Entre nous (169)





Mardi 21 avril 1998

Après une journée calme (comme elles le sont toutes maintenant) au Centre, nous rentrons vers trois heures, et à quatre il faut encore l'emmener chez le dentiste... La journée n'est pas finie. Je ne sais pourquoi, j'ai le sentiment que cela va mal se passer. Je connais mon fils. Il n'est pas anxieux, persuadé qu'il est de pouvoir échapper à l'anesthésie locale pour soigner la carie. Mais il faut dévitaliser la dent et il refuse la piqûre dans la gencive. La dentiste est en passe de renoncer, disant qu'il faut que je le "prépare" mieux, pour la prochaine fois... J'insiste. Je me dis que c'est elle qui s'y prend mal. Elle n'est pas sans savoir pourtant d'où il sort, à quel long traitement bien plus contraignant et douloureux qu'une simple anesthésie locale il a dû faire face. Elle doit, elle, trouver les mots - et le bon geste. C'est son métier. Finalement, cela se passe. Mais non sans pleurs et sans sueur. En tout cas, c'est fait.
Avant de partir, j'avais appelé Serge, qui ne s'était même pas rendu compte que je boudais un peu depuis mes appels infructueux d'il y a cinq jours...
Il est devenu complètement inabordable et ne prend plus aucune initiative.

Mercredi 22 avril

C'est jour de consultation au Centre. Dans ma grande naïveté et mon optimisme, je pense qu'on va enfin pouvoir organiser la sortie - cette fois, définitive. Mais non. Il ne "plie" pas encore suffisamment. Sous-entendu le genou - sérieusement endommagé, et dont le fonctionnement a été perturbé par le port de l'appareil durant douze mois. Pour ses vacances en Corse (qui heureusement ne sont pas compromises), on lui prépare une attelle moulée dans le plâtre ("passez, au sortir de consultation, à la salle des plâtres puis à celle de l'atelier fabrication des orthopédistes") qui sera une sorte de troisième jambe en forme de gouttière (on lui fait choisir la couleur), et qu'il devra porter une heure le matin, une autre le soir avant de dormir. Puis, à son retour, il devra revenir au Centre, où sera alors confectionnée "l'attelle-secteur" proprement dite, en plastique léger... Je demande s'il n'est pas possible d'inverser les choses en accélérant un peu le mouvement pour qu'il ne parte pas en vacances (ses premières vacances !) avec une "attelle-plâtre", lourde et moche, mais avec une "attelle-Corse", légère et décorative, pour une question de bon moral... Ma demande est prise en compte, et le chirurgien appelle l'atelier fabrication. Comme toujours, il suffit d'un coup de fil... et d'avoir la présence d'esprit de réclamer... Ensuite, nous devrons revenir le 19 mai voir Zeller qui décidera alors s'il peut quitter le Centre définitivement et reprendre école et kiné, en ville. Ni lui, ni moi, ne faisons aucun commentaire sur la situation. On dirait que notre échange (chirurgien-parent) plus "serré" et plus fluide, de la dernière fois à Saint-Vincent-de-Paul, est terminé. La porte d'accès s'est refermée. À nouveau, il est celui qui commande et maîtrise les choses. Je pense, qui plus est, qu'il a dû avoir quelques échos des articles sur et autour de Mon bel Ilizarov... Et cela lui a profondément déplu. Dans la presse, ils dramatisent et déforment tout, font de ce qu'on leur dit une caricature, aurais-je pu lui expliquer, s'il m'en avait parlé. Mais nous ne sommes pas là pour ça.
À notre retour, Serge m'appelle. Les filles s'en vont au concert de rap du groupe I am, au Zénith. Nous dînons avec les parents de François. (St. Aubin 1er cru, 1992)

Jeudi 23 avril

Journée fatigante : c'est la rentrée scolaire, y compris dans le Centre. En sens inverse du trajet en ambulance nous croisons un accident grave sur le périphérique. Un autocar s'est renversé : 42 blessés. Justement, ce jour, nous avons décidé d'attacher avec la ceinture le petit transporté, en le faisant s'asseoir droit, comme un passager normal, et non plus en travers du siège arrière, maintenant qu'il peut plier un peu sa jambe...
À midi, au moment d'aller acheter le pique-nique pour nous deux au village, à côté de la Fonda, je m'aperçois que j'ai oublié mon portefeuille à la maison. On me fait crédit chez plusieurs commerçants de Saint-Fargeau. Fatiguée, je dors l'après-midi sur le siège en skaï froid de la salle d'infirmerie, pendant tout un concert pour piano et orchestre en mi-mineur de Chopin. Puis, on attend deux heures l'ambulancier qui doit nous ramener sur Paris... 19h, nous sommes à la maison. Champagne et gâteaux le soir, avec les grands-parents, pour fêter je ne sais quoi. Probablement quelque chose de bien. Moi, je n'y suis pas. Trop épuisée.

