Entre nous (158)
Le matin,
de dix heures à midi, je mets en forme à l'ordinateur Petit
fémur. Cela donne une courte "nouvelle" qu'il m'avait été encore jusqu'à maintenant impossible d'écrire, alors que j'y songeais souvent. Tout vient à point pour qui sait attendre. Cela coule tout seul, avec
des mots simples. Auparavant pour décrire ce moment-là de mon parcours, je n'arrivais pas à me défaire de figures de style, de
métaphores et périphrases avec des moulures, ce qui m'évitait je pense de regarder les choses en face. Ma facilité pour écrire, je m'en rendais
parfaitement compte, ne m'était d'aucune aide, mais
devenait un pur handicap.
Tout le
travail de l'écriture, a dit un jour un auteur qui revenait, lui, de loin, très loin, consiste à exercer sa mémoire sans cacher pour autant "les flottements de la mémoire". Je l'ai expérimenté, là, au sujet de cette
nouvelle...
L'après-midi, j'emporte avec moi
la petite nouvelle chez Sparadrap,
où je dois passer faire une
relecture finale de Mon Ilizarov avec Didier, qui a noté "quelques petites choses". Françoise, la responsable de l'association, fait pendant ce temps une photocopie de
Petit fémur, pour le lire. Moi, je repars
presque les mains vides car Didier n'a pas encore écrit sa postface. Aujourd'hui, je ne sais pourquoi, je suis saoulée par tout ça. Cela traîne un peu trop pour moi. Je me
sens, en même temps, moins pressée que Mon bel Ilizarov
voie le jour. Sans doute parce que je
viens de remuer quelque chose d'encore très sensible en ayant écrit Petit fémur...
Mercredi
11 février
Je dors
mal la nuit. Vers minuit je me suis énervée après ma fille aînée qui faisait un boucan
d'enfer en bas, dans le bureau, après avoir cassé un verre. Elle n'était pas seule. Je ne savais
pas avec lequel de ses copains elle se trouvait mais j'entendais (après le verre cassé) des grossièretés et des halètements, comme quelqu'un qui ahane. J'ai fini par descendre
fermer la porte de la pièce, au moins, car ils ne se
donnaient même pas la peine, eux, de le
faire. Puis, soudainement, tout s'est arrêté. Le garçon est parti et ma fille est
montée se coucher. Je n'avais pas
l'intention de lui en reparler le lendemain mais elle m'a de nouveau énervée à midi quand au moment de partir pour la fac, elle n'a pas
trouvé sa carte orange : - Tu es
complètement à l'ouest, en ce moment, lui ai-je dit, lui tendant deux
tickets de métro. Ça ne peut pas continuer comme ça... Les prenant, en me les arrachant presque des doigts,
elle a eu un mouvement d'épaule et un regard noir pour
me dire qu'hier soir, ils ne faisaient que chahuter. Ils étaient "habillés" : - Tu nous prends
pour des animaux, ou quoi ? a-t-elle demandé.
- Oui. De jeunes animaux bruyants.
Empêcher les choses de déraper me paraît soudainement être ma fonction dans la famille. Elle part en claquant la porte comme c'est assez fréquent en ce moment et je me tourne ensuite vers les tâches auxquelles je consacre ma journée.
Il y a quelque chose d'artificiel dans tout ça. Comme si nous jouions toutes les deux un rôle. Un rôle qui ne nous va pas. Comme un stratagème. Un manque d'affect aussi. Ou d'affects retenus.
Jeudi 12
février
Je me lève tard (10h) car la journée
me semble sans grand intérêt. En fait, elle l'est. Je reçois
un coup de fil de Françoise G. pour Sparadrap, qui souhaite que je passe
lire un texte qui sera (serait?) éventuellement ajouté à Mon bel Ilizarov (ça
m'inquiète un peu...). À 14h30, je pousse mon fils dans son fauteuil jusque devant
la mairie voir ses copains revenir de classe de neige à l'arrivée de l'autocar. Mais lorsqu'on
se pointe ils sont pour la plupart rentrés déjà chez eux. L'autocar avait de
l'avance. Comme c'est essentiellement son copain Jules qui l'intéresse, nous passons chez lui. Christine m'offre un thé. Dominique est là, plus beau que jamais
(Christine m'a dit hier qu'il y avait "du gaz dans l'air" entre eux, mais ça ne se voit pas. Les couples savent généralement bien camoufler aux yeux des autres ce
genre de choses).
Je
retrouve ensuite "mon" Serge à Millepages, et nous nous rendons au café du lac. Il se plaint (légèrement) de ne pas me voir suffisamment en ce moment et il
me conduit à Sparadrap (le texte que j'y lis n'apporte rien, j'aurais mieux fait
de rester avec Serge).
Vendredi
13 février
Ce qu'on
m'a fait lire hier ne présentait pas d'intérêt, j'y reviens dès en m'éveillant, à peine les yeux ouverts. Il émanait
d'un directeur de centre de rééducation fonctionnel bien
intentionné, mais ses idées étaient présentées de manière totalement décousue. Didier C.S. espérait sans doute que je l'accepterais à la fin de Mon bel Ilizarov
pour (je subodore) ne pas avoir lui-même à écrire cette postface, que nous
attendons tous... Mais il va bien falloir qu'il s'y mette.
