Entre nous (163)




Mercredi 18 mars 1998

Nous nous levons assez tôt, mon garçon et moi, pour un mercredi. Ce qui fait que la matinée, jusqu'à l'heure de la séance de kiné, me paraît assez longue. Il n'y a rien au courrier. Le kiné me dit qu'il a commencé de lire Mon bel Ilizarov. Il a envoyé sa femme l'acheter à Millepages. Au retour, nous nous sentons l'envie de déjeuner d'un poulet chaud. J'en achète un qui tourne encore dans la rôtissoire. On le dévore tous les deux à peine rentrés à la maison. Je fais la sieste devant un épisode déjà vu de Derrick, après quoi je le fais un peu travailler (décoration de son classeur et poésie à apprendre). Mais nous n'avons pas vraiment le temps de finir. Sa sœur arrive avec Chris, et l'écolier m'échappe. Les devoirs sont alors vite expédiés.
Le soir, réunion de copropriété annuelle, de 19 à 21 heures.

Jeudi 19 mars

Un peu dur d'emmener le fils à l'école. Il semble qu'il ait mal à la gorge. Il se plaint d'avoir mal et peu dormi. Qu'il fasse une angine maintenant, et pas dans quinze jours, voilà ce que je me dis, sans quoi son opération sera reportée! Et justement, au courrier, je trouve la convocation pour le 1er avril. Mais n'y figure pas l'heure à laquelle nous devons l'amener. Je dois dans la matinée passer plusieurs coups de fil afin de savoir. Finalement, j'apprends qu'il sera opéré le 2. J'ai reçu aussi de Sparadrap des documents (pas particulièrement intéressants) à réécrire (ah! c'est donc cela la fonction que l'on m'a attribuée, d'écrivain de la maison... Je n'avais pas tout à fait vu la chose ainsi...).
À propos d'écrivain, à midi, enfin un appel téléphonique de Roger Grenier, qui a trouvé Mon bel Ilizarov "terrifiant à lire"... Je trouve bien curieux, venant de sa part, ce ressenti à la lecture de mon ouvrage... Je ne sais qu'en penser. Je ne le connais pas suffisamment, me dis-je, pour savoir ce qui peut le "terrifier". Et je me dis aussi que voilà, je suis passée au stade de l'extériorisation de quelque chose que j'ai vécu au plus profond de moi-même, et il y aura toujours ce décalage avec ceux qui observent, me lisant, le phénomène... Il faudra que je m'y habitue. Quand on écrit, on a toujours une longueur d'avance sur ses lecteurs. Nous ne sommes déjà plus dans ce qu'ils sont eux en train de lire - parfois même bien, bien loin, et passés à autre chose - et les échos de cette lecture qui nous parviennent nous paraissent comme étouffés. On n'en comprend pas le sens car on ne les distingue pas clairement. C'est une sorte de brouhaha.
Enfin, là, pour l'instant, et à part mon père, il est le seul à m'avoir fait parvenir ce qu'on appelle "un retour" d'après lecture. Je suis un peu déçue néanmoins car venant de Roger, ce diagnostic de "terrifiant à lire" me paraît provenir plus de l'ancien chroniqueur de presse qu'il fut, que de l'écrivain qu'il est devenu. La sympathique journaliste du magazine Viva qui m'a interviewée l'autre jour aurait pu tout aussi bien s'exprimer ainsi, d'ailleurs elle l'a fait, par téléphone : "Oh, mais c'est affreux, tout ce que vous me dites-là... Horrible... Terrifiant..."
L'après-midi : courte sieste, en suite de quoi Darty avec Serge, pour y récupérer mon aspirateur réparé. Serge est fatigué, et "peu gracieux", comme dirait ma belle-mère usant fréquemment de cette expression, à l'égard des hommes. En ce moment il se montre souvent impatient avec moi.  Quand ses affaires, de son côté à lui, ne vont pas trop mal, il se contente d'être un causeur sobre et circonspect. Beaucoup de choses cependant, je le vois, lui font monter les larmes aux yeux, et lorsque nous marchons côte à côte plus longtemps que d'habitude, il doit s'arrêter tous les quelques pas afin de reprendre son souffle. Quand je lui pose une question, je dois parfois attendre le temps qu'il rassemble et organise ses éléments. Il reste alors immobile, semblant méditer sa réponse. 
Il y a aussi de plus en plus de sujets que je ne peux aborder sans prendre quelque risque. Je sais que je ne peux discuter de la question car il n'est pas en état de tourner ses pensées dans cette direction. Et pourtant il a l'air d'estimer nécessaire que l'on parle plus ouvertement de choses que nous n'avons jamais jugé utile de discuter.
Ses cheveux grisonnants sont toujours aussi bouclés et ondulés, et son teint vif. Il a belle allure, mais se plaint de vieillir. Je n'ai, moi, pas toujours le temps de l'écouter. Vraiment, je veux dire. En cela, il a sans doute raison. Je suis trop dispersée.

