Entre nous (160)




Lundi 23 février 1998

D'habitude, j'aime bien le lundi. Surtout celui-ci, que j'ai attendu tout le week-end croyant que Mon bel  Ilizarov serait sorti de l'imprimerie, aurait dû l'être "aimable". Mais voilà : on me fait savoir par téléphone que Françoise est partie pour une semaine en vacances et Sandrine (la maquettiste) aussi, donc, j'imagine, il ne se passera rien avant leur retour.
La lenteur des choses me rend dingue : des semaines et des semaines pour faire un truc, qui aurait pu être bouclé en un mois... Peut-être est-ce moi au fond qui suis trop impatiente. Pour tout.
J'ai hâte qu'on retire l'appareillage de la jambe de mon fils, hâte que mon livre sorte. Les deux choses "se tiennent". En attendant, ce jour-ci, c'est plutôt kiné, pansements et réunion du conseil syndical pour vérifier les comptes de la copropriété et clore ainsi ce "mirifique" lundi...

Mardi 24 février

C'est encore à dix heures que je me lève, et cette fois avec une légère douleur au sternum. Trop dormi ? Trop de rêves ? Je déjeune, seule, en pensant à Christian Bobin, son dernier livre, et celui de Pascal Quignard, en comparaison... Mon aînée se lève et vient interrompre mes pensées littéraires en me racontant (et me montrant) les coups qu'elle prend à la boxe... Elle gardera son frère cet après-midi, dit-elle, après être allée à la Salpêtrière faire le test du sida, avec sa copine de fac, Cathy...
Je vais donc, lorsqu'elle est revenue, avec Serge à la mairie de Fontenay chercher le passeport d'Agnès (décidément nos conjoints sont "des voyageurs", toujours par monts et par vaux, pas comme nous, et se servent en permanence de nous deux, pauvres terriens casaniers, comme assistants... Eux, ont semble-t-il mieux, beaucoup mieux à faire... et aussi veulent-ils de cette façon nous ramener à eux, que notre seule préoccupation ce soit eux, et eux seuls, mais là en fait je délire, ils n'en n'ont rien à faire au fond de notre "relation" exclusive). 
Et justement ce jour - il n'y a vraiment aucune raison particulière à cela - je sens entre moi et Serge un gigantesque accord commun nous soulever de concert - tel un bruit joyeux. Peut-être suis-je en plein rêve; et je sais aussi très bien que cela ne nous mènerait à rien d'essayer de le définir... Lui et moi, cependant, aussi profondément attachés (voilà ce que je ressens plus que je ne le pense) n'aurions pas été si proches (ce n'est pas la durée qui crée une telle proximité) si nous ne nous étions pas compris spontanément l'un l'autre. Il n'y a jamais eu besoin en vérité de mots, de débat, de discussion, ni même de dialogue. Nous étions l'un pour l'autre l'ouverture que chacun attendait.
Mais nos jours hâtifs continuent de s'envoler à toute vitesse. Et d'ailleurs nous terminons l'après-midi en nous rendant à Val de Fontenay, Toy's R us, Auchan et enfin Pintel Jouets, espérant y trouver le catalogue Lego 98. Nos "objectifs" sont mesurés...
Mais quelles missions sans fin !...

Mercredi 25 février

Il faut se lever à neuf heures m'étant couchée à deux heures du matin, afin d'aller chez le kiné. C'est dur. Il fait froid et gris. J'attends mon garçon dans la salle d'attente, en feuilletant Paris Match. Retour à la maison vers midi. Ma fille aînée se lève juste. Nous discutons toutes les deux du sida, des MST, de la grossesse... Toutes choses qui selon elle font de l'amour un acte "trop médicalisé", et qu'elle voudrait pouvoir rendre plus "spontané". (il me faut remettre les pendules à l'heure. Chacune des pendules. Aiguille par aiguille. L'une après l'autre). À quinze heures, je vais passer un moment avec Serge : thé au café du lac. À dix-sept, Georgette passe à la maison avec une tarte aux fraises que nous mangeons ensemble toutes les quatre, avec les filles. Elle me reste sur l'estomac jusqu'au soir. J'ai mal au cœur.

