Entre nous (175)
Dimanche
7 juin 1998
Le matin à l'heure du petit-déjeuner (je redoute ce
rendez-vous-là), l'amorce d'une discussion
(depuis longtemps minée) en couple au sujet de
l'amour et de la vie commune... François pense (le dit, le répète) que si l'on n'arrive pas à vivre avec quelqu'un, c'est qu'on ne l'aime pas. On
l'estime, on a de la sympathie, du respect pour lui, mais on ne l'aime pas.
Moi, bien sûr, je soutiens le contraire.
Aimer et
vivre ensemble ! Toujours cette prison de l'amour ! Je dis que j'ai beau aimer
ma mère, avoir plus que de la
"sympathie" pour elle, je ne pourrais pas vivre avec elle. - Tu tentes de biaiser, dit-il. Je ne parle pas des liens qui sont familiaux. - Tu parles de quoi,
alors, dis-le...
Pendant
qu'il hésite à trancher et avouer qu'il veut parler de notre cas, je
pense à Georgette, Serge, Anna, Marc,
Salman... que j'aime et avec lesquels, tous, je ne pourrais jamais vivre, fût-ce seulement quelques jours, je le sais bien... Et qui
d'ailleurs ne pourraient pas eux-mêmes vivre avec moi !
En fait,
lui et moi, nous n'entendons pas du tout la même
chose quand tinte le mot aimer. Lorsque ce verbe est prononcé, avec tant de déférence, crainte et toujours, il faut bien le dire, une certaine solennité...
Aimer
n'est pas réservé au couple.
Et un
couple, c'est loin d'être un baiser interminable que
rien ne vient altérer, mais plutôt une sorte d'affrontement où
chacun cherche à déraciner l'autre de sa propre histoire, en vertu de je ne
sais quel droit...
Lundi 8
juin
Le matin,
alors que je suis partie accompagner mon fils à
l'école, Philippe Lejeune appelle
à la maison. C'est Georgette,
qui a dormi là, qui répond. Elle est venue la veille chez nous avec un lumbago et
je lui ai rendu la monnaie de sa pièce pour l'autre fois, quand j'en souffrais moi-même, en la
massant avec lenteur et application. Donc, Philippe Lejeune.
- Qu'est-ce qu'il me voulait
?, je demande. - Je ne sais pas, il n'a pas dit, fait Georgette, allongée par terre, sur le tapis du salon, pour son dos.
Il
rappelle à ce moment. Il dit avoir bien
reçu mes trois manuscrits mais
n'a pas encore eu le temps de les lire. Il part pour trois jours, en emportant
avec lui Mon bel Ilizarov (dont il a
bien du mal à prononcer le titre exact... Élisarof... articule-t-il, vite fait).
Nous nous disons au revoir ("à samedi, précisément", pour la journée sur les "Métamorphoses de Journal" à laquelle il vient de me convier).
L'après-midi, Serge appelle, tôt.
Quatorze heures. Nous allons au lac puis marcher au bois. Je lui parle de mon envie, en août, de louer quelque-chose à
Trouville-Deauville, pour mon fils et moi. Lui me parle de sa mère - de sa mère morte - de son corps inerte
et beau, à travers lequel son amour pour
elle s'est soudain révélé...
Retour
sur terre. La terre des vivants. Kiné. Millepages. J'achète deux livres. Le siècle des intellectuels, de
Michel Winock, et Les filles et leurs mères, d'Aldo Naouri. De quoi lire
cet été, car le premier titre est bien épais... (700 pages)
Mardi 9
juin
Je me réveille contente de mes livres. Ceux achetés la veille. Je vais m'acheter aussi de quoi m'habiller un
peu : un pantalon et tunique chinoise en soie. Tout cela me met de bonne
humeur. Un air de renouveau. Je ne fais que trotter toute la matinée. Serge m'appelle à trois heures et nous allons
au lac. Il n'a pas pu parler à Agnès de ma recherche de studio à
Trouville (c'est elle qui connaît à peu près toutes les possibilités en matière de location) car elle
"n'avait pas l'air en forme" la veille. Donc, en rentrant, j'appelle
agences et syndicats d'initiative de Trouville-Deauville, essayant de m'y
prendre un tout petit peu "à l'avance" (mais c'est déjà bien tard) pour ne pas me
retrouver prise au dépourvu, comme avec
l'occupation impossible du mobil-home paternel, en Vendée... En vain. Tout est déjà loué, ou trop cher.
La journée avait mieux commencé qu'elle ne finit. Ma bonne étoile semble avoir pâli d'heure en heure. François fait la tête, le soir. En plus.
