Entre nous (169)
Après une journée calme (comme elles le sont
toutes maintenant) au Centre, nous rentrons vers trois heures, et à quatre il faut encore l'emmener chez le dentiste... La
journée n'est pas finie. Je ne sais
pourquoi, j'ai le sentiment que cela va mal se passer. Je connais mon fils. Il
n'est pas anxieux, persuadé qu'il est de pouvoir échapper à l'anesthésie locale pour soigner la carie. Mais il faut dévitaliser la dent et il refuse la piqûre dans la gencive. La dentiste est en passe de renoncer, disant
qu'il faut que je le "prépare" mieux, pour la
prochaine fois... J'insiste. Je me dis que c'est elle qui s'y prend mal. Elle
n'est pas sans savoir pourtant d'où il sort, à quel long traitement bien plus contraignant et douloureux
qu'une simple anesthésie locale il a dû faire face. Elle doit, elle, trouver les mots - et le bon
geste. C'est son métier. Finalement, cela se
passe. Mais non sans pleurs et sans sueur. En tout cas, c'est fait.
Avant de
partir, j'avais appelé Serge, qui ne s'était même pas rendu compte que je
boudais un peu depuis mes appels infructueux d'il y a cinq jours...
Il est
devenu complètement inabordable et ne prend
plus aucune initiative.
Mercredi
22 avril
C'est
jour de consultation au Centre. Dans ma grande naïveté et mon optimisme, je pense qu'on va enfin pouvoir
organiser la sortie - cette fois, définitive. Mais non. Il ne
"plie" pas encore suffisamment. Sous-entendu le genou - sérieusement endommagé, et dont le fonctionnement a été perturbé par le port de l'appareil durant douze mois. Pour ses
vacances en Corse (qui heureusement ne sont pas compromises), on lui prépare une attelle moulée dans le plâtre ("passez, au sortir de consultation, à la salle des plâtres puis à celle de l'atelier fabrication des orthopédistes") qui sera une sorte de troisième jambe en forme de gouttière
(on lui fait choisir la couleur), et qu'il devra porter une heure le matin, une
autre le soir avant de dormir. Puis, à son retour, il devra revenir
au Centre, où sera alors confectionnée "l'attelle-secteur" proprement dite, en
plastique léger... Je demande s'il n'est
pas possible d'inverser les choses en accélérant un peu le mouvement pour qu'il ne parte pas en
vacances (ses premières vacances !) avec une
"attelle-plâtre", lourde et moche,
mais avec une "attelle-Corse", légère et décorative, pour une question de
bon moral... Ma demande est prise en compte, et le chirurgien appelle l'atelier
fabrication. Comme toujours, il suffit d'un coup de fil... et d'avoir la présence d'esprit de réclamer... Ensuite, nous
devrons revenir le 19 mai voir Zeller qui décidera
alors s'il peut quitter le Centre définitivement et reprendre école et kiné, en ville. Ni lui, ni moi, ne
faisons aucun commentaire sur la situation. On dirait que notre échange (chirurgien-parent) plus "serré" et plus fluide, de la dernière fois à Saint-Vincent-de-Paul, est
terminé. La porte d'accès s'est refermée. À nouveau, il est celui qui commande et maîtrise les choses. Je pense, qui plus est, qu'il a dû avoir quelques échos des articles sur et autour de Mon bel Ilizarov...
Et cela lui a profondément déplu. Dans la presse, ils dramatisent et déforment tout, font de ce qu'on leur dit une caricature, aurais-je pu lui expliquer, s'il m'en avait parlé. Mais nous ne sommes pas là pour ça.
À notre retour, Serge
m'appelle. Les filles s'en vont au concert de rap du groupe I am,
au Zénith. Nous dînons avec les parents de François.
(St. Aubin 1er cru, 1992)
Jeudi 23
avril
Journée fatigante : c'est la rentrée
scolaire, y compris dans le Centre. En sens inverse du trajet en ambulance nous
croisons un accident grave sur le périphérique. Un autocar s'est renversé : 42 blessés. Justement, ce jour, nous
avons décidé d'attacher avec la ceinture le petit transporté, en le faisant s'asseoir droit, comme un
passager normal, et non plus en travers du siège
arrière, maintenant qu'il peut
plier un peu sa jambe...
À midi, au moment d'aller
acheter le pique-nique pour nous deux au village, à
côté de la Fonda, je m'aperçois
que j'ai oublié mon portefeuille à la maison. On me fait crédit
chez plusieurs commerçants de Saint-Fargeau. Fatiguée, je dors l'après-midi sur le siège en skaï froid de la salle
d'infirmerie, pendant tout un concert pour piano et orchestre en mi-mineur de
Chopin. Puis, on attend deux heures l'ambulancier qui doit nous
ramener sur Paris... 19h, nous sommes à la maison. Champagne et gâteaux le soir, avec les grands-parents, pour fêter je ne sais quoi. Probablement quelque chose de bien.
Moi, je n'y suis pas. Trop épuisée.
Vendredi
24 avril
Je
rencontre le psychologue au Centre qui veut toujours me faire admettre que
c'est moi qui ai besoin de mon fils, plus que mon fils a besoin de moi... S'il
y tient... À présent, je veux bien admettre tout ce qu'on veut du moment
que je continue de faire comme je l'entends. Je ne fais plus partie de leur
monde. Je m'en suis extraite et j'en ai fait sortir indemne, mon fils. C'était mon seul but. Pas de visée
idéologique, psy ou éducative... Loin de moi cette volonté. On se quitte fraîchement mais "sans rancune",
d'un serrement de main. Ne le reverrai plus, celui-là, je me dis...
