Entre nous (158)




Mardi 10 février 1998

Le matin, de dix heures à midi, je mets en forme à l'ordinateur Petit fémur. Cela donne une courte "nouvelle" qu'il m'avait été encore jusqu'à maintenant impossible d'écrire, alors que j'y songeais souvent. Tout vient à point pour qui sait attendre. Cela coule tout seul, avec des mots simples. Auparavant pour décrire ce moment-là de mon parcours, je n'arrivais pas à me défaire de figures de style, de métaphores et périphrases avec des moulures, ce qui m'évitait je pense de regarder les choses en face. Ma facilité pour écrire, je m'en rendais parfaitement compte, ne m'était d'aucune aide, mais devenait un pur handicap.
Tout le travail de l'écriture, a dit un jour un auteur qui revenait, lui, de loin, très loin, consiste à exercer sa mémoire sans cacher pour autant "les flottements de la mémoire". Je l'ai expérimenté, là, au sujet de cette nouvelle...
L'après-midi, j'emporte avec moi  la petite nouvelle chez Sparadrap, où je dois passer faire une relecture finale de Mon Ilizarov avec Didier, qui a noté "quelques petites choses". Françoise, la responsable de l'association, fait pendant ce temps une photocopie de Petit fémur, pour le lire. Moi, je repars presque les mains vides car Didier n'a pas encore écrit sa postface. Aujourd'hui, je ne sais pourquoi, je suis saoulée par tout ça. Cela traîne un peu trop pour moi. Je me sens, en même temps, moins pressée que Mon bel Ilizarov voie le jour.  Sans doute parce que je viens de remuer quelque chose d'encore très sensible en ayant écrit Petit fémur...

Mercredi 11 février

Je dors mal la nuit. Vers minuit je me suis énervée après ma fille aînée qui faisait un boucan d'enfer en bas, dans le bureau, après avoir cassé un verre. Elle n'était pas seule. Je ne savais pas avec lequel de ses copains elle se trouvait mais j'entendais (après le verre cassé) des grossièretés et des halètements, comme quelqu'un qui ahane. J'ai fini par descendre fermer la porte de la pièce, au moins, car ils ne se donnaient même pas la peine, eux, de le faire. Puis, soudainement, tout s'est arrêté. Le garçon est parti et ma fille est montée se coucher. Je n'avais pas l'intention de lui en reparler le lendemain mais elle m'a de nouveau énervée à midi quand au moment de partir pour la fac, elle n'a pas trouvé sa carte orange : - Tu es complètement à l'ouest, en ce moment, lui ai-je dit, lui tendant deux tickets de métro. Ça ne peut pas continuer comme ça... Les prenant, en me les arrachant presque des doigts, elle a eu un mouvement d'épaule et un regard noir pour me dire qu'hier soir, ils ne faisaient que chahuter. Ils étaient "habillés" : - Tu nous prends pour des animaux, ou quoi ? a-t-elle demandé. - Oui. De jeunes animaux bruyants.
Empêcher les choses de déraper me paraît soudainement être ma fonction dans la famille. Elle part en claquant la porte comme c'est assez fréquent en ce moment et je me tourne ensuite vers les tâches auxquelles je consacre ma journée.
Il y a quelque chose d'artificiel dans tout ça. Comme si nous jouions toutes les deux un rôle. Un rôle qui ne nous va pas. Comme un stratagème. Un manque d'affect aussi. Ou d'affects retenus.  

Jeudi 12 février

Je me lève tard (10h) car la journée me semble sans grand intérêt. En fait, elle l'est. Je reçois un coup de fil de Françoise G. pour Sparadrap, qui souhaite que je passe lire un texte qui sera (serait?) éventuellement ajouté à Mon bel Ilizarov (ça m'inquiète un peu...). À 14h30, je pousse mon fils dans son fauteuil jusque devant la mairie voir ses copains revenir de classe de neige à l'arrivée de l'autocar. Mais lorsqu'on se pointe ils sont pour la plupart rentrés déjà chez eux. L'autocar avait de l'avance. Comme c'est essentiellement son copain Jules qui l'intéresse, nous passons chez lui. Christine m'offre un thé. Dominique est là, plus beau que jamais (Christine m'a dit hier qu'il y avait "du gaz dans l'air" entre eux, mais ça ne se voit pas. Les couples savent généralement bien camoufler aux yeux des autres ce genre de choses).
Je retrouve ensuite "mon" Serge à Millepages, et nous nous rendons au café du lac. Il se plaint (légèrement) de ne pas me voir suffisamment en ce moment et il me conduit à Sparadrap (le texte que j'y lis n'apporte rien, j'aurais mieux fait de rester avec Serge).

