Entre nous (162)





Lundi 9 mars 1998

Je fais quelques courses au Prisunic (vêtements, pour moi) après avoir conduit le fiston à l'école. Il fait très froid. Rentrée à la maison, j'essaie plusieurs tenues pour la soirée à Trousseau (AG de Sparadrap, qui s'y tient). Toujours rien au courrier ("le carton vert", que j'attends) concernant l'hospitalisation de mon garçon pour lui retirer son appareil. Sieste devant Derrick puis appel de Serge. Nous partons pour Score Games (encore une fois) afin d'acheter un adaptateur pour un jeu que François a rapporté des "States" pour son fils, et qui ne marche pas ici. Serge me dit qu'Agnès a "aimé" Mon bel Ilizarov. - Et toi ? je demande. - Moi, j'ai commencé de le lire mais je n'ai pas continué. Ça me fait pleurer.
Le soir, de 19h30 à 23h, soirée de Sparadrap. Trop de soignants, pas assez de parents. Je me sens isolée. Je grignote des petits fours, tristement, après la grande réunion annuelle. Ne parle qu'avec deux ou trois personnes. Ici, et dans ce cadre hospitalier, il est bien trop question de maladie. Et la maladie, ou les malformations congénitales, je n'en peux plus. Pour ma part j'ai mon compte, et tous ceux qui sont là, on dirait que c'est juste leur métier.

Mardi 10 mars

C'est une journée qui n'est faite que de petites frustrations répétées. Le matin, ça va. Je fais quatre litres de pâte à crêpes pour la classe de cours moyen 1 (30 personnes, en gros). Je téléphone à Saint-Vincent-de-Paul pour savoir quand on retirera l'appareil d'allongement de jambe. La surveillante de chirurgie m'annonce que l'enfant est "convoqué" pour effectuer le retrait, le 30 avril. Je n'y crois pas. Dans deux mois ! Encore deux mois à attendre !...  Mais après vérification, la date du 30 avril n'est rien d'autre que celle de... l'année dernière, pour son opération ! La pose elle-même de l'appareil... "Pour cette année", elle ne sait rien.
Déçue, irritée, en colère même, je file à l'école faire crêpes et raclette, avec la maîtresse de mon fils. On boit aussi du vin. Je rentre à deux heures et demie. Puis je vais au bois avec Serge, marcher. Ensuite je découvre (par une autre maman) que Christine ne tient plus du tout à ce que son fils fréquente le mien (pour quelle raison, je l'ignore), et aussi que la librairie Millepages n'a toujours pas mis en vente (en rayon, il n'y est pas, je ne l'ai pas trouvé) Mon bel Ilizarov.
C'est tout ? (oui, merci, ça ira comme ça)

Mercredi 11 mars

Anna, mère de Carlos, a lu Mon bel Ilizarov, dont je lui ai passé un exemplaire. Elle dit que s'il n'y a pas plus de parents à Sparadrap, c'est parce que la société française n'aime pas ses enfants... Je suis la seule femme française qu'elle connaisse qui s'occupe de ses enfants "comme une brésilienne". Au Brésil, on ne laisse jamais un enfant seul à l'hôpital, assène-t-elle.
J'envoie Mon bel Ilizarov à Christian Bobin, qui un temps fut pour moi mon unique soutien littéraire ("Publiez! m'écrivait-il. Publiez maintenant.) et à Roger Grenier, qui a lu tous mes manuscrits précédents (qui m'a plutôt dit, quant à lui, "ne publiez pas, pas encore..."). Avec les deux, cela fait une bonne moyenne. Une manière pondérée, mesurée, d'être conseillée... Tenue sous la coupe, aussi. 
Sinon, aucune nouvelle de ma mère à ce sujet (sa lecture de mon texte); elle l'a pourtant "bien reçu", ni du restant de la famille d'ailleurs, à qui je l'ai envoyé... La famille n'aime pas contenir en son sein un écrivain, ou un auteur publié, ou même "quelqu'un qui écrit", simplement. Cela la trouble.