Non, ce
qui était intéressant dans la journée d'hier et que je n'ai pas
vu de suite, c'est que Françoise a parlé de moi à quelqu'un (son compagnon)
afin que je participe aux Journées sur la Douleur de l'enfant
qu'il organise chaque année, à l'UNESCO. Aussi, le jour même,
je m'attelle à la rédaction de ma future "communication". Et avec
entrain (et émotion, mais pas trop non
plus, ça doit rester une
communication, pas un témoignage personnel...)
À part ça, le fils retourne à l'école (juste pour une journée), et c'est vraiment une bonne chose.
Je peux
voir Serge un moment, au café du lac, par très beau temps, s'il vous plaît.
Samedi 14
février
L'amour
le matin (amicalement). Puis on se lève et François part pour la journée (au travail et après, "déjeuner chez Roselyne").
Serions-nous en train de devenir un couple libre
? Libre au moins de ses actes. Le mieux que nous puissions espérer, à l'heure actuelle, n'est pas l'amour mais une liaison sexuelle. Ce serait déjà pas mal. Une solution certes bourgeoise mais qui a l'avantage de rester un peu bohème. Bohèmes, nous l'étions autrefois. Nous l'étions tous deux, séparément et ensemble, parce que nous éprouvions le besoin chacun de nous sentir libérés. A présent, on dirait qu'il n'y a plus que moi qui ressente un tel besoin. Lui, il s'oblige à tout un tas de choses extrêmement contraignantes et sa mauvaise humeur rejaillit sur nous. Il fait le nécessaire pour que les gens pensent du bien de lui. Il souhaite être perçu comme une personne chaleureuse, amicale, généreuse. Mais ce n'est pas trop le cas. Il ne cesse, en même temps qu'il voudrait maintenir cette image qu'il a de lui-même, d'émettre des courants négatifs en direction de moi. A la longue, j'éprouve une forme de soulagement quand il s'en va.
Le mariage : les gens sont finalement totalement défaits.
Le mariage : les gens sont finalement totalement défaits.
Moi, j'occupe bien mon temps. La vie s'écoule à toute vitesse. Mes jours filent plus vite que la navette du tisserand. Il y a, à dix heures, le passage du réparateur
de la porte d'entrée de l'immeuble qui ne
fonctionne plus, Franprix ensuite, et
déjeuner avec les filles à midi, toutes deux bien en forme. Tout l'après-midi, j'écris à l'ordinateur. Je suis toujours sur la Communication, et les
idées affluent. Bon rythme. Derrière moi, le fiston joue à
la console. À cinq heures, ayant bien et
suffisamment travaillé, je lui propose d'aller louer
un nouveau jeu. Il fait très chaud dehors (18 degrés). Nous rencontrons Salman et Laura, que j'invite à dîner le soir. Je vais seule à Fontenay en RER acheter le jeu qu'on n'a pas trouvé en ville à louer, mon fils et moi (le
fauteuil ne rentre pas dans le RER, enfin c'est difficile, aucun accès prévu pour personnes handicapées). Encore une chose qu'il faudra transmettre dans ma
communication, je me dis... La France a vraiment du retard, pour tout...
À mon retour, cuisine :
lasagnes. François me stresse en cherchant
partout son passeport dans la maison. 20h, les invités arrivent. Vins : 1/ Bourgogne et 2/ Champagne.
Dimanche
15 février
Dès le matin en m'éveillant, je n'ai qu'une idée en tête : continuer la rédaction de mon texte sur La Douleur chez l'Enfant. Cela m'énerve profondément de penser que je ne
pourrai pas m'y mettre avant le début d'après-midi (et bien entamé encore), car le dimanche tout
le monde est là, attendant que je les serve,
et il y a plein de choses à faire dans la maison. C'est établi et depuis longtemps que c'est moi et moi seule qui doive m'y coller.
Enfin,
effectivement, à 15h je suis devant
l'ordinateur. François m'énerve (ça continue) en cherchant
toujours compulsivement son passeport égaré. Il claque les portes et les tiroirs en soupirant dans mon
dos, marchant de long en large, voyant que je suis occupée et que je ne fais rien pour
l'aider. Pauvre homme. Je suis certaine
qu'il n'est pas dans la maison, ce passeport, mais lui pense que c'est moi qui
le lui ai perdu (en faisant le ménage ?). Malgré l'ambiance, à 18h30 j'ai terminé mon texte. Je vais faire alors le repassage (!) pendant
que mon aînée d'abord, et ensuite François
(calmé), lui apportent quelques
modifications. Et je le retravaille un peu après
dîner. Demain je l'enverrai à Françoise G.
J'ai
vaincu le Dimanche, me dis-je, en éteignant l'ordi. J'ai réussi à écrire contre lui.
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