Entre nous (159)





Lundi 16 février 1998

C'est une journée neutre, où il ne se passe rien. J'en profite pour nettoyer l'aquarium des poissons. Je vais mettre à la boîte mon texte sur la douleur, tout en m'étonnant de l'état d'excitation mentale dans lequel je me trouvais hier au moment de le créer... Curieux, tout de même, l'écriture. D'un seul coup des caractères d'imprimerie recouvrent une feuille au préalable blanche et leur sens prend une valeur disproportionnée qui disparaît aussitôt si celui qui les a tracés n'est plus là pour leur donner vie, et quand celui qui les lira n'est pas encore arrivé...
Serge m'appelle à trois heures. Je lui dis qu'on ne se verra pas car il y a kiné. Il est docile. Ça doit l'arranger.

Mardi 17 janvier

Encore une journée peu intéressante. Je vais faire un tour au marché, sans rien acheter, juste pour prendre l'air le matin, pendant que les enfants dorment encore. Déjeuner, avec les filles, à midi : du riz taï. Je suis désolée pour moi de ne pas pouvoir sortir encore, à cause de mon garçon que je ne peux laisser tout seul devant la console toute la journée. Heureusement, Jules appelle pour dire qu'il viendra jouer l'après-midi. Ils seront devant la console tout de même, mais à deux, c'est différent. Cela devient social et relationnel, je me dis...
Après une sieste devant Derrick, je vais donc rejoindre Serge et nous allons, dos au soleil revigorant, prendre le thé au café du lac. Nous parlons de la société qui va mal, tout en sirotant nos consommations... Je regrette de ne pas avoir apporté mon texte sur la Douleur, que j'aimerais lui faire lire.
Pas de nouvelles de Sparadrap.

Mercredi 18 février

À neuf heures, je suis tirée du lit par un coup de sonnette à l'interphone, intempestif. Celui de l'ouvrier qui vient de terminer la porte de l'immeuble qu'il avait démontée, et désire que je descende pour venir voir : pas question, je suis en chemise de nuit. Plus tard, j'emmène mon fils en kiné, et plus tard encore je vais avec Serge au café du lac puis marcher dans le bois. Il fait très beau et il y a comme un petit air de printemps précoce. De retour à la maison ma fille me dit que Sparadrap a appelé. Enfin! Je rappelle Françoise chez elle car elle a signifié que sa fille Ninon était malade. Elle m'a envoyé la dernière version de Mon bel Ilizarov pour que je lui téléphone (ou faxe) les modifications ultimes. On discute, par la même occasion et assez longtemps, de "Petit fémur", qu'elle a beaucoup aimé, et du texte sur la Douleur pour la Journée à L'UNESCO. Elle me propose d'être "écrivain-rémunéré" pour Sparadrap. YOUPI!

Jeudi 19 février

Je me réveille à huit heures, ou plutôt ma fille vient me réveiller (en douceur) pour que je lui fasse un chèque afin qu'elle aille se faire faire une prise de sang au laboratoire d'analyse. Ensuite, impossible de me rendormir car j'attends, à onze heures, l'arrivée du courrier et les dernières épreuves de Mon bel I. que je compte bien trouver dans la boîte. À moins que le facteur ne sonne, si l'enveloppe ne rentre pas... Mais elles sont là. Avant d'aller chercher mon fils à l'école je relis donc mon texte, l'oiseau sur l'épaule que j'ai fait sortir de la cage, et qui somnole. De temps en temps, il vient boire dans ma bouche et me picore les cheveux. Une fois l'ensemble du texte revu, je téléphone à Françoise les dernières modifications à lui apporter. L'après-midi, je vais avec Serge à la préfecture de Nogent, chercher le nouveau passeport de François. Mais nous trouvons porte close. Fermé le jeudi après-midi. Serge me reproche de ne pas avoir appelé avant. Il dit que je ne connais pas assez la vie, ou quoi ? Qu'il a un tas de choses à m'apprendre encore... On va au lac boire un thé, un peu défaits et très fatigués.

