Entre nous (168)





Mardi 14 avril 1998

Départ pour le Centre à huit heures et demie. Pas le temps d'avoir des états d'âme. Pourtant, je sais que j'en ai. François est revenu la veille au soir; on a parlé un peu, mais comme laborieusement. Les choses sont difficiles entre nous. Pas fait l'amour. Me suis couchée trop tard. Il dormait. Du coup, j'en ai rêvé la nuit, et c'était bien avec lui que ça se passait. En m'éveillant je me suis dit que c'était bien pratique de se contenter de le faire "en rêve", ça fait gagner du temps, et on a besoin de personne pour...
Demi-journée lugubre au Centre où il ne reste qu'une poignée d'enfants et très peu de personnel. Tout le monde est en vacances. J'écoute sur mon walkman une émission sur France Culture qui me branche à nouveau sur l'écriture. Il y est question de l'APA (Association pour l'autobiographie) autour de Ph. Lejeune. L'émission a pour thème Les brouillons de soi...
Rentrée à la maison, je détruis mon début de texte (30 pages). "Simone, c'est elle", ce n'était pas bon.

Mercredi 15 avril

Je suis contente d'aller au Centre car j'ai un livre à y lire qui m'intéresse beaucoup (Pour l'autobiographie) . Au moins là-bas, je n'ai que ça à faire : lire. On me laisse tranquille. Et en effet, je suis seule à "l'hôpital de jour" pendant plusieurs heures. Mon fils est en kiné puis au ping-pong, avec Laurent. Je lis et écris ensuite une lettre de quatre pages à L'association pour l'autobiographie. Je leur propose certains de mes textes qui dorment dans les tiroirs. En rentrant, je trouve au courrier le magazine Viva avec à l'intérieur l'interview que nous avions faite. L'article est assez bon - juste, précis. Pas de rallonge inutile, comme souvent c'est le cas dans les magazines. Je le fais photocopier pour l'envoyer à ceux et celles des lecteurs de Mon bel Ilizarov pour lesquels il est apparu qu'un "mode d'emploi" du livre était nécessaire... Je sais que ça ne sert à rien, mais tant pis. Qu'ils continueront d'en penser la même chose - on ne change pas d'"opinion" comme ça... ni qu'un quelconque article de presse ne peut faire revenir sur leur avis les gens... Juste, qu'ils voient.

Jeudi 16 avril

Je continue (toujours au Centre) la lecture du livre sur l'APA, pendant que mon fils est en kiné. J'essaye d'appeler Serge (envie soudaine de partager avec lui) mais il est toujours en ligne et quand j'arrive à me glisser entre deux appels, il me coupe disant qu'on ne peut pas se parler longtemps car Agnès l'attend pour sortir. Il est "en convalescence". Apparemment ne souhaite pas s'étendre plus. C'est bizarre, je me suis complètement détachée de lui. Je me demande ce qui va se passer après.
Nous sommes de retour à quinze heures ! C'est tôt. Horaire vacancier... L'ambulancier est un Noir, sympa. À la maison, je remplis un carton (ancienne boîte de compresses stériles pour l'appareillage de mon fils...) avec tous les manuscrits, carnets que je veux (peut-être) confier à l'APA... Mon œuvre tout entière tient dans une boîte de compresses...
J'emmène mon gars chez la dentiste, qui lui trouve trois caries. Bon sang! Voilà autre chose! Ce n'était pas prévu au programme...

Vendredi 17 avril

J'ai pris mon billet d'avion pour Nice (800F). J'envoie un mot à Nicole pour lui dire l'heure de mon arrivée. On apprend par téléphone que la tante-Sœur Augustine de François est décédée, la veille au matin.
Au Centre, il pleut le matin, il pleut le midi, et jusqu'à ce que l'on parte à trois heures...
Je termine la lecture de Pour L'autobiographie et j'écris une lettre (encore bien longue) à Philippe Lejeune. Sorte de "testament littéraire". C'est rigolo. J'en parle le soir aux enfants, qui apprennent ainsi qu'ils pourront récupérer mes écrits quand je serai morte, et les consulter auparavant s'ils le souhaitent avant que je le sois, et s'ils veulent bien se donner la peine de faire le voyage jusqu'à Ambérieu, dans l'Ain, entre Lyon et le Lac Léman...
Je suis bien tranquille. Personne n'ira jusque là-bas pour me lire.