Vendredi 13 février

Ce qu'on m'a fait lire hier ne présentait pas d'intérêt, j'y reviens dès en m'éveillant, à peine les yeux ouverts. Il émanait d'un directeur de centre de rééducation fonctionnel bien intentionné, mais ses idées étaient présentées de manière totalement décousue. Didier C.S. espérait sans doute que je l'accepterais à la fin de Mon bel Ilizarov pour (je subodore) ne pas avoir lui-même à écrire cette postface, que nous attendons tous... Mais il va bien falloir qu'il s'y mette.
Non, ce qui était intéressant dans la journée d'hier et que je n'ai pas vu de suite, c'est que Françoise a parlé de moi à quelqu'un (son compagnon) afin que je participe aux Journées sur la Douleur de l'enfant qu'il organise chaque année, à l'UNESCO. Aussi, le jour même, je m'attelle à la rédaction de ma future "communication". Et avec entrain (et émotion, mais pas trop non plus, ça doit rester une communication, pas un témoignage personnel...) 
À part ça, le fils retourne à l'école (juste pour une journée), et c'est vraiment une bonne chose.
Je peux voir Serge un moment, au café du lac, par très beau temps, s'il vous plaît.

Samedi 14 février

L'amour le matin (amicalement). Puis on se lève et François part pour la journée (au travail et après, "déjeuner chez Roselyne"). Serions-nous en train de devenir un couple libre ? Libre au moins de ses actes. Le mieux que nous puissions espérer, à l'heure actuelle, n'est pas l'amour mais une liaison sexuelle. Ce serait déjà pas mal. Une solution certes bourgeoise mais qui a l'avantage de rester un peu bohème. Bohèmes, nous l'étions autrefois. Nous l'étions tous deux, séparément et ensemble, parce que nous éprouvions le besoin chacun de nous sentir libérés. A présent, on dirait qu'il n'y a plus que moi qui ressente un tel besoin. Lui, il s'oblige à tout un tas de choses extrêmement contraignantes et sa mauvaise humeur rejaillit sur nous. Il fait le nécessaire pour que les gens pensent du bien de lui. Il souhaite être perçu comme une personne chaleureuse, amicale, généreuse. Mais ce n'est pas trop le cas. Il ne cesse, en même temps qu'il voudrait maintenir cette image qu'il a de lui-même, d'émettre des courants négatifs en direction de moi. A la longue, j'éprouve une forme de soulagement quand il s'en va. 
Le mariage : les gens sont finalement totalement défaits
Moi, j'occupe bien mon temps. La vie s'écoule à toute vitesse. Mes jours filent plus vite que la navette du tisserand. Il y a, à dix heures, le passage du réparateur de la porte d'entrée de l'immeuble qui ne fonctionne plus, Franprix ensuite, et déjeuner avec les filles à midi, toutes deux bien en forme. Tout l'après-midi, j'écris à l'ordinateur. Je suis toujours sur la Communication, et les idées affluent. Bon rythme. Derrière moi, le fiston joue à la console. À cinq heures, ayant bien et suffisamment travaillé, je lui propose d'aller louer un nouveau jeu. Il fait très chaud dehors (18 degrés). Nous rencontrons Salman et Laura, que j'invite à dîner le soir. Je vais seule à Fontenay en RER acheter le jeu qu'on n'a pas trouvé en ville à louer, mon fils et moi (le fauteuil ne rentre pas dans le RER, enfin c'est difficile, aucun accès prévu pour personnes handicapées). Encore une chose qu'il faudra transmettre dans ma communication, je me dis... La France a vraiment du retard, pour tout...
À mon retour, cuisine : lasagnes. François me stresse en cherchant partout son passeport dans la maison. 20h, les invités arrivent. Vins : 1/ Bourgogne et 2/ Champagne.

Dimanche 15 février

Dès le matin en m'éveillant, je n'ai qu'une idée en tête : continuer la rédaction de mon texte sur La Douleur chez l'Enfant. Cela m'énerve profondément de penser que je ne pourrai pas m'y mettre avant le début d'après-midi (et bien entamé encore), car le dimanche tout le monde est là, attendant que je les serve, et il y a plein de choses à faire dans la maison. C'est établi et depuis longtemps que c'est moi et moi seule qui doive m'y coller.
Enfin, effectivement, à 15h je suis devant l'ordinateur. François m'énerve (ça continue) en cherchant toujours compulsivement son passeport égaré. Il claque les portes et les tiroirs en soupirant dans mon dos, marchant de long en large, voyant que je suis occupée et que je ne fais rien pour l'aider. Pauvre homme.  Je suis certaine qu'il n'est pas dans la maison, ce passeport, mais lui pense que c'est moi qui le lui ai perdu (en faisant le ménage ?). Malgré l'ambiance, à 18h30 j'ai terminé mon texte. Je vais faire alors le repassage (!) pendant que mon aînée d'abord, et ensuite François (calmé), lui apportent quelques modifications. Et je le retravaille un peu après dîner. Demain je l'enverrai à Françoise G.

J'ai vaincu le Dimanche, me dis-je, en éteignant l'ordi. J'ai réussi à écrire contre lui.

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