Entre nous (179)




Mardi 30 juin 1998

Je passe la matinée à circuler dans les rues commerçantes avec Anna (et sa fille) à la recherche d'un cadeau pour la maîtresse de nos garçons. Je croise Dominique - le beau Dominique - avec lequel je suis en froid depuis un certain temps et qui, lui, vient d'engueuler vertement la dite maîtresse car elle s'est mise en tête de séparer son fils du mien pour la rentrée prochaine. Je n'y comprends plus rien : depuis quatre mois les parents de Jules me battent froid parce que mon fils aurait soi-disant une trop grande influence sur le leur (qu'il rend "anxieux", "jaloux", "dépendant", selon eux... comme s'il avait besoin de mon garçon pour ça : j'ai bien remarqué et depuis longtemps qu'il n'était pas très stable), et quand leur institutrice décide de les éloigner l'un de l'autre, le père crie au scandale... Je ne sais pas ce qu'ils veulent tous les deux. Je n'ai pas vu la mère, Christine, depuis quatre mois. Anna suggère - toujours fine mouche - qu'ils ne sont peut-être pas d'accord entre eux sur la question (souviens-toi, fait-elle remarquer, qu'elle avait bien dit qu'il y avait des problèmes entre eux...), et peut-être aussi, avance-t-elle prudemment, en souriant de tout son désarmant sourire, que c'est parce que tu as "des vues" sur son mari... - Des vues, quelles vues, de quoi tu parles ? Non, non, Anna tu te trompes, je n'ai de vues sur personne... Et si c'était le cas, comment aurait-elle pu le savoir, le sentir, le deviner ?... Je ne l'ai avoué à personne, à peine à moi-même... Et puis, son beau mari, elle peut bien se le garder... Nous rions toutes les deux. Et l'on finit par trouver un cadeau pour la méchante maîtresse briseuse de tandem d'amis...

Mercredi 1er juillet

Hier, dans la même journée, deux hommes m'ont attirée contre eux dans la même attente muette et interrogative, sans qu'ensuite il ne se passe quelque chose. Je ne dis pas lesquels, d'hommes. On le devine. Ce qui compte, c'est cette similitude dans l'attitude. Deux relations entièrement différentes. Aux antipodes l'une de l'autre. Diamétralement opposées (et contradictoires) qui, au bout du compte et après des années, finissent par se ressembler en tous points et aboutissent à la même attente, au même contact, à la même toute légère demande, à laquelle chacun, très vite, en vient à renoncer...
"Attends. Viens par là, toi... Non, ça va. Tu peux y aller..." C'est exactement ce que j'ai pu lire dans leurs yeux à tous deux. Et c'est ce qui caractérise le mieux, actuellement, ma relation aux hommes.
À part ça, je suis très intriguée (pas contrariée, non) de savoir (ou ne pas savoir plutôt) avec qui François va passer sa soirée d'anniversaire, jeudi soir.
"Je rentrerai tard. J'aurai dîné", a-t-il murmuré, presque de façon inaudible (il faut bien tendre l'oreille), à ce propos.
Une information liminaire. Rien de plus. Je ne commente pas.
Après, bizarrement, il s'est permis de faire la tête, en plus. En tout cas il n'a plus parlé de la soirée. Il s'en veut toujours, et du coup à moi-même aussi, quand il fait quelque chose qui n'est pas politiquement correct... Il m'a juste consultée à propos de tout autre chose, comme un petit garçon honteux, et j'ai dit, en soulignant bien les mots : Mais tu fais ce que tu veux...
Dans le lit, à minuit, il est resté muet, sans pouvoir trouver le sommeil. Je me suis (assez méchamment) régalée, car je sais qu'il se sent facilement coupable, c'est une sorte de spécialité chez lui, et qu'il est également prompt à vouloir rendre l'autre coupable (tout le monde coupable, allez hop!) et ce, de manière pesamment silencieuse, à tel point que je ne suis pas contre lui faire constater de lui-même l'effet que cela peut produire... Pour une fois, ce n'est pas moi qui suis en cause, mais lui.
Ce que ça fait quand l'autre - la présence de l'autre - laisse planer sur vous un reproche muet et criant à la fois - étouffant, que ledit autre aimerait assez pouvoir nous faire mais qu'il choisit au contraire (par manque de courage ou pression caractérisée) de nous laisser dans le noir complet quant à la nature de ce reproche (et sa "cause" ou son objet), faute de mots à trouver en soi pour clairement l'exposer... 
Il y a du reproche dans l'air, c'est tout ce que l'on sait. Ce que l'on sent. Ça s'arrête là. Et c'est insupportable. On ne sait pas qui en veut à l'autre, et pour quelle raison. Le lot de tous les couples. Dialogue de sourds... pour aveugles !
Laissons. Moi, si j'avais parlé je n'aurais eu qu'une seule chose à dire : "Écoute..., ton anniversaire, tu le passes là où ça te chante de le fêter, là où tu es le plus heureux... C'est toi qui vois. Il n'y a aucun problème." Mais je n'ai rien dit, et j'ai fini par m'endormir. Et lui aussi, probablement. Et nous n'avons pas eu à y revenir. Économie de salive, et de pensées ronchonnes.