Je voudrais faire autre chose. Mais quoi ? Je ne le sais même pas moi-même. J'avance sur un même palier dont je n'aperçois pas la fin.
Je me demande si je n'ai pas fini par me ranger à l'idée que les personnes sont seulement ce qu'elles ont l'air d'être. Leurs idées ne suffisent pas - leurs convictions théoriques, leurs opinions politiques... Si l'on ne tient pas compte de leur coupe de cheveux, du tombé de leurs vêtements, la manière dont ils portent leurs lunettes, s'ils en ont ou pas, s'ils les portent ou non, leur goût en matière de chaussures, de chemises, de pulls et de baskets, leur pointure, leur taille... et leur façon de se nourrir aussi..., la connaissance que l'on croit avoir de ces personnes est incomplète. Et en ce qui concerne plus particulièrement Serge, le défi que je me suis lancé de le dépeindre (en quelque sorte) par moment tourne au fardeau. Et en même temps, j'ai conscience que je suis celle désignée pour cela. Facilement ou pas, c'est là un autre problème. Mais si ça ne vient pas me surprendre comme un chant d'oiseau, si ça ne coule pas tout seul, ce n'est pas ça.
Ce que je voudrais (peut-être) c'est que nous nous aimions très simplement. Je fais grand cas, tout comme lui, de ce rapport naïf (mais indispensable), plus que de tout autre lien. L'atteindre, y avoir accès en permanence, est une autre histoire.

- À quoi imagines-tu que la mort puisse ressembler ?
- Je sais pas. Les images s'arrêteront, peut-être. Il n'y aura plus d'images.
- Ce qui implique qu'avant, quand on était vivant, à la surface des choses, on voyait le cœur des choses...
- Oui, peut-être... Enfin ce n'est pas sûr. Ce n'est pas parce qu'on ne perçoit que la surface des choses, qu'en dessous il y a un cœur.
- Oui, d'accord là-dessus. Si la mort enlève toute image, a contrario, la vie, c'est donc ce que l'on voit sans discontinuer. Les images qu'elle produit. À l'infini...
- Oui. Et pour le moment, en tout cas pour nous, elle continue, la vie.
- Ça peut n'être qu'une apparence là aussi...
- À quoi tu t'attends d'autre, en dehors des apparences ? Tu peux me dire ?... On n'obtient presque jamais la chose vraie. Il faut bien s'y faire. Ce qui importe réellement doit être révélé en nous.
- Par quelqu'un ? Ou par quelque chose ?
- Ça, je ne sais pas. Mais cette sorte de révélation s'arrête là; elle ne doit pas être forcément accomplie. Se concrétiser en quelque chose. Se matérialiser...
- Ah oui... Ce que tu dis me fait penser à un truc que j'ai lu, qui disait en substance (je cite de mémoire) : "Frayez avec les personnes les plus nobles que vous puissiez trouver; lisez les meilleurs livres; vivez avec qui vous voulez de votre choix, même celui, passager; mais apprenez à être heureux seul..." 

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