Entre nous (172)
Vendredi
15 mai 1998
Le matin,
il faut se lever tôt car nous devons être à la Fonda à 9h30 (Laurent veut s'occuper de son patient de bonne heure, avant d'aller en réunion). Yves, l'ambulancier
ivoirien, sonne à 8h15 et nous partons dans une
circulation déjà abondante. Il a mis une cassette de musique zaïroise et nous parlons des "mariages mixtes". Après, la journée se déroule normalement. En déjeunant
sur l'herbe, je fais remarquer à mon fils que l'ambiance du
Centre est plus agréable, plus détendue que l'année précédente, à la même époque... Il l'a remarqué,
lui aussi, mais on ne sait pas à quoi c'est dû. Peut-être est-ce nous qui nous
sommes adaptés ? On attend une heure
l'ambulancier pour le retour, mais c'est Robert, le zaïrois au grand sourire, qui nous prend en charge. Il est déjà pardonné...
Samedi 16
mai
À sept heures, le matin, un peu
tôt pour un samedi, on fait
l'amour. Je n'en profite pas beaucoup car vers la fin me prend une terrible
crampe à la jambe. Deux heures plus
tard, après m'être levée et avoir pris mon petit-déjeuner, je me rends compte que j'ai le dos bloqué. Je prends du Propofan,
puis un bain chaud, je mets la ceinture Gibaud
pour m'envelopper les reins, mais rien n'y fait. Il faut aller faire les
courses au Franprix. Je ne peux
attraper aucun article en rayon. Heureusement que ma fille m'accompagne... (la
plus jeune, qui se lève souvent plus tôt que sa sœur). Après avoir tout rangé dans les placards et frigo,
je déjeune à midi, avec mon aînée. On parle des relations intimes dans le couple. Le téléphone sonne, écourtant subitement notre conversation. C'est "pour elle". Je vais m'allonger devant la télé. J'ai toujours mal, même étendue. Doliprane. Je change de lit car mon fils souhaite me faire
"une démo", de son nouveau jeu...
Le soir, nous avons des amis québécois qui viennent dîner. Beaucoup de boulot en
perspective... Ce n'est pas moi qui les ai invités, je m'en serais bien gardée. En plus, ils débarquent avec tous leurs enfants...
On ne m'épargne rien. J'ai mal, la
nuit. J'en veux à tout le monde.
Dimanche
17 mai
Après une nuit agitée, faite de réveils douloureux et de changements de position dans le lit relevant d'une véritable entreprise (se tourner
en plusieurs étapes), je me lève, lentement. Ce n'est décidément pas encore ça... Le lumbago me fait
toujours souffrir. Je fais tout de façon très très lente. Quand mon petit-déjeuner est enfin prêt, le téléphone sonne. À dix heures du matin, un dimanche. Je me demande qui cela
peut-il bien être : "Bonjour, Philippe Lejeune, de
l'Association pour l'Autobiographie..." Nous parlons durant une demi-heure. Il se
demande comment répondre à mes deux lettres, celles, bien longues (mea culpa) que je lui ai adressées, à travers l'APA. Elles sont
pleines, dit-il, d'exigences contradictoires et complexes. Je ne vois pas de
quelles "exigences" il veut parler. Ça
fait longtemps... Je me souviens que ces lettres, je les ai écrites au Centre, en attendant que mon fils en soit libéré pour la journée, donc, j'avais "du temps à occuper", mais du contenu de ma lettre - mes lettres, apparemment - je n'ai aucun
souvenir... Il souhaite néanmoins que nous nous voyions,
quand je lui aurai envoyé Mon bel Ilizarov, et deux ou trois autres textes
autobiographiques de mon choix. Il a une bonne voix.
Lundi 18
mai
J'ai
encore un peu mal au dos, mais depuis que Georgette est passée me faire une séance d'haptonomie, j'ai en
partie "récupéré ma base", selon ses propres termes. Et c'est vraiment l'impression que j'ai. C'est tant mieux car il nous
faut repartir pour le Centre dès le matin tôt. Toute la journée je m'applique à ne pas faire d'efforts superflus ni prendre de positions
inconfortables ou statiques trop longtemps. Dans l'après-midi, d'une cabine j'appelle Serge pour lui raconter mes
malheurs. J'aimerais tellement qu'il soit là...
