Entre nous (184)
Lundi 10
août 1998
Le soir
du départ d'Agnès, j'ai invité Serge à venir manger des crêpes avec nous, pour ne pas le
laisser seul le premier jour. Mais, curieusement, je n'avais pas envie d'être avec lui. De me retrouver avec lui. Je suis remontée de la plage pour aller préparer la pâte à crêpes, pendant qu'il prenait son bain de huit heures. De la terrasse,
je l'ai vu, seul sur le sable mouillé, se déshabiller et entrer dans l'eau. J'ai suivi des yeux sa longue baignade tandis que je tournais la pâte dans le saladier. Je pensais combien cette image-là aurait pu être délicieuse, du temps de notre amour. Quel bonheur, quel
sentiment de plénitude elle aurait pu
m'apporter, en une autre époque... Je l'ai vu sortir de
la mer, se déverser sur le corps (cette
fois lui-même) le contenu de la bouteille
d'eau chaude (même loin, Agnès est là), scrupuleusement, en aspergeant toutes les parties de
son corps, l'une après l'autre... J'ai mis la soupe
à chauffer, car Monsieur avait
réclamé de la soupe, les crêpes étant selon lui "un dessert".
21 heures : du haut de la terrasse, je lui ai lancé : À la soupe !...
Il n'était pas content après moi car je ne lui ai pas
laissé le temps de remonter chez lui rincer et étendre son maillot. - Oh là là, ça t'aurait pris une heure, je te connais... Et faut savoir, je lui ai dit, si tu veux manger avec
nous, ce n'est pas à n'importe quelle heure...
Il
a trouvé que j'étais tyrannique et s'est mis à
plaindre François. La soupe, brûlante, lui a paru néanmoins bonne, après le bain.
- Elle
est bonne, cette soupe. Il y a ça, au moins...
-
"Au moins" ? Pourquoi dis-tu ça...
- Parce
que maintenant, tu te refuses à moi...
- Quoi ?
Ah ah, mais qu'est-ce que c'est que cette expression "fin de siècle", de gros macho en plus ?... Tu te prends pour Paul
Valéry, ou quoi... et sa Jeanne
Loviton, son dernier amour, qui l'a fait crever... De mieux en mieux, vraiment...
- Ah. Je
savais que ça allait te faire réagir... mais je n'en espérais pas tant.
- Oh ben ça va, là... Et puis, dis-donc, ce n'est
pas nouveau, si?... que je me "refuse à toi"... Tu ne t'en étais
peut-être pas encore aperçu... Remarque, pas étonnant, tu te tiens tellement
loin, depuis des mois...
- Ah voilà. J'en étais sûr. Tu retournes
les choses. Non, c'est toi qui te tiens à distance. Moi, je ne fais
qu'attendre...
- Un peu
facile. Je suis là, et tu fais tout pour me
fuir... On dirait que tu regrettes que je sois venue... Et, pour tout dire, j'étais certaine que tu allais attribuer le refroidissement
entre nous au fait que j'aie rencontré Agnès, et que nous passons du temps ensemble...
- Ça joue, ça joue... effectivement...
mais il y a autre chose. Et je ne sais pas quoi. Je te trouve de plus en plus distante. Tu as beau nier, ça reste une évidence...
- Peut-être, disons alors, qu'il y a bien longtemps que, des deux côtés, cela s'est relâché entre nous, et que c'est sans
doute pour cela, d'ailleurs, que j'aie pu rencontrer Agnès...
- Il n'y
aurait plus de danger ? c'est ça, d'après toi ? Tu crois ? Méfie-toi d'elle, hein... Oh, méfie-toi...
J'ai
voulu l'entraîner sur un terrain assez
proche mais moins ressassant, en lui faisant remarquer que, tout de même, la vie était bien douce, trouvais-je,
et pour ma part, avec nos deux familles - en général, et là aussi, ici - en partie réunies... Que nous n'avions pas à nous plaindre. De
rien.
Il
semblait ne pas vouloir comprendre.
-
Qu'est-ce que tu racontes... La vie n'est pas douce du tout. Pas pour moi. Et
ici ou ailleurs, je ne te vois pas
suffisamment. C'est tout. Et maintenant, je comprends que toi, tu n'y tiens
pas, en fait. Pas autant en tout cas que tu l'affirmes.
