Entre nous (176)





Samedi 13 juin 1998

Sortant de la Journée (demi-journée pour moi) sur les métamorphoses du journal, à la Maison des Écrivains, rue de Verneuil, Place du Carrousel en face des jardins des Tuileries, je m'assois sur un banc entouré d'oiseaux piailleurs, pour faire le point et rassembler mes idées. Après, tout comme les moineaux, elles vont s'envoler...
Vu pour la première fois Philippe Lejeune. J'ai mis un certain temps, en arrivant, à le situer parmi les intervenants tellement il est différent de ce que je pouvais imaginer. Visage de "second rôle" dans des dramatiques de la télévision française des années 60... À cause des favoris grisonnants façon XVIIIème siècle, allure vaguement balzacienne aussi. Après son exposé sur le journal intime (assez vivifiant et drôle), je vais me présenter à lui. 
Nous ne nous "connaissons" que par téléphone. Il dit n'avoir pu lire ("hélas") que trois pages de Mon bel "Élisarof"... et (se) demande s'il est destiné aux adultes, ou bien aux enfants... Ce n'est pas "évident", dit-il. À lui de choisir ! Il en a remarqué le ton "militant" sans que je puisse deviner s'il s'agit là d'un reproche ou d'un compliment. Ce qu'il y a, je pense : il est tout à son affaire d'aujourd'hui, cette journée qu'il a organisée, ce qui le rend complètement inaccessible à autre chose, autre sujet, autre personne que lui-même et ses invités. Les écrivains. Les vrais. Je peux comprendre. 
L'assistance est surtout composée de femmes, relativement âgées, qui bavardent dans la salle entre elles. Les groupies de Lejeune, probablement, ou de quelqu'un d'autre parmi les trois écrivains conviés à prendre la parole sur la scène, car elles n'ont pas l'air, plus que ça, d'être vraiment des diaristes... Tout à coup, je me demande ce que je fais là, et je n'ai plus du tout envie d'aller à Strasbourg... Trois heures, passe encore, mais trois jours et deux nuits... Je ne pourrai jamais tenir.
Pour clore le séminaire, discussion "à l'ombre" de trois noms qui ornent le jardin de la littérature actuelle et qui "tiennent" eux-aussi-mais-pas-comme-nous, un Journal. Le haut de gamme du journal "intime", celui qui sera forcément un jour ou l'autre publié. Et qui le savent. Leur éditeur en attend confection, et l'un d'eux, Renaud Camus (Serge le déteste pour son histoire qui a fait grand bruit au sujet des propos antisémites qu'il y a tenus), le publie même régulièrement, en épais volumes de six cents pages. On doit en être au moins au troisième à ce jour... Et ce n'est pas fini. 
Cet auteur précieux - assez dandy mode fin XIXème, s'en prend soudainement à Philippe Lejeune, dont il se moque sans aucune gentillesse. Il se démarque ainsi toujours. C'est sa façon à lui de se situer au-dessus des autres. Par la causticité raffinée... Aucun, semble-t-il, en tout cas parmi ceux présents, ne lui arrive à la cheville dans le domaine. Et pourtant je dois reconnaître qu'il est le seul à tenir des propos sensés et justes, sur l'écriture... Et là, si je ne m'abuse, c'est de cela qu'il est question. Pour ça que nous sommes venus. Et pour ma part, uniquement cela.
L'animateur de la réunion, presque à la toute fin de la rencontre ("j'en aurais une, moi, Renaud, de question...", dit-il, à la fois pour relancer et conclure, comme si elle lui brûlait les lèvres, alors que c'est loin d'être le cas) lui demande s'il ne se sent pas, tenant son journal, délivré (comme il dit) [et Gilles Deleuze, avant lui] des "sales petits secrets" dont s'embarrasse la littérature, simplement parce qu'il n'a pas d'enfants... devant lesquels faire bonne figure...
- Quelle vision déprimante des enfants vous avez ! s'exclame alors avec une teinte d'humour amer, l'écrivain sulfureux...
Moi, c'est cette journée qui m'a déprimée.
Je reprends le métro, deux lambeaux de phrase en tête (que je n'ai pas entendues à la Maison des Écrivains ce jour, ça ne risquait pas) :
Le journal, serait-ce une "affaire juteuse"?...
Et celle du Vivre, c'est défendre une forme, de Samuel Beckett.

Lundi 15 juin

La journée de samedi fut pour moi si bizarre que mon écriture en a, pour la première fois, comme changé de couleur... Déception tout de même, après ce colloque. Je me suis demandé si la spécificité du journal n'est pas, justement, de devoir le rester, intime. Plus tard, dans la soirée et sous une pluie fine, je suis allée dîner avec François puis nous nous sommes rendus au théâtre écouter (et voir!) Fabrice Luchini interpréter Nietzsche, Baudelaire, Céline et La Fontaine. Bon spectacle, de qualité et drôle sur la fin... mais un peu trop démonstratif à mon goût. Enfin c'est un "spectacle"... 
Un tout petit enfant d'à peine trois ans, à qui je demandais récemment (avant de l'y emmener) s'il s'avait ce que c'était "un spectacle", m'a répondu avec beaucoup d'entrain, et une sorte de joie rationnelle éminemment pensée : - Oui, un spectacle, c'est quand il y a des gens qui regardent, et des gens qui regardent les gens qui regardent...
Tout est dit. Des milliers d'ouvrages critiques s'interrogeant à longueur de pages sur ce qu'est le théâtre, le one man show, le concert et toutes les sortes possibles et imaginables de mises en scène, peuvent être balancés aux oubliettes... réduits en cendres, en une seule phrase.
S'en est suivi un dimanche paisible mais fatigant, à cause des tâches ménagères qui se sont succédées sans relâche.
Ce lundi il a plu tout le jour. Serge a appelé le matin pour prévenir que nous ne nous verrions pas l'après-midi et signaler (en compensation?) qu'Agnès avait plusieurs pistes (trois, a-t-il précisé) pour ma location du mois d'août... 
Je suis allée au cinéma avec ma fille cinéphile voir un film américain très "moyen". Elle m'a dit que Chris avait eu pour sujet au bac "Peut-on faire confiance à ses sens ?". Me rappelant l'épisode du coussin pollué, j'ai trouvé cela plus que savoureux... 
Il faudra que je raconte à Serge. Ça va lui plaire...

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