Il me ferai une séance de tai-chi. Il m'écoute et me conseille bien. Puis, à son tour, il me confie ses problèmes avec son fils, qui décidément l'inquiète beaucoup. C'est de psychothérapie qu'il est question pour lui à présent. Je lui conseille
d'essayer de lui faire rencontrer Tony, le psychiatre-haptonome, ami de
Georgette, qui a suivi mon fils avant son opération.
Pour
rentrer du Centre nous mettons quatre heures ! dont la dernière en métro, car tout est bouché... Parfait, pour le dos !
Mardi 19
mai
Départ au Centre, avec un peu d'appréhension : j'espère aujourd'hui pouvoir en
faire sortir mon fils définitivement. C'est le jour de
la consultation avec le Grand Manitou, qui a seul pouvoir décisionnel. Je suis un peu tendue. À trois heures, Laurent vient me chercher en salle d'hôpital de jour. Il a déjà conduit mon fils, son jeune patient, auprès du chirurgien. Tout se passe très vite et très bien. Mon fils sort ce soir.
La quille ! Nous avons, sans avoir le moins du monde à discuter, parlementer, l'accord du
chirurgien. Mais il demande à me voir seul à seule et il prend soudain un ton solennel qui me fiche les chocottes. Que va-t-il m'annoncer ? Qu'est-ce qu'il se passe que ni mon garçon
ni Laurent, son kiné, et dame Rouffet, médecin de son état, ne doivent entendre ?...
Je me demande bien. J'ai un peu la trouille.
Il se
place alors de l'autre côté du bureau du docteur Rouffet qu'il lui a emprunté pour l'occasion, moi en face, ce qui n'est pas de coutume
entre nous. Je crois bien que nous n'avons jamais été ainsi placés, pour discuter entre nous. Avec domination certaine du grand ponte sur la parente du patient... Habituellement cela se passe plutôt entre deux portes
ou dans des salles de consultation, ou encore au chevet du petit patient. Ça va chauffer, je le sens...
Il me tend la
photocopie de l'article (pourri) paru dans 60
millions de consommateurs. Cet
article lui a, paraît-il, "fait beaucoup de
tort auprès de ses supérieurs hiérarchiques"... (Ah! c'était donc ça : il me fait la Grande Scène) J'en suis désolée et m'en excuse, mais lui
explique que je n'y suis pour rien si le journaliste a déformé mes paroles... "Vous n'aviez qu'à pas vous adresser aux médias", me reproche-t-il. "Ce sont eux, qui se sont adressés à moi et on très mal retranscrit mes mots." "Enfin... 60 millions de consommateurs... vous savez bien, quoi!..." "Oui, j'aurais dû me méfier, mais je n'ai rien dit non plus d'insultant pour vous, ni pour votre service... " Je n'en mène pas large néanmoins. Mais bon, ils vont être débarrassés de moi et de mon regard critique sur leur façon de faire, dans une heure... Peuvent bien
"patienter" un peu. Eux aussi. Moi je n'ai fait que ça, pendant toute une année.
Mercredi
20 mai
J'ai bien
dormi, contre toute attente à cause de l'histoire avec
Zeller, et je me réveille à neuf heures. Cela me fait tout drôle de rester à la maison, de ne pas monter
dans l'ambulance, direction Saint-Fargeau-Ponthierry. Je relis dans mon lit une
partie des trois textes autobiographiques que je vais envoyer à Philippe Lejeune. Je vais chez la coiffeuse me refaire une
tête acceptable. Il y en a bien
besoin compte tenu de tous mes soucis, et la fatigue récente, plus l'humiliation... Puis j'écris à Nicole, pour lui raconter mes déboires avec l'institution hospitalière qui ne souffre décidément aucune critique. Elle seule peut vraiment
comprendre. Nous sommes passées par là, ensemble. Elle sait.
Vers quatre heures, je retrouve Serge
et nous allons au lac siroter, moi, une menthe à
l'eau, lui, s'envoyer un café liégeois. On fête "la Libération"... Il me fait une séance
de tai-chi à l'arboretum qui me détend bien le dos.
Je crois
que c'est bon : ça va repartir. Ma vie, les
choses à peu près normales...
Peut-être l'amour. Qui sait ?