Jeudi 12 mars

J'ai mis un peu de pression à Millepages pour que mon livre soit placé en rayon. Comme cette tâche est fastidieuse et déprimante... Il l'est cependant, aujourd'hui, à Millepages-Jeunesse, dont la responsable est plus efficace. Mais... ce n'est pas un livre pour les enfants ! Je prends contact avec Françoise (ma "patronne") pour lui dire d'envoyer Mon bel Ilizarov à Fleurus-jeunesse (collection Le métier de parents). C'est Agnès qui me l'a suggéré, par l'intermédiaire de Serge. Elle trouve que ce texte "mérite" une plus large diffusion et une "véritable" édition. De ne pas rester à l'état de "livret-témoignage d'assoce", ainsi qu'elle me fait dire par la voix de son époux... Qu'il a une dimension littéraire particulière, en dehors du sujet même. 
À ce propos, j'ai trouvé une faute dedans qu'on a tous laissé passer et qui m'agace prodigieusement ("les kinés, que ma mère avaient chassés..."). Je trouve aussi (au point où j'en suis) qu'il est bien dommage qu'il n'ait pas eu droit à une couverture cartonnée : il ne tient pas "debout", et s'abîme vite, dès une première lecture... Françoise me dit que "s'il marche bien", on fera une réédition...
À part ça, je vais chez Darty avec Serge rapporter mon aspirateur-balai qui est cassé et encore sous garantie. Serge me dit qu'en quelque sorte, il est mon "agent littéraire", ou mon "attaché de presse"... et à mon service gracieusement, en plus , vu je n'ai pas les moyens de le payer - autrement qu'"en nature"... - Tous les agents littéraires sont très mal payés, enfin, tu sais bien... je rétorque.
Il fait froid.

Vendredi 13 mars

Le matin, il ne se passe rien à part le passage (justement) du serrurier envoyé par le syndic pour faire un devis concernant la porte de l'immeuble en fonte. Rien au courrier non plus, alors que j'attends plusieurs choses. J'appelle Saint-Vincent-de-Paul (ça me prend, par moment, je tente continûment ma chance...) : aucune date n'a encore été fixée pour l'hospitalisation de notre fils. 
Ma mère m'a téléphoné pour me dire qu'elle venait de "retrouver" Mon bel Ilizarov (reçu depuis une semaine) "parmi une pile de prospectus qui étaient destinés à partir à la poubelle"... Il s'en est fallu de peu qu'elle le balance..., "il est si mince", fait-elle, sobrement et d'une toute petite voix, comme pour s'excuser... Elle se dit néanmoins contente de sa "trouvaille" in extremis, et s'apprête donc à le lire. Depuis, plus rien.
L'après-midi je me rends avec Serge et ma fille aînée au Printemps Nation : elle a besoin, entre autres, d'un soutien-gorge. Pendant qu'elle fait ses essayages et achats au rez-de- chaussée, Serge et moi prenons un thé au dernier étage du magasin.

Samedi 14 mars

Je me lève tôt afin de conduire le fils à l'école. Je fais aussi les courses tôt, à Franprix, pour en être débarrassée. À onze heures, je vais relever le courrier. Je trouve une lettre de  Nicole B., maman de Marion, qui a reçu Mon bel I. et a partagé avec émotion tous ces souvenirs réunis dans le livret, des choses traversées, des épreuves et des joies que nous avons (en partie) vécues ensemble. Et toute cette grande Attente, surtout..., dit-elle. Il y a aussi au courrier une épaisse enveloppe provenant de Sparadrap qui contient un dossier de presse et Mon bel Ilizarov, pour remettre "en personne" à Bernard Kouchner, le ministre de la Santé. Serge doit s'en charger. Il le connaît. On m'envoie aussi les petits feuillets de présentation du livret pour que je les dépose en tous lieux susceptibles de... L'après-midi, j'aide ma fille à préparer une raclette "pour dix copains", dans un studio qu'on leur prête. Pour François et moi, à dîner, je fais une pizza, plus bière. 
Parfois je rêve que la préparation des repas, de temps en temps, puisse cesser. Faire une pause. Oh! pas longtemps... D'un mois ou deux, peut-être... Mais non, il faut toujours, inlassablement, y revenir.
Je n'ai pas arrêté de la journée.

Dimanche 15 mars

On se lève à neuf heures après avoir fait "l'amour du dimanche". De plus en plus nous nous installons, je trouve, dans ces conventions, cet horaire, cette sorte de deal entre nous, pas enthousiasmant le moins du monde (on a beau essayer d'innover dans le déroulement), et aucunement surprenant. Encore moins, bien sûr, spontané...
Je me demande combien de temps, moi, je vais pouvoir tenir. Ça ne m'intéresse pas - comme ça.
La matinée consiste en divers petits ménages, puis repas de midi, à deux heures. J'emmène mon gars jouer chez Carlos et nous allons voter pour la première fois à trois, l'aînée ayant sa carte électorale depuis peu. On vote, ce dimanche de mars, pour "les régionales" et (sans doute exceptionnellement, ça ne se reproduira pas de si tôt, je pense) pour la même liste, puisqu'il y a liste commune socialistes-communistes-Verts... Y'en a pour tous les goûts... François va rendre visite à sa tante malade, et ma fille et moi rentrons à la maison. Je m'endors dans le bureau, fille aînée, elle, sur son propre lit, et cadette, sur le sien... Il est quatre heures. Ensuite, repassage-pliage de linge-dîner. Après quoi, je dois faire encore réviser un contrôle à mon fils. Ah non ! Faux ! François fait réviser son gars. Je les entends parler, et le fiston même, par moment, soupirer très fort (et le père hausser le ton : toujours peur que ça dérape, il n'est pas très patient...), tandis que je regarde la télé...
Serge a soixante-dix ans ce jour. On ne s'est même pas appelés.

