Entre nous (174)




Dimanche 31 mai 1998

Petit-déjeuner, seule avec ma fille cadette. Nous parlons de l'amitié entre jeunes filles. Vaste sujet, pour une mère et sa fille... Puis, sans transition, j'embraye sur le ménage. Je vais ensuite chercher mon fils chez Carlos, où il a passé la nuit. Juste avant, j'ai appelé mon père pour vérifier que son mobil-home en Vendée sera bien disponible au mois d'août. Pas de chance, il l'a loué ! Ça m'apprendra à ne pas prendre mes dispositions pour l'été, à l'avance... Je suis très contrariée, surtout que je devais y aller avec Anna et nos enfants... Cela me trotte dans la tête toute la journée. Je ne sais si mon père va vouloir (pouvoir serait même terme plus exact) renoncer à la location...
L'après-midi passe vite et pourtant je ne fais rien d'intéressant. Nettoyage à fond du lave-linge qui à raison d'une lessive tous les deux jours s'est encrassé; pliage de linge, repassage, puzzle géant avec fiston, traitement de ses verrues plantaires, attrapées à la piscine du Centre...

Lundi 1er juin

Dès le matin (à onze heures, tout de même) je sors pour aller faire des courses. Mais je me rends rapidement compte que ce n'est pas le bon jour. À part Prisunic, tout est fermé. François ne va pas travailler (c'est exceptionnel, pour un jour férié, d'habitude ce n'est pas ce qui le retient...) mais reste toute la journée à travailler à la table de la salle à manger. Cela me fait tout drôle, de "l'avoir à la maison". Pas habituée. Je ne sais pas moi-même trop quoi faire. Je n'ose rien entreprendre qui risquerait de faire du bruit et le déranger. À trois heures, j'emmène mon gars chez le kiné; hélas lui ne ferme pas son cabinet, un jour férié de Pentecôte... Il fait une chaleur orageuse étourdissante, accompagnée d'une lumière sans soleil, qui vous éblouit pourtant. Nous revenons après une heure, crevés tous les deux. Je le fais mettre devant la Nintendo en posture dans son attelle (le kiné de ville a trouvé que c'était "bien utile", adoptant les consignes du Centre), et monte m'allonger un moment. Je m'endors aussitôt.
Je n'ai pas tellement le moral aujourd'hui, sans qu'il y ait à cela de raison particulière. J'espère que demain il y aura du courrier. Des nouvelles de l'extérieur...

Mardi 2 juin

Je sors de la maison encore une fois tôt le matin, avec ma plus jeune fille. Nous allons faire des courses. Achat de vêtements et boîtes de rangement de très grande taille. Au retour (c'est l'heure de manger), je fais quelques crêpes pour mon fils, puis nous déjeunons elle et moi toutes les deux. Aussitôt fait, nous nous lançons alors dans le tri (dépoussiérage et rangement dans les "bonnes" boîtes) de tous les jeux Playmobil, qui encombrent la bibliothèque depuis des mois. Pour en venir à bout, il nous faut pas moins de trois heures !
Soudain, Serge m'appelle pour savoir si je suis "prête", là, tout de suite, maintenant. Fais vite, moi je suis prêt. Il a dû oublier que ce mardi, il n'y a pas école... Je prends une douche pour me dépoussiérer et me rafraîchir puis j'accompagne mon fils autour du château, où il a prévu de rejoindre son ami Carlos. Je reste un peu avec Anna, sur l'herbe. Puis je repars encore faire quelques courses. Cette fois pour la nourriture de la tribu. Je commande mon billet pour Strasbourg. Je dois m'y rendre bientôt à un congrès sur l'écriture de Journal... Au retour, j'essaye de joindre justement Philippe Lejeune, à ce sujet, mais je me cogne toujours au répondeur.

Mercredi 3 juin

Levée à neuf heures et demie, j'emmène mon fils chez le kiné pour midi. Pendant sa séance, je déjeune avec Marc, qui est passé me rendre visite. Nous discutons du fait de décider, en toute conscience, d'avoir ou non des enfants... Lui est très réticent. Depuis qu'il s'est marié, il se pose néanmoins la question. Et sa femme, j'imagine, doit attendre "la réponse". Auparavant entre nous (nous nous connaissons depuis l'âge d'à peine vingt ans) nous n'en parlions même pas... Cela ne faisait jamais partie de nos sujets. Pour lui c'était totalement exclu, et pour moi une simple évidence que oui, ça valait le coup... À présent, je suis mûre pour reconnaître (ne peux pas le cacher, ça saute aux yeux) que les enfants, c'est surtout énormément de travail et de disponibilité exclusive, en plus du don total de soi que cela requiert. Il dit constater, lorsque qu'il voit les miens, qu'en effet ça a l'air de valoir la peine, que c'est "marrant", même, et en plus des vôtres, commente-t-il, il y en a toujours plein la maison, on dirait l'Unicef, ici... Mais lui, constate-t-il comme avec regret, il ne s'en sent toujours pas capable. Pense que ça ne viendra jamais.
À quatorze heures, j'emmène chez son copain Nicholas, mon "petit boulet" à moi, à la patte folle, que j'aime tellement... Puis je rejoins Serge pour un bref ping-pong, dont la partie est vite interrompue. Trop de monde, trop de bruit, trop de vent et trop de soleil ! Nous allons, plutôt que de frapper la balle, nous détendre et parler à l'ombre des arbres, au café du lac. Le matin, j'ai reçu une longue lettre de mon ami Ali, dans laquelle il développe l'idée (le sentiment) qu'il est devenu étranger à son propre pays (ce sont les mots qu'il emploie), duquel il n'arrive cependant pas à partir : l'Iran.

