Entre nous (170)





Je sais, en gros, comment je suis devenu écrivain. Je ne sais pas précisément pourquoi. Avais-je vraiment besoin, pour exister, d'aligner des mots et des phrases ? Me suffisait-il, pour être, d'être l'auteur de quelques livres ? [...] Avais-je donc quelque chose de tellement particulier à dire ? Mais qu'ai-je dit ? Que s'agit-il de dire ? Dire que l'on est ? Dire que l'on écrit ? Dire que l'on est écrivain ? Besoin de communiquer quoi ? Besoin de communiquer que l'on a besoin de communiquer ? Que l'on est en train de communiquer ? L'écriture dit qu'elle est là, et rien d'autre, et nous revoilà dans ce palais de glaces où les mots se renvoient les uns aux autres, se répercutent à l'infini sans jamais rencontrer autre chose que leur ombre.


G. P.

Mardi 28 avril 1998

Journée bien remplie. Pas de retard, côté ambulance, ni à l'aller ni au retour. Et c'est tant mieux car la veille nous avons attendu une heure, derrière la fenêtre (10h au lieu de 9...). Le fiston passe la matinée à la piscine avec Laurent, son kiné. Pendant ce temps, je lis plusieurs articles sur la guerre du Cambodge, un dans Le Monde, un dans le Nouvel Obs. Nous en discutons ensuite avec Laurent, reprenant alors une conversation amorcée la veille.
Laurent a perdu son petit frère et son père, dans cette atroce guerre, et lui-même, quasiment, a perdu la vue, par malnutrition... et chagrin. Il était tout jeune, en 1975.

Au retour, je ramène mon fils chez la dentiste. Cela se passe mieux que l'autre jour.
Ma fille a réalisé son premier court-métrage : tout le quartier en parle (ça se passait dans la rue...). Mon garçon trouve que sa sœur lui a coupé les cheveux trop courts, à la tondeuse.

Mercredi 29 avril

Nous faisons le voyage avec Robert, l'ambulancier zaïrois. C'est un vrai plaisir. Nous discutons pendant tout le trajet, et il conduit bien, sereinement, ce qui est loin d'être le cas de tous... Matinée on ne peut plus normale, à la Fondation. Laurent trouve son jeune patient "très bien", avec ses cheveux rasés, ce qui lui remonte le moral... L'avis de Laurent compte énormément pour lui. Aujourd'hui, pas de ping-pong, nous rentrons donc une heure plus tôt. J'appelle Serge en arrivant, et après avoir passé l'aspirateur, vidé le lave-vaisselle et étendu une lessive, nous nous retrouvons vers quatre heures. Cela fait un mois que nous ne nous sommes pas vus. Malgré sa grippe récente, il a une belle tête. Ses cheveux sont doux à toucher. Comme un nuage de mousse. Il me prête 300F, car je suis à découvert, et nous faisons plusieurs petites courses ensemble. Il demande si je veux bien l'embrasser. Je dis oui. On se gare pour. Ensuite nous allons boire un ballon de Côtes, au café du lac, dehors. Des oiseaux viennent picorer nos gâteaux secs.

Jeudi 30 avril

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Journée détestable. Heureusement que c'est la dernière, avant les vacances. Pas de chauffage à l'infirmerie, et des enfants malades qui viennent se reposer en éternuant, à l'hôpital de jour, où d'habitude je suis tranquille. Comme mon fils a rendez-vous chez le dentiste à 17h45, je préviens les ambulances qu'il faudra venir nous chercher tôt. La régulatrice prend note et envoie quelqu'un à trois heures. Elle se fait engueuler par le patron, qui trouve mes "exigences" un peu répétitives... Comme c'est jour de sortie de pas mal d'enfants, il est débordé par toutes les courses à faire en temps et en heure, et sa mauvaise humeur de chef d'entreprise de transport retombe sur moi, qui dois être la dernière de la journée à avoir téléphoné. Heureusement que j'ai pris les devants en appelant, sans quoi nous serions restés plantés à la Fonda jusqu'à 19 heures... (et l'on me dit encore ici que mon fils pourrait très bien y venir seul, au Centre...). Laurent n'est pas là et de ce fait le départ de mon fils en est moins bien organisé.