Lundi 16 mars

C'est ce matin qu'on doit savoir pour la date d'intervention. On devrait m'appeler vers midi. Comme rien ne vient (bien sûr), j'appelle moi-même. Il sera opéré le 1er avril. C'est dit. Dans quinze jours !... On a perdu tout un mois à cause de lenteurs administratives... À quatorze heures, j'appelle Mme Rouffet, le médecin du Centre qui suit mon fils, pour la prévenir de son "retour", le 6 avril, à la Fondation. Elle dit avoir lu Mon bel Ilizarov, et que vraiment cela l'a beaucoup fait réfléchir... Elle souhaite améliorer son travail et la "dynamique" du groupe, notamment en ce qui concerne "la préparation des enfants", où il s'avère (le livre "le rend bien") que "pas mal de conneries ont été faites"... À qui le dites vous ?... j'ai envie de lui envoyer, mais je me tais. J'acquiesce en silence. Je l'écoute faire amende honorable. S'excuser, presque. Et tout à coup, elle me balance, sans que rien ne l'ait annoncé, qu'elle "propose de louer chez eux, (= à la Fondation) un appareil de kiné-tech. (j'ai retenu l'appellation, mystérieuse) afin que son jeune patient puisse faire sa rééducation à la maison"... 
Je ne sais pas ce que c'est, un "kiné-tech", mais j'approuve, en pensant : tout de même, le poids des mots... Si je n'avais pas écrit ce témoignage, nous en serions, dans quinze jours, et pour deux mois encore, à faire cent bornes au quotidien, moins le week-end,  pour quelques étirements et mouvements, sous les mains expertes d'un kinésithérapeute du Centre... Vivent les robots! alors...

Mardi 17 mars

Nous n'avons pas eu le temps, mon garçon et moi, de remettre en place une "double-peau" (s'achète, très cher, en pharmacie) en haut de sa cuisse, ce qui fait qu'à peine arrivé à l'école, sa peau à lui, la véritable, le brûle, blessée qu'elle est par l'anneau et la vis de l'appareil... Je dois retourner à l'école dès neuf heures et quart pour lui en mettre une, en pleine classe... Je vais ensuite à la Sécu voir où en est la prise en charge en hôpital de jour, pour le mois d'avril. On ne sait jamais... Si l'histoire de location de "kiné-tech" en fin de compte ne se concrétisait pas... Ce qui est fort possible. Au cas où ça n'ait été que de la poudre aux yeux que la mère Rouffet m'a balancée par téléphone, seulement afin de me montrer sa bonne volonté... toute récente.
Après déjeuner, je suis crevée et m'endors devant Derrick. Combien d'années, combien de siècles, vont-ils nous passer encore cette série vaguement policière interminable cousue de fil blanc, et lente comme ce n'est pas possible ? Très "allemande", en fait.
Avec Serge, je vais au café du lac. Lui aussi est lent. Le temps est lugubre, froid et gris, même si tous les arbres ou presque arborent à présent des bourgeons gonflés de vie et de promesses... Je ne suis pas d'humeur à croire en une quelconque promesse. D'où qu'elle vienne. Même de la nature. En ce moment, j'ai peu d'intérêt pour la nature. Les êtres humains m'absorbent entièrement, et tout ce qui va avec eux... si je faisais attention à ce qu'il se passe dans les arbres, l'herbe, les feuilles, tout ce petit monde autre qui existe, qui a bien le droit d'exister aussi, ce serait comme si je cherchais à me distraire, et alors je dérogerais à des obligations supérieures qui au fond ne me servent qu'à une seule chose : ne pas me laisser (trop) surprendre... Faire front et face à tout. 
Je vais à Millepages (adulte et jeunesse) voir où en sont "mes ventes". Trois seulement ont l'air de s'être vendus, en tout cas ne sont plus sur la table du rayon "santé-loisirs-vie quotidienne" (!). 
J'ai l'impression de vivre en ce moment une sorte de double peine.


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