Mercredi
10 juin
Au réveil, je constate qu'un moustique m'a littéralement dévoré l'arrière du mollet gauche pendant la
nuit. Je reste encore un peu au lit, puisque c'est mercredi. Au courrier, je
trouve une lettre de Malik A, rédacteur occasionnel pour la
revue La faute à Rousseau, qui répond à la mienne. Il sera à Strasbourg le 26 pour le séminaire.
Nous nous y verrons "probablement".
Je
conduis mon garçon en kiné, à midi et demie. En sortant, il
a un peu mal au genou. Nous allons manger des frites au Mc'Do. Au retour, je le laisse chez Carlos jusqu'à trois heures. Serge m'appelle. Nous convenons que lorsque
mon fils sera rentré et que Jules (qu'il se remet à voir, outrepassant l'interdit maternel) l'aura rejoint à la maison, je ressortirai.
Nous
marchons autour du lac Daumesnil. Pour changer un peu de celui de Saint-Mandé. Il a emprunté, dit-il, à la bibliothèque de Fontenay, trois livres
sur les Ménines de Vélasquez, pour ma fille aînée qui a un exposé à faire dessus. Agnès, qui ne s'y connaît pas qu'en locations d'été, a même ajouté un mot écrit de sa main sur le sujet,
avec quelques références bibliographiques... Il me montre sa demi-page
griffonnée, à propos des Ménines. C'est la première fois que je rencontre son écriture.
Des grandes lettres balancées à la va-vite au stylo bic bleu, penchant sur le côté... Une écriture un peu délurée, j'estime, en y jetant un bref coup d’œil.
Jeudi 11
juin
La veille
au soir, nous avons fait l'amour. C'est moi qui pour une fois ai déclenché les douces hostilités. Chris est venu tardivement jouer à la console (mon garçon l'attendait, sans vouloir se
coucher) de onze heures à minuit, ce qui fait que le
matin il n'était pas facile à faire lever et encore moins à
se préparer pour aller à l'école. Chris était toujours là, porte fermée du bureau. Matinée tranquille ensuite pour moi,
de couture et ménage. Je dois cependant (étonnée et dégoûtée) procéder, une fois son occupant (enfin) parti, au retrait d'un coussin de la banquette du bureau, "sali" en
une nuit à un point tel qu'il est bon
pour la poubelle... Avec ma fille, son amie proche et qui le connaît bien, nous nous interrogeons sur un tel comportement
"animal", chez un être doué par ailleurs d'une certaine politesse et de délicatesse timide, vis à vis des autres. Je m'en étonne vraiment et trouve (pour conclure) qu'il pourrait
tout de même aller se branler ailleurs
que chez nous...
L'après-midi, je vais au bois avec Serge, qui est frileux et
fatigué. Je lui raconte l'anecdote du
coussin pollué. Cela lui arrache un grand
rire qui nous fait du bien. Il y a beaucoup de vent et les températures ont brusquement chuté
de cinq degrés.
Soir :
kiné et ratatouille.
Vendredi
12 juin
Toute la
matinée, dans le vent et le froid (8°), je pars à la recherche d'une paire de
chaussures d'été pour moi. J'arpente les deux allées du marché, puis les rues commerçantes, pendant plus d'une heure. Je finis par trouver ce
que je crois être la paire idéale, au magasin Eram. Pas trop chères, surtout. Il faudrait être fou... pour
dépenser plus... ainsi que claironne leur
slogan, qui me passe soudain par l'esprit. Je les prends.
Au
courrier il y a une enveloppe au sigle de Sparadrap
(la photocopie de la lettre que Didier a envoyée
à la directrice du Centre, en réponse à la sienne qui critiquait leur
décision d'avoir publié Mon bel
Ilizarov, qui aurait fait "bien du
tort" à leur institution... Décidément, ils vont tous, l'un après l'autre sortir cet argument massue). Je
trouve aussi dans la boîte une liste de locations envoyée par une agence de Trouville.
Je
retrouve Serge vers trois heures et nous allons au café du lac, en faire le tour. Il n'est pas très en forme. Quand je demande la raison, il marmonne qu'il
s'en veut d'avoir dit à Agnès que je cherchais à louer en juillet, alors que
je viens de lui re-préciser que c'est en août... Du coup - toujours rapide - elle a déjà commencé de chercher, et il doit l'appeler pour la stopper. Ça ne va pas arranger les choses entre eux, soupire-t-il...
Il dit qu'il n'aime pas quand les choses lui échappent, comme ça... Et qu'on ne peut plus compter sur lui. Personne - vraiment - ne doit plus compter sur lui. Qu'on ne le charge plus d'aucune mission.
Il dit qu'il n'aime pas quand les choses lui échappent, comme ça... Et qu'on ne peut plus compter sur lui. Personne - vraiment - ne doit plus compter sur lui. Qu'on ne le charge plus d'aucune mission.
Je prends
acte.
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