Jeudi 4 juin

Sortie de fin d'année scolaire, avec la classe - l'école, même - de mon garçon. Une heure et demie d'autocar et nous nous retrouvons dans une base de loisirs avec piscine, au cœur de la forêt de Fontainebleau (non loin de Saint-Fargeau, je m'aperçois). J'hésite un peu à me glisser dans l'eau, mais le soleil étant au rendez-vous, je finis par y aller. Pique-nique ensuite, avec les institutrices-instituteurs. On descend à nous quatre deux flacons de Bourgogne... Le temps de tout ranger et de rassembler les enfants, il est l'heure de rentrer pour être à l'école à 17h. Mon fiston est sur les rotules. Moi aussi.
Hier j'ai reçu un coup de fil d'une de mes sœurs. En temps habituel, c'en est une qui ne prend guère la peine de me téléphoner. Quand cela arrive, je m'inquiète, ou me sens "en danger". Que va-t-on encore me reprocher ? Qu'est-ce que j'ai fait, ou pas fait, ou mal fait qu'elle serait mandatée par les autres à me dire ? Elle me proposait seulement d'emmener notre maman au restaurant, à l'occasion de la fête des mères (samedi)... J'ai bien peur d'être devenue progressivement, à l'instar de Serge, quelque peu paranoïaque. Je me sens en tout cas assez démotivée pour faire des choses, entre sœurs, autour de la Mama, particulièrement en ce moment... Mais je ne pouvais pas refuser... Cet appel me rend grognon. Tout m'énerve, venant du côté "famille".

Vendredi 5 juin

C'est fait ! C'est dit ! C'est confirmé ! Le mobil-home est loué pour le mois d'août. Je l'apprends par mon père qui n'a pas jugé nécessaire de me rappeler pour m'en prévenir, et que j'ai dû appeler moi-même, pour être vraiment certaine. C'est ce que je craignais. Je le sentais venir. Je tire donc un trait sur mes vacances à la mer avec Anna et les enfants.
Je dois (précipitamment) me raccrocher à ma philosophie du "c'est peut-être un mal pour un bien", qui jusqu'à présent et pour moi, a toujours assez bien fonctionné. Porter de beaux fruits, qu'on n'attendait pas... N'empêche, j'en ai gros sur le cœur. Mais il faut être indépendant, et toujours, quoi qu'il en coûte, payer. Rien n'est gratuit. Dans la vie. Rien ne tombe du ciel, tout seul. La manne céleste, ou "familiale", ça n'existe pas.
L'après-midi, je vais à Val de Fontenay en voiture avec Serge, y chercher des sandalettes d'été (légères, pas comme ses lourdes baskets) pour mon gars, que je ne trouve pas. Ensuite kiné par grosse chaleur (30°). Je n'ai pas d'argent. Je trouve tout cher, même le train pour Strasbourg (420F)... Je me demande bien pourquoi je me suis inscrite à ces Journées de l'Autobiographie... Trois, en tout. Je ne vois pas ce que je vais y faire...

Avant-hier, tard le soir, on a fait l'amour - et j'ai oublié de le noter. Amour-devoir, pour moi, amour-besoin-obligation, pour lui. Enfin je suppose. Je n'y étais pas du tout en tout cas. Je me souviens que j'étais contrariée par des histoires qui n'en valent pas la peine (argent, famille, vacances...) mais dont l'effet néfaste s'imposait néanmoins. Rendait l'acte complètement dénué de sens et d'intérêt. On aurait très bien pu s'en passer. S'il était raisonnable... Car ces choses-là se voient tout de suite. Dés les premiers mots, la première caresse.
Ce jour mon fils n'a pas école. Je fais les courses au Franprix seule. J'ai remarqué que je dépense moins quand ma fille n'est pas là. Et je me prépare ensuite pour aller avec ma mère et mes sœurs au restaurant, à Créteil. Le cœur n'y est pas. C'est plutôt une corvée. Je dois me fixer sur le plaisir qu'en aura probablement ma mère. Ce sera bon pour elle. Pour son moral. Et donc, sa santé...
En fait, l'après-midi se passe plutôt bien. Nous allons dans un restaurant chinois, et ma mère est "aux anges", ainsi qu'elle n'arrête pas de dire. Mes deux sœurs aussi ont l'air d'être contentes. On ne parle de rien qui pourrait gâcher cette belle humeur. C'est donc à ce prix-là, je me dis, que tout va bien dans les familles... Ne parler de rien. Se la fermer. Garder ses idées, déceptions, reproches, pour soi... rien que pour soi.
François attribue aux liens du sang le fait que l'on puisse passer (parfois) de bons moments "tout de même", avec "les siens"... 
Je ne crois pas. Mais je ne sais pas non plus à quoi c'est dû. J'estimerais plutôt pour ma part presque le contraire : que c'est à cause non pas des "liens du sang" (je ne vois pas ce que c'est au juste) mais du passé de l'enfance - toutes ces choses vécues ensemble -  qu'on a du mal en général à passer de tout à fait bons moments avec les siens "d'autrefois"... Les choses remontent.

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