Vendredi 1er mai

À huit heures, on me réveille par des caresses. Puis on fait l'amour. Histoire et capote. J'ai enfin l'impression d'être en vacances. Aujourd'hui, il faut commencer de faire les bagages : bien prévoir les affaires, pour fiston et mari qui vont en Corse une semaine, et faire mon propre sac. J'essaye mon maillot de bain que je n'ai pas eu l'occasion de porter depuis deux ans... Il ne me va pas si mal. Bien sûr, je me suis un peu empâtée à la taille, mais ça ne servirait à rien de m'en acheter un autre. Je ne retrouverai pas pour autant ma ligne de jeune fille. Je me sens bien dans mon corps même s'il est un peu alourdi. Je n'ai pas eu mes règles depuis deux mois. Serait-ce une ménopause précoce, causée par le choc de l'année passée?
J'aide mon garçon à faire sa gym et je le mets "en posture" dans son attelle, de onze heures à midi.

Samedi 2 mai

Mon argent du mois n'est toujours pas arrivé sur mon compte. C'est ce que je constate après avoir déjeuné, seule, le matin. Comment partir demain, sans pouvoir laisser d'argent aux filles ? Voilà bien le problème du jour. L'autre étant qu'il pleut à verse. Du coup, les préparatifs de départ sont un peu moroses. J'appelle Serge qui veut bien nous emmener mon fils et moi à Auchan, en début d'après-midi. J'ai promis une boîte de Micromachines à mon garçon pour, dans l'ordre des promesses : "dentiste-cheveux trop courts-argent de poche du mois"... Chose promise, chose due. Je fais un chèque en bois (260F), et Serge me prête 1500F pour mon départ. Tout s'arrange. Mais il pleut toujours. Au maillot de bain, j'ajoute dans ma valise un gros pull. Pas de ciré, il n'y a pas de place. Et je vais tout de même à Cannes...
Mon fils rentré à la maison avec ses petites voitures, je ressors retrouver Serge, seule à seul. Il est inquiet de mon départ. Il a peur de retomber malade. - Pourquoi ça ? je demande. Quel rapport ?
- Chacun de tes départs est pour moi une telle épreuve émotionnelle que j'en tombe malade... Que veux-tu, c'est comme ça.
- Mais je ne pars qu'une semaine ! Même pas : cinq jours...
- Je suis d'une nature mélancolique, dépressive, tu sais bien. Enfant, je ne supportais pas d'être séparé de ma mère. Ni de mon père, du reste. Et pourtant... C'est bien ce qui est arrivé. Depuis, je crains toujours le pire. Je sais, c'est idiot. Je n'y peux rien.
- Ta tendance à la paranoïa, on va dire, s'est développée avec le temps...
- Ça me rappelle cette blague au sujet d'un fou à qui justement on disait qu'il était parano et qui aurait répondu : "Peut-être, mais ça n'empêche pas les gens de comploter contre moi."
- Une blague juive ?
- Oui, sûrement... Bon, allez, je te ramène chez toi. Tu dois avoir des choses à faire avant ton départ, demain...

J'ai reçu, deux jours plus tôt, la revue 60 millions de conso... relatant notre entretien téléphonique. La photo de l'article sur nous est absolument hideuse, on y est moches tous les deux, moi et mon fils, et l'article bien mal écrit... Pourvu que personne ne songe à l'acheter...

Dimanche 3 mai

J'ai laissé mes deux hommes à Orly-Ouest qui devaient partir une heure après moi pour la Corse, et j'ai embarqué sur le vol Paris-Nice. De l'émotion, au décollage, quand l'avion prend de la vitesse et finit par s'envoler après une sobre annonce du commandement de bord : DÉCOLLAGE (belle voix au timbre profond, sécurité assurée...). Une heure, au-dessus des nuages, à lire Je suis né, de G. Perec, et déjà nous survolons la Grande Bleue... Des palmiers, des yuccas, et de la neige sur les montagnes de Nice... À l'aéroport, nous peinons à nous retrouver, Nicole, ses enfants, et moi. Je suis accueille avec tant de gentillesse simple et spontanée que j'ai l'impression de débarquer chez des amis de toujours. Leur maison est chaleureuse et leurs enfants très beaux. Ils en ont trois. J'ai plaisir à revoir Marion qui a eu le même traitement que mon fils. Là, où, avec sa mère, nous nous sommes connues.

