Entre nous (166)
Jeudi 2
avril 1998
Première journée au Centre de rééducation : le Retour. Je ne sais pas si c'est dû au fait que plusieurs personnes ont lu Mon bel
Ilizarov, mais nous y sommes bien
mieux accueillis, installés, et l'on tient compte de
notre avis à présent. Il y a aussi - c'est important - que mon enfant ne
souffre plus. Donc, lui et moi, nous n'en voulons plus à la terre entière... En attendant, il a quand
même un emploi du temps très, très chargé, avec beaucoup de kiné, plus l'école qu'on lui a remis, et il nous faut toujours à peu près une heure pour rentrer le
soir dans les embouteillages. L'ambulancier de notre ville qui est venu
aujourd'hui a pris la mesure du problème et ne pourra pas nous
transporter tous les jours. Il a passé la main à un collègue de Melun. J'espère que ça marchera.
À la radio, qu'il a mis au
retour dans le VSL, j'apprends que Papon a pris dix ans... Serge va trouver que
ce n'est pas beaucoup, avec tout ce qu'il a commis.
Vendredi
3 avril
Deuxième journée au Centre (il ne faut pas
que je les compte une par une sinon le mois va me paraître encore plus long). Deux jours que l'on fait le trajet
sous la pluie et qu'au lieu de pique-niquer dans le parc, on casse la croûte à l'infirmerie-hôpital de jour... J'écoute le walkman, je lis, je
vais récupérer mon fils entre deux séances,
allongé sur un chariot, ou quand il sort
de classe. En fait, il passe toutes ses journées
avec Laurent Taing, son kiné du tout début du traitement. Ils s'entendent très bien tous les deux. Aussi le garçonnet est en confiance et trouve, bien raisonnablement, que
l'"on n'y va pas pour rien". Tant mieux parce que sinon... Ma présence
ne serait donc pas vraiment nécessaire, je le concède (à part pour le repas de midi), mais cette fois ce sont les trajets, pour lesquels je ne voudrais pas le laisser
seul avec le chauffeur. Avec la pluie, aujourd'hui, l'ambulancier a vu rien moins, me dit-il, que dix accidents sur ce
trajet... Je préfère être là.
Samedi 4
avril
On a bien
fait l'amour, la veille, à une heure du matin. J'avais
oublié comme ça pouvait être bon. Après quinze jours de soucis, fatigue, préoccupations diverses, je ne savais même plus que ça existait.
Il y a
sans doute des personnes qui font l'amour pour se détendre, oublier leurs soucis, s'évader un moment, moi, j'en suis totalement incapable. C'est
seulement quand je suis libérée dans ma tête, que je peux passer à autre chose.
Peut-être que pour bien le faire, l'amour, le mieux, le plus sage
avant, c'est de mettre de l'ordre
au-dedans de soi. Et c'est toujours plus sûr que ce que d'aucuns nomment
"le sentiment d'amour", que l'on ressent ou que l'on pense éprouver.
À moins que l'amour, ce ne soit
ça.
À part ça, le matin je me lève un peu trop tôt à mon goût, pour préparer le petit gars qui veut
aller au travail avec son père, un samedi... Ils ne
peuvent pas se débrouiller tout seuls, non ?
("tu le prépares, steuplai, je vais l'emmener au bureau avec moi"). Je fais
ensuite tout le ménage qui n'a pas été fait durant la semaine où chaque jour j'étais absente et j'appelle
Serge quand j'ai terminé. Pour Papon, il est déçu (je m'en doutais). Il aurait voulu qu'il en prenne pour "vingt ans" - au moins.
Je m'endors l'après-midi aux côtés de ma fille qui elle aussi
sombre dans le sommeil, devant une émission sur les fous...