Vendredi 24 avril

Je rencontre le psychologue au Centre qui veut toujours me faire admettre que c'est moi qui ai besoin de mon fils, plus que mon fils a besoin de moi... S'il y tient... À présent, je veux bien admettre tout ce qu'on veut du moment que je continue de faire comme je l'entends. Je ne fais plus partie de leur monde. Je m'en suis extraite et j'en ai fait sortir indemne, mon fils. C'était mon seul but. Pas de visée idéologique, psy ou éducative... Loin de moi cette volonté. On se quitte fraîchement mais "sans rancune", d'un serrement de main. Ne le reverrai plus, celui-là, je me dis...
J'achète un pot de confiture d'orange faite maison, au crémier de Saint-Fargeau, pour ma mère qui va venir dimanche. Je lis Mon bel oranger, que je trouve sur une table à l'hôpital de jour. Je tombe dedans par ennui et désarroi (cette fois, c'est mon livre que j'ai oublié, après le portefeuille : on sent l'usure du système et de toutes ces allées et venues). C'est une édition poche toute abîmée, un peu jaunie, et salie. L'auteur est brésilien, et le titre de l'ouvrage me rappelle vaguement quelque chose... C'est une belle histoire d'enfance, de pauvreté et d'amour. Le soir, on attend l'ambulance une heure au lieu de deux (petite amélioration). À la maison enfin, une de mes filles me maquille et l'autre me coiffe pour aller au restaurant près de la tour Eiffel. Cécilia, une amie roumaine de François nous invite, ainsi que Roselyne (font tous trois le même métier, ont plein de choses à se raconter sur le sujet, ça n'arrête pas). On mange "roumain" (je me concentre là-dessus : les plats, variés, nombreux, colorés...). J'ai du mal à suivre les conversations. Surtout celle de Roselyne, qui parle tout le temps. Haut et fort.

Samedi 25 avril

Couchée tard, je suis réveillée à 8h30 par ma belle-mère, qui veut me dire au revoir. Ils repartent en province. Je ne parviens pas à me rendormir. Je repense à la soirée d'hier, au restaurant roumain. C'est la voix de Roselyne, qu'en fait je n'aime pas du tout. Elle m'agresse. À la fois aiguë et forte. Une voix de commandeuse en chef qui claironne sans cesse. Plusieurs fois, en plus, dans la soirée, elle a tenu à me faire savoir qu'elle voyait fréquemment François en dehors de moi, et qu'ils avaient, comment dire, une relation privilégiée et de longue date (quinze ans)... Comme si je ne le savais pas...
Quand il était question des enfants, entre moi et Cécilia par exemple, qui faisait un effort louable pour s'informer d'eux, elle détournait la tête, soudain muette et comme prise de nausée. Et François, devant elle, qui n'osait même pas prononcer le prénom de ses enfants... Pour parler de notre fils, à deux reprises dans l'auto alors que nous nous rendions au restaurant (nous étions passés la prendre chez elle) je l'ai entendu se servir des deux lettres du prénom composé de son fils, pour ne pas avoir à user devant elle de son petit nom usuel... Grotesque. Appelle-le "Numéro 3", tant que tu y es..., j'avais envie de lui dire. 
Ceci dit, je m'en fiche bien. Ça n'a aucune espèce d'importance. Je note simplement ce que j'ai remarqué, parce que je fais partie de ces personnes qui ont le goût des détails, ce qui semble d'ailleurs de plus en plus rare. Les détails de la conversation et de la vie ordinaire sont ma (seule) spécialité. Pas de chance pour ceux qui me côtoient, rien ne m'échappe. Je crois être la seule à me préoccuper et remarquer ce genre de choses... Mais ils n'ont rien à craindre, je ne me soucie plus de les signaler, les notant pour moi-même. Et ces micro-signes que laissent passer Roselyne, et en écho François, qui ne peut faire autrement que de les valider devant moi (il choisit son camp, c'est clair) me rappellent la même petite guerre entre nous d'il y a une quinzaine d'années, que dame Roselyne paraissait vouloir mener contre moi... Avec les mêmes armes. Ça n'a pas changé. Et François aussi est resté le même, voulant à tout prix et maladroitement (très) la protéger, elle, de la simple vision de notre union, et surtout du bonheur d'avoir nos enfants, avec cette espèce de retenue et de maladresse qu'affiche un homme coincé, pris entre deux feux croisés dont il est impuissant à contrôler la brûlure des rayons... Hou! Ça chauffe!... Tâchons de se tenir à distance (ah les bonnes femmes... comme elles sont susceptibles... tout est simple, pourtant, tout pourrait être si sympa, si agréable...).
En tout cas - conclusion - tous, nous avons pris quinze ans dans les gencives, et, quant à moi, cela me convient : je suis devenue moi-même et je n'ai plus peur. De rien.

Lundi 27 avril

On a fait l'amour dans la nuit de samedi à dimanche. Au début, comme il était tard, mon corps avait très sommeil et la moindre caresse me faisait tressaillir. Mais j'ai fini par me détendre. Cela - curieusement - a eu lieu sans aucun échange de paroles. C'est inhabituel. Au matin, je me suis levée tôt car je savais que ma mère allait venir, et généralement elle débarque vers dix-onze heures, s'annonçant d'un coup de sonnette appuyé, qui vrille les tympans. Je ne l'avais pas vue depuis longtemps. Six mois. Elle était toute mignonne, mais il faut s'occuper d'elle en permanence, on dirait qu'elle estime que son temps est venu pour avoir la primeur, comme un tout jeune enfant. Notre amie Laura, qui était passée s'étant coupé à la main par la pharmacie de garde juste en face chez nous, est restée déjeuner avec nous. Ce qui a grandement contrarié ma mère (je le voyais à sa bouche pincée; elle a horreur de ça, qu'un(e) invité-surprise de dernière minute se pointe) car elle n'est plus le centre de la conversation et des attentions, même si nous nous efforcions de nous occuper de manière égale des deux. Chacun aime être la vedette. C'est ainsi, on ne peut pas refaire les gens. Pas plus que le monde.
À part ça, un lundi sans intérêt. Journée au Centre des plus ordinaires. Il pleut.



Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

L'appel du 7 mai

ciseaux de la critique

Ecrire à deux