Jeudi 21
mai
La veille
au soir, on a fait l'amour. Enfin, ce qui s'apparente à... J'étais pourtant encore
grandement préoccupée et j'avais toujours mal au dos, mais ça s'est bien passé. Je sens bien qu'il n'y a
rien d'abîmé au fond de moi-même, et que l'état dans lequel je suis relève
plus du malaise engendré par le conflit avec le
pouvoir médical et la fatigue, que d'un
réel et plus grave problème. Quelques jours encore et il n'y paraîtra plus. Je serai enfin libérée des questions de soumission, contrainte, attentes, parler
ou au contraire ne rien dire, ne pas s'exprimer; comment dire les choses, de quelle façon,
comment faire pour qu'à l'avenir cela ne se reproduise
plus jamais, pour les autres ou pour soi-même, ou moins souvent en tout
cas, et que la vie à l'hôpital ne fasse pas basculer à
ce point enfants et parents dans un état second de dépendance psychique absolue...
Depuis
que mon fils s'est fait opérer, il y a plus d'un an, j'ai
été confrontée à une réalité de laquelle auparavant j'étais
relativement éloignée et donc en quelque sorte préservée. J'ignorais à peu près tout de la chose. Comme, au sujet de cette réalité, j'ai voulu m'exprimer, on me
le fait payer. C'est tout. C'est aussi simple que ça. Après m'avoir imposé tout - absolument tout - pendant seize mois, me faisant
plier l'échine, "pour la bonne
cause" (si vous voulez que ça se passe bien, faites comme
on vous dit), Zeller et son équipe (moins Laurent) ont
voulu aussi m'obliger à me taire. C'est nous, et nous seuls
qui savons, tel était son seul et unique
message d'hier.
Michel
Foucault n'aurait-il pas eu complètement raison, quand il parlait
des rets du pouvoir et de ses injonctions, à
l'œuvre non seulement dans l'État, la politique, le travail, la loi et la religion, mais
aussi, encore plus effectifs peut-être car plus sournois, dans
les prisons, les hôpitaux et l'asile ?...
Tant que,
au travers du "témoignage de maman", qui
faisait parler son enfant avec ses mots à lui, je m'exprimais sans
regard particulièrement spécifique, ne faisant que subir, pour lui, ça allait. Je pouvais être lue et entendue. Espérer même être comprise. Certaines choses éclairaient le chirurgien dans sa pratique, et même le flattaient, le mettaient en valeur, mais à partir du moment où j'exprime une réalité plus crue, plus rude, celle
du milieu hospitalier, sa "hiérarchie", ses difficultés, le manque de prise en charge de la douleur chez
l'enfant, le défaut d'attention et de respect
de la charte des patients..., je suis juste bonne à être exclue de leurs (fausses)
bonnes intentions de dernière minute, et mon fils aussi,
qui en fait alors les frais...
Il faut
se battre pour qu'il y ait quelque chance que s'effectue un "bougé" par rapport à des positions figées, à caractère socio-historico-politique, qui arrangent tout le monde et que
personne n'est prêt à remettre en cause.
Chacun
s'appuie pour combattre sur une forme d'expérience,
sur une conception qui lui est propre de bien, sur la forme qu'il porte en lui de
qualité de vie, qu'on voudrait dans
un premier temps lui ôter puis la roder en la
transformant par une sorte d'érosion, jusqu'à l'évacuer, et pour finir
l'exclure.
"Vous
n'êtes pas bien, c'est la faute à pas de chance; vous trouvez que l'on pourrait faire mieux,
alors faites le vous-même ou bien prenez-en votre
parti, vous n'êtes pas la seule à souffrir, il y en a d'autres, et eux ne se plaignent pas;
ils ont besoin de nous."
C'est
tellement pratique ! Et cette série d'articles à partir d'interviews, qui sont venus "compléter" le texte de Mon
bel Ilizarov, bien maladroitement, et auxquels je n'aurais pas dû me prêter... C'était couru d'avance. La répression.
La remise au pas. Les combats qu'il faut mener sans fin. Il faut voir ce que ça signifie et surtout comment on peut les mener, les faire
fonctionner, ces batailles.
Je crois
que les choses vont rapidement se tasser et qu'un effet de surprise sera dépassé. L'effet de surprise, pour
moi comme pour lui, le chirurgien, sera annulé. Pour moi, il était dû à la manière simpliste de mon
positionnement d'alors en tant que parent (pas de "maman"), face au
problème de la négligence dans les soins, et du système parfois totalement irrationnel de leur administration. À une conception peut-être aussi un peu volontariste
de la lutte, au sein du grand établissement hospitalier,
contre toute forme d'injonctions, de contrainte forcée et absence de réflexion raisonnée. Contre l'asservissement quel qu'il soit, où qu'il soit, d'où qu'il vienne... Me suis vite faite
rappeler à l'ordre.