Vendredi 3 juillet

Serge. Malgré son état de grande faiblesse qui s'accentue de semaine en semaine et qu'il me décrit souvent (en long et en large), son allure, sa volonté (enfin cela dépend pour quelles choses), sa pensée même cachent encore plus ou moins de fortes aspirations à une liberté qui se situerait en dehors de tout, dont personne à part lui-même peut-être, ne pourrait avoir seulement l'idée - n'imaginerait même pas.
Et pourtant, il est prisonnier. De quoi ? Nul ne peut savoir. Pas même moi qui pense le connaître bien. La seule idée à ce sujet qui me vient (et que je ne peux émettre) c'est que c'est Agnès, avec son hyperactivité brouillonne, désinvolte, qui tire de toute situation son épingle du jeu, en conservant un style "artiste-bohème" qui n'est là que pour impressionner les plus faibles, et qui finit par la rendre seule le véritable éteignoir des aspirations et possibilités encore - réelles ou imaginaires - de son compagnon...
Mais enfin qui écrase qui ? Lequel des deux pèse de tout son poids sur l'autre ?
Aucune réponse ne s'avère possible.
La vie, quand elle est aussi vécue, pas seulement pensée-imaginée, n'apporte en fait ni question, ni réponse dignes de l'échelle de l'intelligence. Tout demeure dans l'état latent d'une certaine misère. Laquelle, au fil du temps, peut devenir des plus noires.
Ainsi que le fait remarquer Saul Bellow, un des rares écrivains à s'être posé ce type de problème : "La vie, quand elle n'est que question-réponse, n'a aucun charme. Et quand elle n'a aucun charme, elle n'est - justement - que question-réponse. Cela marche dans les deux sens. Et puis, les questions sont mauvaises. Et puis, les réponses sont épouvantables. [...] Lui aussi était touché par la même maladie du soi expliquant quoi est quoi et qui est qui. Les résultats sont prévisibles."

Personne ne s'en sort. Elle a mis le grappin sur Serge. C'est tout. Et personne n'a volé à son secours. Il s'est laissé faire. Mais on pourrait aussi bien dire qu'elle aussi s'est laissé faire. Un phénomène inextricable, que ces choses-là... Impossible de statuer sur une quelconque responsabilité. Chacun fourre sa patte dans le piège.
Qui aurait pu l'aider ? Ou quoi ?
C'est le genre d'homme qui attire le désir de l'aider (surtout chez les femmes). Il en joue quand ça l'arrange. Mais uniquement alors, et si cela peut lui servir. Il n'y a rien de prévu pour la réciprocité.
Toujours est-il (c'est ce qu'il dit) que ce sera bientôt terminé. Il attend ce moment tout autant qu'il le redoute. Tout ce que nous observons, nous, détaillons, décortiquons, il s'en détourne pour se ménager et garder yeux et esprit intacts afin de lire et découvrir encore, des choses plus passionnantes que celles auxquelles nous nous attachons (et pour garder aussi "yeux ouverts" devant la télé...).
Maintenant encore (et peut-être plus que jamais), il demeure pourtant accessible. Je peux trouver le chemin qui me conduit à lui - quand je le décide. C'est la seule certitude qu'il me reste.
Par contre, il ne faut pas que je sois trop regardante sur ce qui concerne ses retards. Ah ! Ses retards ! Un truc inimaginable !... Presque délibérés (on peut dire souvent), on les perçoit même parfois carrément intentionnels. Ça ne peut pas être autrement... Et ça finit par lasser.
En somme, j'ai beaucoup appris de lui - et j'apprends encore - mais pour autant je ne me fais aucune illusion sur lui. Je le sais susceptible, égocentré, il se répète sans arrêt, aussi, et se singe lui-même ; parfois vaniteux, il est souvent ronchon, et orgueilleux dans sa fausse modestie de grand désespéréMais je l'admire. Je ne sais absolument pas pour quoi au juste je l'admire. Pour quelles raisons. Et c'est la seule personne (sur terre, encore existante) que j'admire.

Après, je ne sais même pas comment je ferai...



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