Entre nous (167)





Mercredi 9 avril 1998

Nous arrivons au Centre vers neuf heures et demi (35, précisément, nous n'avons que cinq minutes de retard) pour la balnéothérapie. Madame Rouffet m'entraîne dans son bureau pour discuter de Mon bel Ilizarov. En fait, c'est surtout de la postface dont elle veut que nous parlions, et celle-ci n'a pas été écrite par moi, mais par Didier S., un médecin. Entre "confrères", elle n'admet pas qu'il avance des critiques sans jamais "être venu les voir". Cela la chiffonne. Elle va le contacter, non, "l'inviter", plus exactement. Ceci dit, je me fais la remarque intérieurement, c'est bien à elle et à sa lecture de mon texte que je dois un meilleur accueil pour ce second séjour et l'existence d'une pièce aménagée pour les parents, enfin! Qu'ils puissent prendre un peu de repos, quand cela s'avère possible...
L'après-midi, je suis réveillée, malgré le walkman sur les oreilles, par les plaintes puis les hurlements d'un enfant en salle de soins, tout au fond du couloir, qui porte un Ilizarov... Quel calvaire! L'angoisse revient - entière - même si je sais qu'il ne s'agit pas de mon enfant.
Il faut faire quelque chose pour eux, me dis-je, les mains moites, la nuque contractée.
Il faut continuer.

Vendredi 10 avril

Une journée maussade, même si notre présence au Centre est écourtée du fait qu'il n'y a pas classe pour Pâques. Nous rentrons en début d'après-midi après avoir réussi, à la faveur d'une éclaircie, à déjeuner dans le parc. Je ne sais si c'est dû à la fatigue de la semaine, au manque d'argent devant moi pour entreprendre quoi que ce soit, mais tout l'après-midi je me sens comme absente à moi-même, démoralisée, démobilisée. Je ne sais pas ce que je vais pouvoir faire la semaine ou mon fils et son père seront partis en Corse. Tous mes projets sont tombés à l'eau. Je n'ai pas envie non plus d'appeler Serge qui est malade et peut à peine me parler, entre deux quintes de toux (dès qu'on ne se voit plus, il tombe malade, il se laisse glisser dans une forme de maladie chronique).
Ce qu'il faudrait, c'est que j'écrive.

Samedi 11 avril

François part voir ses parents en province pour le week-end de Pâques. Dans la pénombre du petit matin, je le vois prendre quelque chose sur mon bureau dans notre chambre : mon dernier exemplaire de Mon bel Ilizarov, qu'il emporte, pour un ami de son père. Je suis réveillée. Je commence à penser très fort et de plus en plus précisément à un nouveau livre. J'ai envie de m'y mettre tout de suite. Je me lève pour déjeuner d'abord. Puis après, je fais tout un tas de choses dans la maison en même temps que "j'écris dans ma tête". À treize heures, après les courses hebdomadaires au Franprix, il me semble que toutes mes idées se sont envolées, et je n'ai pas écrit une seule ligne.
J'ai reçu confirmation de l'invitation à Cannes, par la maman de Marion. Je passe l'après-midi chez Anna pendant que nos deux fils jouent ensemble, et le soir je les invite, elle et son mari, à prendre l'apéritif.

Dimanche 12 avril

Je me réveille à neuf heures avec de nouveau l'envie d'écrire. On dirait bien que cette exigence s'installe. Mais aujourd'hui, seule avec les enfants, il faut que j'aille faire le marché après avoir rangé la baraque et m'être douchée. J'achète une poule en chocolat au lait pour mon gars, que je cache dans la bibliothèque, et un bouquet de fleurs pour Anna, qui nous invite à déjeuner le midi.
Le titre, provisoire sans doute, de mon nouveau texte sera : "Ce livre". En tirant le caddie du marché, je passe en revue tous les titres possibles, dans la gamme : Le livre (prétentieux); Mon livre (possessif); Ce livre, comme titre, me plaît. A le mérite d'être objectif car c'est de celui-là dont je parle, pas d'un autre, et qu'il me fait penser à "se livre", du verbe se livrer...
Enfin ce sont des balivernes. Je n'avance pas. Je tourne en rond plutôt.
Dans les tiroirs de mon bureau, je trouve des carnets, plein de carnets remplis, dont la plupart concernent le sujet-Serge. Son dossier. Mais ces "informations" sur lui semblent seulement traiter le sujet. Je sais très bien qu'il n'existe pas (pour le moment) de formulation recevable pour l'examen d'un amour tel, ni même d'une amitié ou de toute autre forme particulière de relation entre nous... Il faudra attendre encore.
Les images et les souvenirs doivent continuer de se déposer. Je ne crois pas au plus profond de mon esprit ou de mon cœur que les images vont s'arrêter un jour. Pour le moment je dois rendre simplement compte. Ce que je fais. Mais il peut y avoir une raison toute simple à la persistance (même si je ne le vois presque plus) de Serge-Félix dans ma vie quotidienne. Elle relève du fait que je me suis aperçue que j'ai pris l'habitude de lui raconter tout ce qui s'est passé depuis notre dernière rencontre...
Et me reviennent alors à l'esprit son don particulier d'écoute, son personnage surprenant et divertissant, son intellect presque totalement immobile, ses idées et conceptions au contraire souples et mobiles, parfois absurdes, toujours surprenantes, frisant le nihilisme absolu, contre lequel je suis impuissante à me battre et dont peu à peu je me sens imprégnée.
Je ne peux imaginer alors avoir suffisamment fait le tour de la question pour pouvoir "m'étendre" en quelque sorte sur lui en écrivant, et "mettant à plat" devant moi les choses qui le caractérisent. Cela ne serait que caractéristique de moi, comme portrait... Rien d'autre.
La justesse est un problème difficile pour toutes les parties concernées.
Ce qu'il y a c'est que mon entêtement n'est pas un entêtement ordinaire. Je ne voyais plus rien d'original, de neuf, dans mon existence. Je n'étais plus émue par aucun visage, par aucun individu. Il me semblait tous les connaître. Les reconnaître. Et voilà que SL est apparu. Il m'amenait à me tourner vers autre chose. Il m'obligeait presque à rouvrir ce que j'avais fermé. Cadenassé. Tout de suite ce fut entre nous un principe admis que rien ne devait rester caché ou être trop honteux pour être avoué, et il n'y avait rien que je ne puisse lui dire. Cela signifie aussi qu'il n'y a pas grand-chose qu'il n'aurait pas su déceler de lui-même.

Lundi 13 avril

Dès neuf heures à peine, je m'éveille avec le sentiment que mon désir d'écrire s'est évanoui. Mon fiston dort dans mon lit, à mes côtés. Il a eu une insomnie jusqu'à deux heures du matin, j'ai fini par le prendre avec moi. Je reste au lit une heure encore, et voilà que la "machine" se remet en marche. Je me lève donc et déjeune assez rapidement. Cette fois, je m'y mets! J'écris pendant trois heures. Une sorte d'introduction pour un roman qui s'intitule(rait) : "Simone, c'est elle". Mais mon garçon se lève et me réclame des crêpes. Je n'ai pas encore pris ma douche. Difficile d'écrire quand on est mère de famille, me dis-je, une fois de plus... On a juste droit à quelques petites miettes, grappillées sur le temps, par-ci par-là. Ce temps qui leur est principalement réservé.
L'après-midi, mon fils va jouer chez Carlos, mais je n'ai plus aucune inspiration.






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