- Tu réduis tout le temps le "nous" dont je te parle, à "nous deux", alors que cette vision, en soi, n'a
pas de sens. Nous n'existons pas sans les autres.
- Il fut
un temps où si...
- Pour
moi, être ici, tout près de toi, le cadre, les éléments maritimes, toi dans ce cadre, nous - mon fils et moi
- nous inscrivant dans ce cadre, cette vie paisible, cela a quelque chose d'étonnant et de romanesque à
la fois. Échappant en quelque sorte à toute convention. Une situation à laquelle j'ai envie de ne pas résister pour qu'elle continue de m'apporter du plaisir.
Alors, s'il te plaît, ne gâche pas tout...
Il m'a répondu, froidement, que je vois les choses de cette façon parce que je suis "un écrivain".
Les choses ne m'intéressent que par le tableau que
je peux en dresser par la suite, uniquement par ce que je vais pouvoir en faire
après, les situations que je vais pouvoir
en tirer, en les extrayant du reste...
- Ah
dis-moi, j'ai répliqué, tu sais très bien comment ça marche, on dirait !... C'est toi, en fait, l'écrivain... Tu devrais t'y mettre. Je crois, tu es prêt...
Mais
revenons, si tu veux bien, au propos initial.
Et si c'était toi, je me dis t'écoutant (et t'observant depuis
une dizaine de jours) qui te "refusais" à moi, à présent ? Ça, je suppose, tu n'y as même pas songé...
- D'après la Torah, tu le sais, non, tu ne sais pas, bien sûr..., mieux vaut être dépendant, que souffrir.
Donc, tu me laisses. Ce sera mieux,
je crois.
Il est
rentré chez lui. À 23 heures. La mer était noire ébène. Elle ne bougeait
absolument pas.
Jeudi 13
août
Les journées traînent un peu en longueur. Il
fait très beau à présent et nous nous baignons
souvent. J'ai acheté une grosse bouée noire à mon garçon pour qu'il appréhende moins d'entrer dans les
flots, pourtant paisibles. Il sait nager mais il a peur de la moindre vague et
n'aime pas mettre la tête sous l'eau. Il n'est pas à l'aise dès l'instant où il n'a "plus pied". Me souvenant de son réveil, après sa grosse opération, où la première chose qu'il m'a dite c'est qu'il avait l'impression d'être en train de se noyer, de "perdre pied" (je
m'en souviens comme si c'était hier, de son air affolé, hagard), je n'insiste pas. Nous ne faisons que des jeux
au bord du rivage et nageons en eau peu profonde. Nos corps sont reposés et tout dorés. Mes plaques rouges à la surface, et "grattantes" encore, disparaissent peu à peu, même si la nuit, la peau me
chauffe toujours par endroits. Lui et moi ressemblons à deux rescapés.
Serge, de
jour en jour, s'enfonce plus profond dans la solitude et un
rythme de vie complètement décalé. Je suis désolée pour Agnès, à qui j'avais promis, mais je ne parviens pas plus
qu'elle (peut-être même moins) à le faire sortir de sa
torpeur. J'ai renoncé, voilà tout. En plus, il est agressif avec moi, et ça, je ne peux le supporter.
Je
l'observe parfois sur la plage en train de faire la causette sous son parasol
avec de vagues connaissances, qu'il retrouve tous les ans, ici, et qui viennent le saluer, tel un grand chef Sioux. Un vieux
monsieur ("connu", paraît-il), à côté duquel il paraît, lui, très jeune (c'est dire...). Il y a aussi une femme, opulente, mère d'une fillette, qu'il "aime bien" et auprès de laquelle il semble s'animer un peu... Ils s'assoient côte à côte, chacun sur leur serviette. Je me demande
bien ce qu'ils peuvent se raconter...
C'est
bizarre, à l'observer ainsi (avec les
jumelles!) depuis notre terrasse (mon fils croit que j'observe les mouettes :
c'est vrai en partie, mais parfois l'axe de mes jumelles dérive), j'en conclus qu'il ne semble bien qu'avec les
personnes avec lesquelles il peut encore faire illusion - et pour un court
moment... Après, il regagne sa tanière.