Vendredi 20 février

Après une assez mauvaise nuit, hachée de nombreux réveils et quelques courtes insomnies, je me lève à huit heures pour nous préparer avant l'arrivée de l'ambulancier. 9h30 : direction le Centre de Saint-Fargeau. À peine arrivés, Laurent emmène son patient pour un dernier déblocage de l'appareil. Nous sommes de retour à onze heures et demie. Les choses pour une fois se sont déroulées assez vite. Je déjeune avec les filles. Mon fils, lui, a eu droit à une pizza gratuite de la part du caissier de la pizzeria qui le voit passer quatre fois par jour en fauteuil, et quelquefois, comme ce midi, sortir de l'ambulance...
Je vais faire ma petite sieste devant Derrick, indispensable aujourd'hui. Je dors, bien sûr. Puis à trois heures - dring ! - nous retournons, Serge et moi, retirer le nouveau passeport de François qui doit remplacer celui qu'il a perdu. Un petit tour ensuite au bois puis, en fin de course, au café du lac. À la maison, je redécouvre encore quelques erreurs dans Mon bel Ilizarov, que je communique in extremis à Françoise...

Samedi 21 février

Une nuit reposante après avoir bien fait l'amour, à minuit. Je rêve d'enfant indien que j'ai adopté. Mais seule. Le matin, en attendant que ma fille se lève pour m'accompagner à Franprix, je prépare les différentes dédicaces pour Mon bel Ilizarov (il ne manque plus que ça pour que les pages et la couverture partent à l'imprimerie, et deviennent livre). Je déjeune avec ma fille cadette seulement. L'aînée est à Paris avec son père. Puis, malgré "ma bonne nuit", ou à cause d'elle, j'éprouve le besoin de faire une sieste sur le lit de ma fille. Ensuite, elle et moi, nous allons en ville faire quelques courses - sans beaucoup d'argent. Il faut faire attention à viser juste (maquillage, boîte de rangement encore, pour mon fils et tous ses jeux, pain). Retour à la maison. Le garçon est parti avec son père à Pintel Jouets (acheter de quoi remplir la grande boîte?). L'aînée dort. Le soir, nous dînons à trois : salade d'avocat à l'orange, riz taï et saumon. Glaces. La cadette est invitée chez Mak. Puis notre aînée s'en va aussi. J'attends son retour jusqu'à trois heures du matin, pour pouvoir m'endormir.
C'est dommage. Cela aurait pu être un bon samedi. Mais tout compte fait, non.

Dimanche 22 février

Je me réveille à neuf heures et demie. François a déjà pris son petit-déjeuner et est parti faire le marché. Je suis un peu fatiguée par mon insomnie. Mais il faut bien faire rangement, ménage, cuisine... La vie ne s'arrête pas pour autant, après une mauvaise nuit. Probablement parce que j'ai très mal dormi, sous la douche je me rends compte que mon épaule droite, jusqu'au cou, est très tendue, dure comme du bois et douloureuse (pas "comme du bois", donc, encore que le bois souffre peut-être aussi, qui sait...). Je laisse l'eau couler longtemps dessus puis, sortie de la douche, je diffuse la chaleur du séchoir sur toute la zone. Après le déjeuner, sans demander mon reste, je file m'allonger sur le lit de ma fille pour lire Vie secrète, de Pascal Quignard. Je lis cent pages d'une traite sans m'endormir (ce n'est pas comme Derrick... ne me fait pas le même effet). Ensuite : thé, tri des boîtes Lego avec mon fils, repassage, brushing de ma fille aux cheveux longs (fatigant pour les épaules), dîner, pliage de linge. Pouh !

Et si "l'amour", ou ce qui s'y apparente, c'était bien, ainsi que l'écrit Quignard, "une brèche dans cette muraille, dans cette montagne qu'est à proprement parler toute durée, tout accomplissement quotidien des repas, des nuits, des tâches, des maladies, des jours..." Mais ça reste un homme qui écrit ces beaux mots. Un homme écrivant là-dessus. Sur ce sujet. Et je ne suis pas certaine qu'il se tape, lui, à peu près toutes les corvées, dans "l'accomplissement des jours"...


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