Jeudi 26 février

"Qu'est-ce qu'on peut être mal... quand on n'est pas bien..." est la seule vérité que je suis en mesure de proférer le soir, dans mon lit. Je me suis couchée à 19h avec des courbatures partout jusque dans les narines, au passage de l'air... Rien à voir, en fait, avec une indigestion causée par la tarte aux fraises de Georgette... J'ai plutôt une gastro-entérite. De la fièvre toute la nuit, et la sensation qu'il me faut sans cesse bouger pieds et mains sans quoi je vais prendre racine ou être paralysée. Je ne dors pas de la nuit. Au matin, j'ai encore 38°5.  Je prends de l'aspirine et une tisane et peux enfin me reposer, de dix heures à midi.
On m'appelle au téléphone : une journaliste du magazine VIVA, qui souhaiterait m'interviewer sur le thème de l'enfance à l'hôpital. Elle a lu Mon bel Ilizarov et en a été "beaucoup touchée"... Qui lui a envoyé, et sous quelle forme ? Il n'est pas encore paru. Probablement quelqu'un de l'Association. J'accepte l'idée de l'interview mais par téléphone. Pas trop le temps actuellement. On fixe rendez-vous pour le lendemain. La journaliste a l'air pressée de faire son papier.

Vendredi 27 février

Toujours plus ou moins malade et après avoir dormi dans le lit de ma fille, son frère à côté, sur la chauffeuse, je suis réveillée à dix heures par le téléphone. Quand je me lève, j'ai la tête qui tourne et me sens très faible. Mais je n'ai plus de fièvre et plus de douleurs ni de nausées. Je peux prendre un petit-déjeuner normal. Je fais un petit peu de ménage, tout doucement, comme une petite vieille qui doit mesurer chacun de ses gestes. À midi, je suis claquée. Je trouve tout de même la force de donner un bain à mon gars pour lui changer ses pansements. Personne ne l'a fait pour moi depuis quatre jours... Puis je suis interviewée, pendant une heure, par téléphone : je constate que malgré tout (malgré ma faiblesse) il n'est pas difficile de me brancher sur le sujet... Ça revient tout seul. Ma fille aînée emmène son petit frère chez le kiné et je peux ainsi regarder, avec la plus jeune, couchée sur son lit, un film enregistré qu'elle voulait que je voie : États des lieux, ça s'appelle. Je ne "comprends" pas tout. Et ambiance (gratuitement) dure. 

Samedi 28 février

Je ne m'endors qu'aux premiers chants des oiseaux dehors, et me réveille à dix heures, François, déjà parti pour une semaine aux États-Unis (Boston). Le matin, je me trouve étonnée de ne pas encore être tout à fait guérie. Je me sens lessivée par cette grippe et me déplace dans la maison précautionneusement, comme si je risquais à tout moment de tomber. Dans les pommes, ou en m'entravant dans quelque chose. À onze heures, je vais tout de même faire quelques courses à Franprix avec ma fille. Je n'ai pas faim, mais alors pas faim du tout, et cela enlève une partie de leur intérêt aux journées. Mais il faut bien penser à nourrir les autres. Hier, j'ai fait des tomates farcies. François en a mangé deux. Je donne tout le reste à Serge, qui nous emmène, mon fiston et moi, à Score Games acheter un nouveau jeu. Qu'il paye ("c'est en échange des tomates farcies", dit-il). Après quoi, je me traîne toute la soirée... 

Dimanche 1er mars

Enfin, la maladie a décroché. Je ne sens plus cette grande faiblesse, en sortant du lit le matin. J'ai bien dormi, la nuit. Ce n'est pas un dimanche comme les autres. Pas de marché, pas de poisson-pommes de terre sautées. Je prends une longue douche bienfaisante. Pas de ménage. Je lis, allongée sur le lit de mon fils. Les enfants (grands) se lèvent à quatorze heures. Mak a dormi à la maison. Je leur fais des macaronis à la sauce tomate-basilic et de la compote de pommes. L'après-midi, la grande sœur "passe" le petit frère à la tondeuse, et cette fois, c'est assez réussi. On regarde des albums photos avec Mak. Puis nous procédons au "dépouillement" des bulletins de vote du "concours de la plus belle maison Lego", avec Chris, quand il est arrivé. Chacun de nous en a construit une dans son coin... C'est ma fille la plus jeune qui gagne ! Il n'y a pas une seule voix pour ma-maison-à-moi... Nous rions bien. Je suis rétablie. Les jeunes, le meilleur traitement. A tout.