Quand je
le rejoins au bain pour lui tenir compagnie, il ne montre aucun signe de
plaisir à nager à côté de moi, mais demande : "Il est bien mon crawl ?
Comment tu le trouves ?", ou bien il me parle d'une tâche noire sur son ongle de pied, qui "l'inquiète"...
Quel
romantisme ! Et à quel point, moi, romantique
je l'étais, quand je pensais à lui, absent, autrefois... et qu'il se trouvait lui en ce lieu... Combien j'ai pu (à cette époque) l'idéaliser, pleurer parce qu'il n'était pas auprès de moi, alors que sans
doute, comme aujourd'hui, il se traînait déjà péniblement sur la plage, une à
deux fois par jour pour aller se baigner, bavardant benoîtement de temps en temps avec une bonne femme facile à séduire, puis rentrant se faire
ensuite materner par son épouse, après avoir rendu visite, dans l'appartement d'à côté, à sa vieille mère tyrannique et moribonde...
Alors que
je l'imaginais seul et triste du fait que je n'étais
pas là en souffrant même peut-être, il me fallait lui écrire
chaque jour, et je mettais dans mes lettres toutes les forces que mon amour
cherchait à lui transmettre. En vain.
Aujourd'hui,
il ne fait même plus semblant. Il m'en
veut. Il m'en veut d'être là. D'être témoin de son état déliquescent. Il m'en veut peut-être aussi d'être
jeune et vivante. D'avoir un fils, des filles, qui sont venues nous rejoindre... D'avoir rencontré Agnès et de bien m'entendre avec elle. Mieux, on dirait, qu'avec lui-même.
C'est ce qu'il dit. Le fameux diagnostic, qu'il a fini par poser. Qui est tombé, après discussion. "Si tu
t'entends mieux avec elle qu'avec moi, qu'y puis-je ? Tu peux me dire ?... J'en prends acte, c'est tout."
Une
personne sur la plage, avec laquelle parfois nous "tenons salon" (ensablé) - une femme, sympathique que j'ai rencontrée depuis peu et qui est semble-t-il curieuse de nature, et
qui n'a pas sa langue dans la poche, a demandé
- d'abord à Serge - à notre sujet : - Mais au fait, je me demandais, depuis
quand vous connaissez-vous, tous les deux ? Réponse
(de Serge) qui partait "à l'eau", ajustant son
caleçon de bain : Longtemps. (pas très précis, mais je sais, parce qu'il
me l'a dit, qu'il se méfie d'elle). Puis elle s'est
tournée vers moi, ce longtemps, trop vague, ne semblant pas
la contenter, et avec moi espérait-elle sans doute réponse plus "croustillante". Alors je me suis lancée, encore hésitante : - Agnès, depuis huit jours... et Serge, voyons... depuis huit
ans, environ...
Serge,
qui revenait du bain, a voulu mettre un terme à
ce qu'il tient pour des confidences inutiles, voire dangereuses, mais sans
grand succès, car Solange était sur les charbons ardents : - Ah bon ? Si longtemps
!... Moi, je croyais que vous vous étiez rencontrés au PC...
- Au quoi ?, j'ai fait, incrédule,... ah, au Parti communiste... Drôle d'idée... Ça aurait fait encore bien plus longtemps, alors... (je ris,
et Serge aussi) Ah oui, non en fait... Quand il en est "sorti", du
PCF, moi j'y suis entrée... et de façon très provisoire, d'ailleurs.
Pendant mes études. Enfin, au début, les deux premières années... Ça s'est arrêté là, par la suite.
- C'est
vrai qu'il y a un énorme écart d'âge entre vous... j'avais oublié, a-t-elle bien appuyé, et d'un coup devenue toute
songeuse...
Et Serge
de confirmer, tout en s'essuyant le corps à l'aide de sa serviette, morceau par morceau et debout, tourné alors vers l'horizon où
le soleil commençait sa descente en une mer
soudainement assombrie, et en se parlant presque pour lui-même (mais nous avons bien entendu) : - Oui... et de toute façon, j'ai pour
principe de ne jamais mélanger la politique et
l'amour...
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