Dimanche
5 avril
Levée à dix heures après une nuit pleine de rêves agréables, la journée commence pourtant par une
contrariété, certes mineure, mais chacune a son poids et qui, ajoutée à toutes les autres, rend la
vie compliquée : je ne retrouve pas le
maillot de bain de mon fils dont il a besoin le lendemain pour la balnéothérapie. Je me douche à toute vitesse (alors que le dimanche j'aime prendre mon
temps) pour aller au marché avant midi tenter d'en
trouver un. Peine perdue, je reviens bredouille. Du coup, je suis en retard
pour la préparation du repas, et le
reste. On se met à table à 14h30... et l'après-midi passe vite : brushing
de la cadette, shampoing pour moi (pas eu le temps le matin), pliage de linge,
bain du fiston, repassage, devoirs de l'écolier... et il est déjà 20 heures. Je me sens comme toutes les femmes, qui travaillent la semaine et ne se reposent pas le dimanche. Crevée. Lassée de tout, avant de rattaquer,
le lundi.
Lundi 6
avril
L'ambulancier
arrive très tôt : huit heures moins le quart. L'enfant n'est même pas habillé. Aujourd'hui, il doit
commencer la balnéothérapie. Je passe la matinée
à lire Surtout ne me dessine
pas un mouton, livre que m'a
conseillé Christian Bobin, "frère jumeau du vôtre, m'a-t-il dit, mais qui
traite de l'autisme"... Il pleut toujours. On déjeune encore une fois à l'hôpital de jour, dans la chambre pour petits malades "en simple visite", où il n'y a personne, et deux lits. Je m'endors en écoutant Mozart sur le walkman, dans le fauteuil en skaï blanc. C'est un jeune garçon
qui me réveille en venant chercher
quelque chose dans son placard. Les journées sont longues, faites
d'attente et de patience à toute épreuve. De silence aussi. Ce rythme lent a quelque chose de
spécial. Je m'applique à le vivre bien, dans un lieu où mon enfant, il y a un an, souffrait. Je me recueille.
Mardi 7
avril
Cette
fois-ci, l'ambulancière (car c'est une) a une demi-heure de retard. Je
l'attends derrière la fenêtre en m'énervant, dès le matin. Nous qui étions prêts depuis huit heures... Elle arrive à plus de neuf. Je regrette une fois de plus Didier, qui était toujours ponctuel et enjoué. Pas question alors d'espérer
être à l'heure au Centre. Passé
neuf heures les embouteillages sont inévitables. Il pleut des cordes.
L'ambulancière, sans s'être excusée, paraît en plus faire la gueule. Sa boîte a dû lui imposer ce trajet. Et
Laurent qui attend son jeune patient pour l'emmener à la piscine... Toutes mes journées, en ce moment, sont ponctuées
d'attentes, plus ou moins longues et désagréables. Pour le retour aussi il nous faudra attendre : une
demi-heure, dans la salle (d'attente) de la Fonda.
Un chauffeur ivoirien, très prolixe, lui, nous ramène chez nous, sans cesser de parler philosophie, intégration, création... Il veut écrire, me dit-il. Je l'y encourage.
À la maison, notre voisine de
palier vient me dire que son fils (de l'âge d'une de mes filles) a perdu
ses baskets ("de marque") qu'il avait laissées sur le paillasson... (oui, d'ailleurs, ce n'était pas spécialement décoratif, devant l'ascenseur, ai-je envie de lui dire... mais prudence). Et je fais bien, car mes filles soupçonnent fortement leur ami Chris... Que faire ?
Mercredi
8 avril
La veille
au soir, j'ai découvert, par le Minitel, que
mes allocations familiales étaient supprimées. Je m'y attendais bien un peu mais cela me met néanmoins dans un état de colère et de frustration incroyables. Du coup, la nuit, je fais
des rêves pas très agréables. Roselyne, l'amie de
François, nous reçoit chez elle et me manifeste une fausse amitié que je découvre très vite comme étant destinée à (mal) me cacher qu'elle m'a
"pris" mon mari, et ce depuis très longtemps... Je me réveille contrariée, et plus tard, dans la journée, je ne cesse de penser à
"l'autre vol", celui des baskets du voisin, par Chris. Heureusement,
ma fille cadette a réglé le problème avec lui et, après avoir dans un premier temps nié farouchement, il les a
rapportées et déposées tout en bas de l'immeuble
sous la rampe de l'escalier, où je fais semblant de les découvrir, avant de les redonner à son propriétaire... "Ça doit être une blague que quelqu'un
aura voulu faire à votre fils...", je dis à la voisine...
Est-ce
que quelqu'un pourrait me rendre mon mari, aussi ? La blague a assez duré, je trouve.

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