Entre nous (157)




Mercredi 4 février 1998

Je me lève à huit heures et demie pour être prête quand le technicien sonnera qui vient vérifier les chaudières. Il ne vient qu'à quatorze heures ! Dès qu'il a fini et s'en est allé, j'emmène  mon fils chez Nicholas qui l'a invité, et je rejoins Serge à la librairie Millepages. Nous allons au café du lac, comme l'habitude s'est prise ces temps-ci. Sujet : Shoah, le film, que je me suis enfin décidée à regarder, hier soir sur Arte, pendant que les enfants jouaient à la console dans le bureau et que François dormait. Je n'en suis pas encore tout à fait remise. C'est une bonne chose que je puisse en discuter avec Serge.
Le matin, avant d'aller conduire mon fils chez le kiné, j'ai voulu appeler ma mère. Son téléphone ne marchait pas. Elle m'a rappelée en début d'après-midi. Comme d'habitude elle a à peine écouté ce que je lui disais, mais m'a reproché par contre de ne pas appeler très souvent...

Jeudi 5 février

Je ne mets pas le nez dehors sauf dans la soirée, pour aller chercher du pain et le journal. Il fait gris et humide, moins froid cependant. La veille, au moment du bain, il y a eu un incident qui m'a stressée. Le jet de la douche que mon garçon promenait sur lui pour se rincer, a fait tourner deux vis de son appareil superposées et à présent mobiles ("dynamisation") qui ont, en tournant, pincé et coincé la peau de son pénis. Il a hurlé de douleur et ce pendant une bonne minute; ni lui ni moi ne savions quoi faire. Enfin, la peau souple et élastique s'est libérée d'elle-même et je l'ai fait sortir de la baignoire au plus vite, mais en faisant très doucement. Il était pantelant de souffrance, et moi sans force à peine à cause du choc, pour le soulever. Soudain j'en ai eu marre de cet appareil. Qu'on le lui enlève, bon sang ! Et au plus vite !

Vendredi 6 février

Le matin nous partons au Centre pour quelques réglages de l'appareil d'Ilizarov. J'ai encore saigné toute la nuit. Je pense qu'un jour il ne faudra pas m'en vouloir si je deviens folle. Ou une ermite qui ne veut plus voir personne. Ou une recluse qu'on ne peut pas approcher... Personne. Quiconque s'en avisera se cognera contre un mur. Trouvera porte close...
Heureusement, on ne traîne pas trop longtemps à la Fondation Poidatz. À midi, nous sommes de retour chez nous. J'emmène mon fils manger à la pizzeria juste en dessous, en bas de l'immeuble. Remontés à la maison, je vérifie que l'argent du mois est arrivé sur mon compte : toujours rien, à part les allocations familiales. C'est toujours ça. Je ressors faire quelques courses. Puis je rentre vite fait pour m'octroyer une petite sieste devant Derrick. Le téléphone sonne : c'est Salman. Il vient prendre le thé à la maison. Le thé de l'amitié retrouvée. Peut-être a-t-il raison, au fond : l'amitié reste et restera, ainsi qu'il m'avait dit dans sa dernière lettre, et que je m'en étais trouvée horriblement agacée. J'attendais autre chose que des mots... Des belles paroles, tout ça. Mais sa présence effective balaie tout...
À cinq heures, je vais rejoindre Serge pour une promenade vespérale dans le bois.

Samedi 7 février

Matin froid et pluvieux. Dans la nuit, notre fille la plus jeune, malade depuis trois jours, est venue dans notre chambre nous dire qu'elle était inquiète car sa température n'était "que de 35°9"... C'est rare, les personnes qui prennent leur température parce qu'elles se sentent trop "froides", je me dis, en me recouchant après qu'on l'ait rassurée et qu'elle soit retournée au lit... Puis, à huit heures, un cri venant cette fois de la chambre du fils. Nous nous précipitons. La peau de son zizi s'est encore trouvée prise dans une des vis ! On le libère (le papa s'en occupe), je le console. On retourne au lit. Moi, je suis une fois de plus inondée de sang. Hypothermie, peau, sang... Mais quand est-ce que tout ça va s'arrêter ? Ça suffit maintenant !
À neuf heures je me lève, renonçant à me rendormir. Après, la journée est étrangement calme. Comme si on avait eu notre compte, les heures d'avant. Comme si on nous accordait un peu de répit. Quelqu'un, qu'on ne voit pas. Qui a eu pitié de la famille.
Je fais les courses à Franprix, avec ma fille à présent "réchauffée", à qui je dit d'arrêter de prendre sa température la nuit sans raison particulière... François emmène Zizi-coincé avec lui à son travail, en taxi. L'aînée, qui n'a pas dormi à la maison (bien de la chance!), rentre, pour ressortir presque aussitôt. Je m'endors devant la télé, dans la maison vide. Me sens comme anesthésiée. Ou plutôt non, je ne ressens, n'éprouve plus rien. Le soir, au dîner, cannellonis "maison" : c'est une première ! Me suis lancée là-dedans, j'imagine, pour oublier. Vin du Médoc, 1994. Une bonne année...

Dimanche 8 février

L'amour, au réveil, en trois étapes : lui - moi - lui. On se lève à dix heures et nous déjeunons en compagnie de notre cadette qui est désolée à cause de sa permanente "ratée par la coiffeuse". Je note qu'il y a beaucoup d'histoires de tête et de cheveux en ce moment, dans la famille. À midi, je fais avec elle (très bien coiffée, je trouve) un couscous-poulet à la "céfran", dit-elle. Elle est très versée en ce moment et dans le verlan et dans la cuisine du Maghreb - je crois bien deviner pour quelle raison... Puis je vais dans la chambre du gars me protéger du bruit, seule, afin d'écrire un texte au titre qui en dit long (Petit fémur) dont je sais une fois encore qu'il n'ira sans doute pas plus loin que le premier chapitre. Mais à tout livre, je me dis, il faut bien un début. Un premier chapitre.
Long coup de fil de Georgette, dans la soirée, qui me raconte dans le moindre détail ses aventures politico-sentimentales avec Bernard Kouchner, notre actuel ministre de la Santé (Serge le connaît), en vue d'obtenir la réouverture de la maternité de Pithiviers (où elle travaille en tant que sage-femme-haptonome. Avec Georgette, tout prend toujours une tournure compliquée, et sentimentale, même la plus dure et nécessaire des luttes...

Lundi 9 février

Normalement, Mon bel Ilizarov doit sortir cette semaine. Mais ça m'étonnerait. Je m'éveille en me faisant cette réflexion. Mon gars ne se lève qu'à midi, s'étant couché à deux heures après avoir joué avec Chris à la console. La journée tire en longueur. Je m'endors devant Derrick, une fois de plus, et je ne sais pas "qui a pu tuer la jeune pianiste"... J'appelle Serge, puis j'appelle Sparadrap et je prends le thé avec mon fils avant de le faire travailler un peu sur son "Cahier de classe de neige" (lui qui n'y est pas en classe de... mais qui doit tout de même travailler et se renseigner sur la question...). Après quoi, nous nous rendons à la séance de kinésithérapie. Il fait beau et je regrette d'avoir passé tout l'après-midi à la maison. Retour à dix-huit heures : je baisse un peu le chauffage. Demain, nous sortirons. Et en fin d'après-midi j'irai à Sparadrap récupérer la postface de Didier pour mon livre. Elle "fait dix-huit lignes", m'a-t-on dit.
Toute ma vie quotidienne tient aussi à peu près en dix-huit lignes... Pas plus.
 


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