On peut
toujours parler, cela, on a droit. C'est autorisé.
Mais dès l'instant où l'on écrit, l'aspect compliqué de la chose, c'est qu'écrivant
on se met à l'écart. On donne le sentiment aux autres de se marginaliser,
et peut-être, d'être un traite en puissance, de ne plus faire partie de la
meute. Mais le côté positif, c'est que ce retrait de la vie et des autres
constitue une volonté puissante - qui régit tout - d'aborder une réalité profonde, très profonde.
Trouver à la vie une profondeur qu'elle n'a pas toujours, pas
essentiellement, et cette profondeur, l'aborder avec précision et tout autant de simplicité, en laissant l'aspect noir ressurgir à tout moment, s'il le faut. Cette noirceur qui se fait
sentir à l'écrivain et pas nécessairement aux autres.
Vendredi
22 mai
Une nuit
reposante - cette fois pour de bon. Je me lève
à neuf heures et demie. Pas mal
de ménage à faire - dans la tête, et dans la maison - et à treize heures, je mange des crêpes avec mon fils. Puis je le fais travailler un peu, avant
de l'emmener chez son copain Carlos. J'attends ensuite que Serge me rappelle,
pour sortir, en regardant une émission sur la Cinq
qui parle du métier d'infirmière... (tiens, justement). Petit à petit, je reprends contact avec une vie tranquille, que je
mène à mon rythme et à mon gré. Nous allons au lac, Serge et moi, mais cette fois je
prends un thé - finie la menthe à l'eau glacée - le temps s'est considérablement rafraîchi. Nous faisons quelques pas
autour du lac. Serge me parle de son métier de réalisateur. Il semble le regretter. Et regretter l'époque où il travaillait - et créait.
Le soir,
je retourne chercher mon gars et ramène avec lui son copain Carlos,
qui dort à la maison.
Samedi 23
mai
Une journée pas très passionnante, mais depuis
que j'ai lu le livre que m'a prêté Laurent sur le Cambodge, même
les journées mornes me paraissent bénies... Je n'ai plus mal au dos, j'ai trop mangé aux deux repas, et mon fils ne souffre pas - simplement,
comme pas mal d'enfants, il s'ennuie.
J'ai rempli au Franprix un plein
chariot de nourriture pour la semaine, acheté
des médicaments à la pharmacie, aspirine, Lutenyl, alcool à 90°, eau oxygénée, préservatifs et cetera, et ce
faisant je pensais à tous ceux qui ont manqué et manquent encore de l'essentiel pour vivre. Le soir, après un dîner en tête à tête avec François (saumon fumé, riz thaï, salade et glace) je reste
seule à la maison, avec Mak, l'ami
des filles abandonné, qui regarde du foot. François est parti avec son fils à
la Foire du Trône, l'aînée est sortie avec son chum, et
la cadette, au Mc'Do, avec je ne sais
pas qui...
Dimanche
24 mai
Je ne me
réveille pas de très bonne humeur, et là-dessus vient se greffer
l'histoire des haricots verts frais (à équeuter) que François a rapportés du marché, alors qu'il y a à peine deux jours je lui avais dit de ne plus en acheter, s'il ne voulait pas les préparer lui-même... Je prends donc ça comme une provocation de sa
part et je balance le sac sur le palier pour qu'il les trouve en revenant du
Grand Palais où il est allé voir une exposition "Delacroix". Mais ma fille, à qui j'en ai parlé, va les rechercher et me les
rapporte en disant : "C'est simple, tu n'as qu'à pas les faire. C'est tout." Cette solution ne me
convient pas, car il ne se rendra même pas compte qu'il ne les a
pas mangés, je devrais les jeter, et il
m'en rachètera d'autres la semaine
suivante... Je laisse donc le sac en papier kraft sur la première marche de notre escalier intérieur, et en rentrant, il demande : "Ça va ? Pas de
critiques concernant le marché, pour une fois ?..."
Je dois
dire que cela me désarçonne grandement et me désespère quelque peu...
"Nous
avons tous nos rôles à assumer. Ressentir, extérioriser,
exprimer, bonté, amour - tous ces beaux sentiments
humains qui par un étrange revirement d'opinion
sont aujourd'hui discrédités." S. Bellow

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