale et que les idées sont extrémistes, on est récompensé par la richesse, la célébrité et l'influence."
Ce qu'il veut dire, je pense, c'est que le savoir lire et écrire, le dictionnaire, les ouvrages de grammaire, les classiques... permettent de s'adresser à la multitude, et que ce sont ceux qui savent le faire qui déterminent les conditions, qui inventent le discours, et après, l'histoire suit leur parole...
Le plus bizarre, alors que je vais bientôt, dans quelques années (ça passe vite), aborder la cinquième décennie d'une vie ("l'autre moitié"), c'est bien d'éprouver encore un tel sentiment d'attachement puissant... d'amitié, d'affection, ou de je ne sais quoi d'autre. À mon âge... C'est bon, non ?, là.  En être encore (certes, jeune pour le moment) à rêver d'amour toujours, et de pouvoir rencontrer une personne qui vous guérira de vos maladies, celles du cœur comme celles de l'âme, et à qui vous rendrez la pareille... 
Mais voilà qu'à présent je réalise que je me suis en quelque sorte fixé la tâche (absurde) de prendre de la distance par rapport à tout ce à quoi j'éprouve un attachement étroit. Mais je n'y arrive pas. C'est bien là le problème.

Je retrouve Serge (le bleu gris d'un animal à sang froid de ses yeux...) pour une heure, au café du lac. Il ne dit pas grand-chose, ce n'est pas nécessaire. Quand il parle c'est pour évoquer des émissions de télé. Si je le lui fais remarquer, il me rétorque : - Dis-donc, toi, tu connais "Oblomov" ?... non ? tu ne connais pas ?... Mais si... de l'écrivain russe, là, Ivan Gontcharov... pourtant, je t'en ai déjà parlé... un roman paru au milieu du 19ème... 
- Ah non, pas lui !... Tu ne vas pas encore remettre ça, ton couplet-Oblomov, incapable de quitter son lit... et qui serait toi... exactement toi ! 
- Si, justement, parce qu'il est pour moi le symbole de l'inertie ou de la paralysie, que j'éprouve moi-même... Je sais bien que tu ne veux pas en entendre parler... Le contraire d'Oblomov, c'est une activité frénétique... 
- Comme la mienne, je suppose ?... 
- Non, pas du tout comme la tienne. Toi, tu as une activité obligée. Tu es active mais il y a des trous dans ton activité, et elle n'est pas frénétique. Ces trous tendent chez toi à se remplir de quelque chose d'autre... Non, ce que je veux dire, c'est pourquoi devrions-nous toujours et encore agir, au point d'en être épuisé et tout autant malheureux ? Persister jusqu'à épuisement. Je me demande, "avec" Oblomov... C'est tout.

Je rentre chez moi à quatre heures et demie. Mon fils était resté à la maison avec sa sœur et leur copain Chris. Je suis revenue pour le conduire chez le kiné. Puis, au retour, séance pansements et un peu de travail scolaire avec lui. 
Je me demande, quant à moi, ce que je préfère, dans mon activité "obligée"... Ce que je préfèrerais, si j'avais le choix : faire le mort, comme Serge-Oblomov, ou vivre, en abattant une à une toutes les tâches qui nous attendent, à accomplir, et si possible, dans la bonne humeur... 

Mardi 3 février

À deux heures du matin, mon garçon fait un cauchemar et m'appelle. Je n'ai rien entendu. C'est son père qui va le voir. Je me rends compte alors que je suis inondée de sang. Je baigne dans le jus. Mes fesses collent au drap dans une flaque poisseuse et glacée. Cette fois-ci, ça s'apparente à une véritable hémorragie. Je change trois fois de chemise, culotte, serviette, dans la nuit. Je me réveille à dix heures, un peu pâlichonne. Je me repose en début d'après-midi en regardant, allongée, les informations, puis Derrick. Ma sœur m'appelle au moment du "dénouement" de l'épisode (si on peut appeler ça comme ça...) Il y a plusieurs signaux d'appel qui arrivent pendant la communication, que je ne prends pas. C'est "Oblomov", bien sûr, qui s'impatiente et me le reprochera plus tard, lorsque nous irons au café du lac et ensuite faire quelques pas au bois.
Il fait beau.

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