Lundi 4 mai

Le matin, je prends, seule, mon petit-déjeuner (tout bien préparé par mes hôtes) dehors, à côté de l'oranger dont les fleurs répandent leur parfum, encore inconnu pour moi (à part sous forme de thé). Puis, avec Nicole, nous faisons une longue promenade à pied dans les collines du Cannet, ce qui nous permet de faire plus ample connaissance et d'aborder tout un tas de choses dont nous n'avions pas parlé dans la salle d'attente de la Fonda : la formation, les tournants de vie, les hasards successifs qui ont bouleversé nos existences que l'on découvre avec amusement en beaucoup de points, similaires... À midi, après le repas, je joue au ping-pong avec son fils Alexandre, qui a des yeux magnifiques, un bon sourire, et un coup droit redoutable (il me bat par 35/33). Un peu plus jeune que mon garçon, il me fait penser inévitablement à lui, en plus sociable, peut-être... Nicole m'emmène à La Croisette où elle me dépose puis repart. Je marche péniblement, à cause d'ampoules aux pieds. Je m'achète des espadrilles, et tout de suite, les choses vont bien mieux. Je suis une vacancière, ne pas oublier. Au retour, je me baigne dans l'eau fraîche de la piscine. Re-ping-pong. La revanche... (que je remporte, du coup, il nous faudra faire "la belle"... Puis le soir je discute avec Jérôme, le père et l'époux, sur le thème de l'écriture. Couchée à 10h30 ! (rite familial : ici, tout le monde au lit ultratôt... je n'en reviens pas!)

Mardi 5 mai

Le soleil est là, et bien là! Dès le matin, il fait chaud. Je me fais dorer sur un transat, à côté de la piscine, en attendant Nicole qui passe des coups de fil. Nous allons faire une promenade, plus en hauteur que celle de la veille, dans la colline. Belle vue sur Cannes. Nous revenons à midi pour déjeuner dans le jardin. Un petit ping-pong avec le jeune Alexandre. Nous décidons de ne faire plus que des échanges, sans compter les points, jusqu'à ce que la balle tombe. Et ça peut durer vingt minutes pour un seul échange... Tap, tap, tap... L'après-midi, Nicole me dépose à Cannes, au vieux port. Je marche sur la plage, les pieds dans l'eau. Rien à dire : ce qui est bon, c'est l'espace et la lumière, ce qui l'est moins, ce sont tous ces gens friqués, vieux et gras, affalés presque nus sur les transats. Je n'aime pas la Côte d'Azur. Je vois au bord de l'eau un cadavre de gros rat, gisant entre la mer et la plage... Dégoût. Juste au-dessus, après les galets blancs, il y a la Promenade des snobinards... Je vais acheter deux kilos de fraises parfumées que je lave en rentrant et qu'on déguste le soir, à la fraîche. Avec beaucoup de crème. Un bain dans la piscine, avec Alexandre. Et en compagnie de Marion qui ouvre et referme une tonne d'albums, séance "photos de famille", qu'elle me commente.

Mercredi 6 mai

Je me lève à huit heures m'étant couchée à dix (!). Au réveil, j'ai un peu envie de faire l'amour, disons que mon corps, pour la première fois reposé depuis des mois, aimerait bien; mais personne à côté de moi dans le grand lit (c'est sans doute que j'ai dû faire des rêves érotiques inaboutis; il faut que je me trouve une raison... car cela me surprend moi-même). Toute la matinée, je tiens compagnie à Nicole qui fait du repassage (les femmes - je constate - quelles qu'elles soient, sont toutes esclaves de ça... le Repassage...). On bavarde. 
À midi : ping-pong avec Alexandre, puis son père m'emmène à Nice où il doit se rendre pour des recherches bibliographiques, à la faculté. De trois à six heures, je déambule donc dans Nice, où mes pas me traînent. Le haut de Nice, en s'éloignant de la Promenade et des grandes artères commerçantes, est très joli. Pittoresque. J'y suis déjà venue, mais il y a très longtemps. On dirait l'Italie, et ses petites ruelles pavées qui montent, sans fin. De la cabine d'une place adorable, j'appelle ma fille, pour savoir si tout va bien - les deux sœurs, seules à la maison... Tout va pour le mieux (il doit y en avoir, des fêtes et des "soirées"... j'espère que mes voisins ne me feront pas trop la tête à mon retour...). Puis je passe à Serge. Il ne viendra pas me chercher à l'aéroport vendredi, comme il était plus ou moins convenu. Il dit : - Tu sais bien qu'on ne peut plus compter sur moi... (il pense qu'il sera parti à Trouville avec Agnès, car il commence de faire beau). J'attends Jérôme pendant trois quarts d'heure devant la promenade des Anglais - je fais les cents pas devant  l'hôtel Le Negresco, lieu fixé du rendez-vous de la fin de journée - en lisant Le Monde. J'ai froid.
Ping-pong avec Alexandre, au retour. Couchée à neuf heures trente ! Je commence à comprendre que, dans cette famille, se mettre au lit à dix heures et demie, au lieu de neuf, comme les deux premiers soirs, est un exploit - une exception due à l'arrivée de l'invitée... Elle sera renouvelée deux fois, mais pas plus. En fait, normalement (et la vie a repris son cours normal), ici c'est bien avant le coucher du soleil, presque dès la fin de l'après-midi, que chacun se retrouve dans sa chambre, seul. Une sorte de règle à laquelle on ne déroge pas. Quel ennui !