J'achète un pot de confiture d'orange faite maison, au crémier de Saint-Fargeau, pour ma mère qui va venir dimanche. Je lis Mon bel oranger, que je trouve sur une table à l'hôpital de jour. Je tombe dedans
par ennui et désarroi (cette fois, c'est mon
livre que j'ai oublié, après le portefeuille : on sent l'usure du système et de toutes ces allées
et venues). C'est une édition poche toute abîmée, un peu jaunie, et salie.
L'auteur est brésilien, et le titre de
l'ouvrage me rappelle vaguement quelque chose... C'est une belle histoire
d'enfance, de pauvreté et d'amour. Le soir, on
attend l'ambulance une heure au lieu de deux (petite amélioration). À la maison enfin, une de mes
filles me maquille et l'autre me coiffe pour aller au restaurant près de la tour Eiffel. Cécilia, une amie roumaine de
François nous invite, ainsi que
Roselyne (font tous trois le même métier, ont plein de choses à
se raconter sur le sujet, ça n'arrête pas). On mange "roumain" (je me concentre là-dessus : les plats, variés,
nombreux, colorés...). J'ai du mal à suivre les conversations. Surtout celle de Roselyne, qui
parle tout le temps. Haut et fort.
Samedi 25
avril
Couchée tard, je suis réveillée à 8h30 par ma belle-mère, qui veut me dire au revoir. Ils repartent en province.
Je ne parviens pas à me rendormir. Je repense à la soirée d'hier, au restaurant
roumain. C'est la voix de Roselyne, qu'en fait je n'aime pas du tout. Elle
m'agresse. À la fois aiguë et forte. Une voix de commandeuse en chef qui claironne
sans cesse. Plusieurs fois, en plus, dans la soirée,
elle a tenu à me faire savoir qu'elle
voyait fréquemment François en dehors de moi, et qu'ils avaient, comment dire, une
relation privilégiée et de longue date (quinze ans)... Comme si je ne le
savais pas...
Quand il était question des enfants, entre moi et Cécilia par exemple, qui faisait un effort louable pour
s'informer d'eux, elle détournait la tête, soudain muette et comme prise de nausée. Et François, devant elle, qui n'osait
même pas prononcer le prénom de ses enfants... Pour parler de notre fils, à deux reprises dans l'auto alors que nous nous rendions au
restaurant (nous étions passés la prendre chez elle) je l'ai entendu se servir des deux
lettres du prénom composé de son fils, pour ne pas avoir à user devant elle de son petit nom usuel... Grotesque.
Appelle-le "Numéro 3", tant que tu y
es..., j'avais envie de lui dire.
Ceci dit, je m'en fiche bien. Ça n'a aucune espèce d'importance. Je note
simplement ce que j'ai remarqué, parce que je fais partie de
ces personnes qui ont le goût des détails, ce qui semble d'ailleurs de plus en plus rare.
Les détails de la conversation et de
la vie ordinaire sont ma (seule) spécialité. Pas de chance pour ceux qui me côtoient, rien ne m'échappe. Je crois être la seule à me préoccuper et remarquer ce genre de choses... Mais ils n'ont
rien à craindre, je ne me soucie
plus de les signaler, les notant pour moi-même.
Et ces micro-signes que laissent passer Roselyne, et en écho François, qui ne peut faire
autrement que de les valider devant moi (il choisit son camp, c'est clair) me
rappellent la même petite guerre entre nous
d'il y a une quinzaine d'années, que dame Roselyne
paraissait vouloir mener contre moi... Avec les mêmes
armes. Ça n'a pas changé. Et François aussi est resté le même, voulant à tout prix et maladroitement (très) la protéger, elle, de la simple vision de notre union, et surtout
du bonheur d'avoir nos enfants, avec cette espèce
de retenue et de maladresse qu'affiche un homme coincé, pris entre deux feux croisés
dont il est impuissant à contrôler la brûlure des rayons... Hou! Ça chauffe!... Tâchons de se tenir à distance (ah les bonnes femmes... comme elles sont susceptibles...
tout est simple, pourtant, tout pourrait être si sympa, si agréable...).
En tout
cas - conclusion - tous, nous avons pris quinze ans dans les gencives, et,
quant à moi, cela me convient : je
suis devenue moi-même et je n'ai plus peur. De rien.
Lundi 27
avril
On a fait
l'amour dans la nuit de samedi à dimanche. Au début, comme il était tard, mon corps avait très sommeil et la moindre caresse me faisait tressaillir.
Mais j'ai fini par me détendre. Cela - curieusement -
a eu lieu sans aucun échange de paroles. C'est
inhabituel. Au matin, je me suis levée tôt car je savais que ma mère
allait venir, et généralement elle débarque vers dix-onze heures,
s'annonçant d'un coup de sonnette
appuyé, qui vrille les tympans. Je
ne l'avais pas vue depuis longtemps. Six mois. Elle était toute mignonne, mais il faut s'occuper d'elle en
permanence, on dirait qu'elle estime que son temps est venu pour avoir la
primeur, comme un tout jeune enfant. Notre amie Laura, qui était passée s'étant coupé à la main par la pharmacie de garde juste en face chez
nous, est restée déjeuner avec nous. Ce qui a grandement contrarié ma mère (je le voyais à sa bouche pincée; elle a horreur de ça, qu'un(e) invité-surprise de dernière minute se pointe) car elle n'est plus le centre de la
conversation et des attentions, même si nous nous efforcions de
nous occuper de manière égale des deux. Chacun aime être
la vedette. C'est ainsi, on ne peut pas refaire les gens. Pas plus que le
monde.
À part ça, un lundi sans intérêt. Journée au Centre des plus
ordinaires. Il pleut.


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