Lundi 2 mars

Jour de rentrée des classes. Mon fiston est content de retrouver ses copains à lui, même s'il apprécie ceux de ses sœurs, et surtout son ami Carlos, qui est revenu du Brésil. Je vais acheter des fruits et rentre ensuite regarder une émission sur l'échographie, enregistrée la veille. À midi mon aînée revient de la fac, folle de rage car elle a eu 2 à un partiel de géographie. Elle est persuadée qu'il s'agit d'une "erreur d'affichage". Serge m'appelle et, à plus de trois heures, nous allons au café du lac. Mais ça ne se passe pas très bien. Il attaque d'emblée en parlant de l'Algérie, puis veut "poursuivre" avec le Rwanda... Je l'arrête brutalement. Il est vexé
- Nous ne nous intéressons pas aux mêmes choses, que veux-tu, déclare-t-il d'un air sombre. Il dit qu'il me laisse toujours parler de ce qui me tient moi, à cœur. Pourquoi lui, ne pourrait-il pas faire de même ? 
- Parce que, si tu vois ce que je veux dire, ce qui te tient à cœur est trop noir... Tu gardes toujours à l'esprit l'approche de la Mort, qui peut à tout moment se dresser devant nous. Et moi, ça m'est impossible à subir au quotidien. 
- Bien. Oui, je vois. Mais tu avoueras que j'ai une meilleure appréhension de la réalité que toi. Tu devrais en profiter... 
- Justement, c'est bien ça le problème. Tu crois que je ne sais pas lire les journaux. Tu penses avoir le monopole de l'information. La "bonne" information, c'est toujours toi qui l'as. Qui la détiens. Toi et personne d'autre.Tu as sans doute un esprit pénétrant et une réelle intelligence des événements, tu es persévérant, et a aussi plus de temps que moi à consacrer au monde vu par les médias (car tu n'es pas en prise directe, non plus que moi), mais tu as tendance à faire comme si je n'étais intelligente qu'à l'occasion, par accès, ou bien seulement dans mon domaine propre, ne faisant que survoler le reste... C'est déplaisant. Vraiment.
- Tu ne veux pas tenir compte du fait que soit on continue de vivre tranquillement dans une sorte d'aveuglement ou de surdité confortable, soit on s'en détache et on s'attelle aux principes rationnels et à la tâche de se préoccuper de la société ou de la politique, à temps plein. Au stade où j'en suis arrivé, je n'ai plus la ressource de changer quoi que ce soit, mais je peux toujours essayer de comprendre... 
- Et alors ? Ça t'autorise peut-être à vouloir sans cesse me retirer, comme dirait quelqu'un, je ne sais plus quel auteur pertinent, et ce par une chirurgie critique permanente, "les lentilles métaphysiques qui obstruent ma vue"?... Je ne veux pas être infantilisée. Tu le sais très bien.
- C'est à toi de choisir. Ou bien tu continues de voir les choses comme tout le monde, ou bien...
- Ou bien je les vois comme toi tu souhaites que je les voie. Et je ne ne vois pas en quoi ça te rassurerait sur toi-même.
- Ou sur le monde...
- Ou sur le monde. En tout cas, sache, enfin tu le sais, que personne ne m'oblige à discuter de ce dont je n'ai pas envie, ou bien pour quoi je ne suis pas disposée à ce moment. Tu veux toujours conduire le débat, c'est ça ton problème et ta difficulté avec les gens.
- Tu n'as qu'à le faire toi-même, alors...
- Non, parce que je n'aime pas spécialement, moi, les responsabilités qui vont avec la conduite de la conversation. Il y a trop de faits horribles pour que je tienne à les prendre de face à tout moment. À les affronter...
- Tu ne peux pas te résoudre à les reconnaître, dis plutôt...
- Peut-être. En tous cas je ne veux pas que ce soit toi qui m'y contraignes.
- "Nos âmes ne sont pas assez fortes pour supporter cela. Et, cependant, on ne peut pas toujours se défiler." 

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