Jeudi 7 mai

Je me réveille assez contente, en pensant que l'Aide à l'Éducation Spéciale pour mon enfant en état provisoire d'handicap a été accordée. Ma fille me l'a annoncé la veille, au téléphone. Je vais donc bientôt recevoir l'allocation d'un montant de 642F, plus le complément, dont je ne connais pas le montant, du 1er octobre 97 au 1er octobre 98, avec un rappel pour les sept mois passés... Une sorte d'arriéré, que l'on nous doit.
C'est ma dernière journée complète à Cannes. Demain, je reprends l'avion. Le matin, je reste au bord de la piscine sur un transat, à lire un livre sur le journal intime que Jérôme m'a prêté. L'après-midi je "fais la Côte", en voiture avec Nicole : la "Californie cannoise", Juan-les-Pins, Antibes... Ça défile... Visite guidée. Nous visitons les remparts et le musée Picasso d'Antibes. Le soir, vers six heures, je me baigne et nage consciencieusement dans la piscine dont l'eau a fini par chauffer au cours de la journée. J'ai tout de même un peu froid, après le bain. C'est une fraîcheur psychologique, je pense. Due au fait que les miens me manquent, et qu'ici tout le monde est un peu "raide". Et cette impression se confirme quand je constate que toute la famille, autour de la table, sur la terrasse devant la maison, est déjà en pyjama, robe de chambre pour tous, douches prises... à dix-neuf heures à peine ! 
Je me couche à dix heures (le plus tard que je puisse faire, seule dans le salon) après avoir regardé Envoyé spécial.

Vendredi 8 mai

Rentrer! oui, partir d'ici..., me dis-je, ouvrant les yeux à sept-heures trente. J'ai envie de rentrer... Ça tombe bien, c'est le jour du départ. Je n'ose pas me lever car pour mes hôtes, ce jour est censé être "journée de repos", on m'en a prévenue la veille (en fait, tout le monde est déjà levé quand je me risque hors de ma chambre...). Je passe la matinée au soleil, à lire au bord de la piscine, puis sous l'abricotier, et enfin à l'ombre d'une tonnelle. Avant de déjeuner, je vais me baigner avec Marion et Alexandre, qui prennent des photos avec mon appareil. Jérôme, leur père, nous rejoint quelques minutes, pour un plongeon rapide.
Je suis contente de rentrer cet après-midi. De retrouver mes filles "couche-tard". Mon aînée et son copain m'attendent à Orly, avec la voiture de François, qui pour la énième fois a été réparée. La maison est impeccable. Le ménage a été fait et les filles ont rangé leurs chambres. Nous allons toutes les trois manger à la pizzeria, en nous faisant à tour de rôle le récit de ces cinq journées bizarroïdes - enfin les miennes, surtout (pour elles, rien de plus normal : elles ont dormi le jour, et fait la nouba la nuit). Et nous nous couchons, à deux heures du matin ! Ah! Enfin !

Samedi 9 mai

Retour chez moi, dans ma maison. Je me lève à huit heures alors que je me suis couchée très tard. Le pli est pris, je crois, de se lever tôt, à cause de mes amis, et leur mode de vie plutôt spartiate, comme à l'armée... En prenant le thé, seule avec l'oiseau qui est content de me revoir, sautillant sur la table, grappillant des miettes et prenant de temps en temps son élan pour un large envol, je repense à ma semaine de vacances. Pas évident tout de même de se glisser ainsi dans la vie d'une autre famille. Les comparaisons sont inévitables, surtout que là, elles sont tentantes à cause de certaines similitudes : le père, la mère, deux grandes filles et un garçon plus jeune...
Même si tout s'est comme on dit admirablement passé, je me suis rendu compte que j'étais trop "vieille" (ou trop perso) à présent, pour partir ainsi "à l'aventure", c'est-à-dire pour vivre un certain temps, même court, avec des gens dont je ne connaissais ni le mode de vie, ni les habitudes, ni vraiment la mentalité. Souvent je me suis sentie assez mal quand Nicole parlait "des arabes" avec un ton de colon méprisant, et de "la bonne", qu'elle avait à l'étranger, quand ils vivaient au Qatar. Difficile de s'y faire...

"L'individu n'est le juge suprême de rien. Et comme il lui faut découvrir les choses par lui-même, il ne peut prononcer que des jugements provisoires." Sammler (Saul Bellow)

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