Samedi 18 avril

Le matin on ne fait pas l'amour. Il quitte le lit trop tôt (huit heures) pour aller bosser. On ne fait plus beaucoup l'amour en ce moment. C'est une pratique qui semble en voie de disparition dans notre vie conjugale. Je me demande s'il n'a pas "quelqu'un d'autre" comme on dit ou bien, si, comme moi, il est un peu fatigué de tout ça. Mais non ! À trois heures il rentre et va faire la sieste, et je le rejoins. Ça démarre aussitôt. Le téléphone sonne : c'est l'ambulancière (la pas-aimable) qui me demande si c'est bien à neuf heures qu'il faut qu'elle vienne nous prendre, lundi... Puis après, c'est mon Tam-Tam qui sonne, me réclamant de nouvelles piles... Malgré tout, on parvient à faire ce qu'on a à faire. Mais il en faut de la ténacité...

Dimanche 19 avril

La veille au soir, dîner avec Georgette. On boit le champagne pour fêter la réouverture de la maternité de Pithiviers et la dépose de l'appareil du fiston. Je me couche assez tard et l'esprit embrumé après être restée auprès de mon garçon, dans son lit, attendant qu'il s'endorme. À bientôt dix ans, je ne sais que penser du fait qu'il veuille toujours que je reste auprès de lui le soir. Il dit qu'il a peur. De quoi, je ne sais pas. Et lui non plus.
Je me lève à dix heures. Mes beaux-parents arrivent pour aller aux obsèques de la tante, qui ont lieu lundi. Je suis contente de les voir. Mon beau-père dit à sa femme, en m'embrassant : - Tu as vu comme elle est belle ?... Moi, la regardant : - Il est gentil... Elle, constatant la chose et relativisant, comme à son habitude : - Il est toujours gentil avec les dames. Lui : - Ce n'est pas "une dame", c'est comme qui dirait, ma fille...

Lundi 20 avril 

Le problème chez moi, comme l'avait fait remarquer mon amie Georgette il y a déjà une vingtaine d'années et on ne peut pas dire que ça ait beaucoup changé, c'est que je veux à toutes forces que tout soit absolument parfait. C'en est presque devenu un toc. Avant, je n'étais pas comme ça. C'est venu avec la vie conjugale, et surtout la vie de famille. Je me donne vraiment du mal pour que tout aille bien, et dans l'ensemble, ça marche. Je continue de faire comme si la perfection pouvait être de ce monde.
Et pourtant, à part s'employer à être là, que peut-on faire d'autre ? De toute façon, ce qui a changé maintenant, c'est que j'écris, et, c'est bien connu, celui ou celle qui écrit (pour ne pas dire qui est écrivain ou même se sent écrivain) ne fait ni une bonne épouse, ni un bon mari - c'est impossible. Ceux-là réservent tout leur investissement à leur Art. À moins que simplement ils se sentent incapables de se concentrer vraiment sur toute chose qui ne soit pas Lui...
On doit alors procéder à des arrangements informels, et ce que l'on donne ne suffit jamais, car chacun vous sait ailleurs. Et cela s'avère bien difficile. Ça ne tombe pas du ciel, de dégager du temps pour soi. Dans l'arrangement permanent, le lieu d'amour se vide de sa substance, même l'affection se barre. Chacun ne dit plus rien. Triste constat. Quelquefois un regard, indiquant qu'il a compris, qu'il sait très bien... Qu'il me reconnaît. Quelque part et en quelque sorte. D'une certaine façon. Mais avec lui, il y a un point que je ne peux dépasser.
Ce qui me fait le plus mal, c'est l'interprétation amicale, bien intentionnée. Je lui préfère une bonne engueulade, tant qu'à faire. Je me sens plus à l'aise dedans.
Parfois, j'ai conscience que je suis sous terre et que je creuse à mains nues comme pour me tirer de là. Ce n'est pas une question de ténacité ou de fidélité à des principes, mais je ne peux faire autrement. Je veux que les choses aillent bien. Rien de déterminé ou de brillant là-dedans, pour moi c'est aussi fade qu'une soupe non salée. J'aimerais tellement pouvoir me ficher de tout... 
Allongée, silencieuse, sous mon édredon, je retiens ma respiration. Je la bloque même. Ma tête est posée sur l'oreiller. Ma position suggère le repos, mais je ne me repose pas du tout. Impossible. Et voilà la rage en moi qui revient. La rage est revenue.

C'est une journée bien ordinaire. Une de celles dont il n'y aurait pas grand-chose à dire et où, si l'on ne disposait pas d'un carnet-agenda avec à chaque page un jour nouveau qu'on ne veut pas laisser vide (encore une phobie!), on n'écrirait pas. Contrairement au spécialiste (autoproclamé) de la chose, Philippe Lejeune, qui lui déteste ce type de carnets - l'agenda - moi, je les aime bien car ils me contiennent dans un espace rassurant et limitatif  - un jour est un jour. Je peux et je dois y écrire, sur chacune de ses pages, dix-huit lignes. Pas moins, pas plus. Enfin, rarement plus, mais jamais moins. Et je ne décide pas, chaque jour, si ça vaut oui ou non la peine d'écrire. Sinon, on n'en sortirait pas...







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