Entre nous (180)



Lundi 6 juillet 1998

Je rencontre Serge, la veille de mon départ. Fatigué, il dit que la tête lui tourne. Désespéré, il continue malgré tout de penser. Il n'arrête pas. J'ai du mal à le suivre. Il prétend qu'il veut garder le contact. Avec la réalité, s'entend.

- Tu es triste parce que je vais partir ?
- Pff... si ce n'était que ça. D'ailleurs, je ne suis pas triste... Pas les moyens.
- Tu es quelqu'un de sentimental, au fond. À première vue, nous n'avons pas grand-chose de commun entre nous. Tu attaches une grande, trop grande valeur aux sentiments du passé. Moi, au contraire, j'avance. Sans chercher à me retourner. J'ai toujours été sceptique à l'égard des souvenirs et du passé...
- Tu crois pouvoir te tenir dans une sorte de nouveau système par rapport à lui ? Ce passé...
- Non. Je ne sais pas. Je suis tout aussi bloquée à l'intérieur de ce que tu appelles le "nouveau système", que je l'étais dans l'ancien où l'affection ne circulait pas. Jamais. Mais peu à peu, je me soigne. En partie grâce à toi. Je n'ai jamais été portée vers les personnes qui se livrent à des déclarations trop ouvertes d'affection...
- Non, ça, hélas... j'ai remarqué...
- Il me semble que ça dissimule toujours quelque chose. Peut-être que je me trompe. Les démonstrations d'affection - si ce n'est l'affection elle-même - sont peut-être bien indispensables à l'existence...
- Oui... pour éviter par exemple la froideur que tu as connue ?
- La froideur ? Non. Mais j'apprécie toujours une certaine - comment l'appeler ? - retenue... Oui, voilà, c'est ça...
- Avec moi, tu n'es pas gâtée, alors... Il faut toujours que je m'affale, que je déballe... Moi, juif ashkénaze "pleurnichou"...
- Ah si ! J'adore ! Au contraire, j'aime que tu sois comme ça. Ce que je n'aime pas, tu vois, c'est quand tu essayes d'établir à tout prix des contacts avec des gens que tu ne connais ni d'Ève ni d'Adam...
- Ah ah... "ni d'Ève ni d'Adam"...
- ... de te gagner en quelques mots leur amitié, de susciter leur intérêt, presque de force... En y allant à grands coups de déclarations saugrenues totalement inadaptées...
- C'est parce que je suis timide. Je sais, ça... De parler aussi avec les serveuses, tu veux dire, les caissières de supermarché, les jeunes et jolies laborantines et kinésithérapeutes ?... C'est ça qui t'agace chez moi ?
- Oui. Non... Enfin c'est vrai que tu joues cette carte-là plutôt avec les femmes, jamais avec les hommes. Comment ça se fait, d'ailleurs ? Il n'y a qu'un continent humain qui t'intéresse. Tu dis, par tes gestes, par tes yeux, ou par ta bouche trop facilement une sorte de je t'aime permanent. Tout ton être le répète sans cesse. À la longue, ça ne représente plus rien. Ça ne veut plus rien dire, et c'est embarrassant.
- Pour toi ?
- Non, pas seulement. Pour tout le monde.
- Tu n'apprécies pas trop que je sois un homme de cœur... je vois.
- Ce n'est pas le problème. Je ne crois pas que ce soit ça qui te motive, le cœur, si tu veux savoir... Non, tu veux plutôt te rassurer. Te rassurer à propos de quelque chose, mais je ne sais pas très bien quoi. Et j'ai toujours peur qu'alors tu te prennes un vent...
- Ou une claque.
- Ou une claque. Mais généralement, ça ne va pas si loin. Tu sais tout de même t'arrêter à temps. C'est instinctif, chez toi. Enfin ça n'empêche, tu es trop "liant", trop démonstratif. Tu ne te protèges pas suffisamment.
- Pourtant, les autres, tous les autres, me disent froid et mystérieux...
- Ce sont les autres... et peut-être cela les arrange de te voir comme ça...
- Oui. Et moi je suis un homme qui est revenu. J'ai réintégré la vie. Je me sens proche de tous. Pas de tout le monde, non, mais de ceux qu'on appelle "de la vie courante", que l'on peut rencontrer partout. Et, oui, plutôt des femmes... Mais fondamentalement, je suis quelqu'un de seul. Je suis vieux. Je manque de force physique. La force physique s'est retirée de moi. Je sais ce qu'il faudrait faire pour la recouvrer, partiellement au moins, mais je n'ai justement plus la force, ou le courage, ou le pouvoir - appelle ça comme tu veux - pour le faire.
- Alors tu dois te tourner vers quelqu'un d'autre pour le faire à ta place ?
- Oui, voilà. C'est un peu ça. Je me sens impuissant en tout cas. Je suis impuissant. Et curieusement, ça me plaît d'être comme ça. Il s'agit d'impuissance congénitale...
- Être impuissant à ce point, ça s'apparente à la mort, non ?
- Pas encore tout à fait. Seulement, je suis une personne du passé.
- Et pourtant, tu t'intéresses à l'avenir... Toi et tes opinions condensées, tellement bien arrêtées, définitives, qui éliminent peu à peu le superflu, cherchant à identifier l'essentiel, tu te sens pourtant toujours concerné par l'avenir... Encore quelque peu, du moins.
- Oui. Pour les autres. Pour mon fils, principalement. Et un peu pour toi, aussi. Mais quand je dis "toi", ça inclut surtout tes enfants...
- Parce que moi, tu t'en tapes...
- Oui... Non, mais toi, je n'ai pas de souci à me faire...
- Ah bon.
- Tu te situes entre l'humain et le non-humain, entre la satisfaction et l'insatisfaction permanente, entre le plein et le vide, entre la raison et l'angoisse, entre la froideur et l'amour... Entre ce monde-là et aucun monde.

Bien sûr, quelque chose s'achèvera, on exigera des épilogues, des récapitulations. Tout le monde semble éprouver ce besoin. Chacun goûtera, et chacun à sa façon, le parfum de la fin des choses-telles-qu'on-les-a-connues.
Saul Bellow

- ... Je suis quelqu'un qui avait un tout petit rôle à jouer, tu vois. Si je m'endors, est-ce que je vais me réveiller ? Suis-je réellement en vie ou s'agit-il seulement d'une illusion de vie ? Oui, c'est Saul Bellow, qui écrit cela aussi : "Je sais à présent que l'humanité marque certaines personnes d'un signe de mort. Une porte se ferme devant eux. Quand on a par hasard (c'est le par hasard qui est important) survécu, pareille expérience vous déforme."

- Mais il ajoute, et ça aussi c'est important, je trouve : "Il reste encore les vertus humaines. Notre faible espèce a combattu sa peur, notre folle espèce a combattu son caractère criminel. Nous sommes des animaux de génie."

- Et tu trouves cela "optimiste" ?

- Non, pas optimiste ni rassurant, mais ça dépend en quel sens l'on veut prendre le propos - en mettant l'accent sur les vertus humaines, ou sur le caractère criminel... 




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