Entre nous (182)




Mardi 28 juillet 1998

Je me traîne lamentablement. Épuisée, énervée, le corps recouvert de plaques rouges en feu. Je ne peux pas mettre de soutien-gorge tant j'ai mal, et tout contact avec le moindre centimètre carré de tissu m'irrite. En plus, pour couronner le tout, j'ai mes règles. Et pas qu'un petit peu - à flots - étant donné que j'ai dû arrêter la prise de Lutényl. Et comme il n'y a pas de serviettes hygiéniques dans la maison, je me balade à poil sous mon tee-shirt ample, un gant de toilette replié au fond de la culotte...
Je me trouve douloureuse et très vilaine. Même le cuir chevelu me gratte et j'y sens à sa surface comme des boutons croûteux. Une lépreuse. Voilà ce que je suis. J'ai sur les mains de nombreuses petites vésicules d'eau qui m'évoquent de futures verrues : eczéma, verrues, allergie..., en matière de diagnostic, tout y passe... Mais on ne sait toujours pas ce que j'ai. Mon corps me fait souffrir et me dégoûte. Mon esprit ne m'est d'aucune utilité. Je ne sais plus comment m'habiller. J'ai grossi et j'ai grandement besoin d'aller chez le coiffeur. J'ai hâte de rentrer enfin à Paris, et en même temps l'idée du voyage m'effraie.

Mercredi 29 juillet

Les choses s'améliorent doucement. Mais j'appréhende encore les nuits où je ne parviens pas à m'endormir avant le lever du jour. Les plaques rouges sur ma peau me brûlent. Quand sur une zone cela s'apaise, c'est une autre qui s'embrase et je me gratte alors compulsivement. 
Je suis allée chez la coiffeuse du village, à trois bornes de là. En plus d'une nouvelle tête, cela m'a tenu lieu de séance de psychothérapie. Je la connais depuis longtemps. C'est la femme du menuisier. Nous nous sommes raconté à tour de rôle nos malheurs. Crise d'hémorroïdes, mycoses, eczéma, ennui, solitude, enfants qui s'éloignent, et cetera. Nouvelle tête en sortant de son salon, mais très mauvaise nuit par la suite à cause des démangeaisons.

Jeudi 30 juillet

C'est le jour du retour, enfin ! Je n'ai pas compris ce qu'il a pu se produire durant ces vacances-là qui sont les pires que j'aie jamais passées. Trop longues, trop de solitude, pas assez d'échanges, francs et sincères, peur de celles à venir, plus tard, quand nous serons vieux... 
Sentiment aussi de dérisoire à vouloir à tout prix se reposer, se déconnecter après un an d'efforts, de stress, de soucis mais aussi de rencontres, d'échanges forts, de victoires, de reculs et d'avancées tout au long du traitement de mon fils. Là, il m'a semblé brutalement ne plus rien n'avoir à vivre. Que les choses s'arrêtaient ici. Je me sens à la retraite et soudainement inutile. Je n'avais pas prévu cette redescente. Ce qu'il y a surtout, mais personne autour de moi n'en a conscience, c'est que je me sais seulement "en sursis", qu'il va falloir recommencer tout ça bientôt. Et à présent, sachant précisément à quoi il va falloir à nouveau s'exposer - j'ai peur. Je suis même littéralement effrayée. Tout mon corps est effrayé, n'expose plus qu'une sorte de surface de réparation...

Vendredi 31 juillet

Pendant toute la durée du voyage de retour, la peau me brûle, surtout sous les bras que je dois tenir le plus possible écartés de mes seins (sont-ils à moi encore?) qui eux aussi sont deux boules incandescentes. Je ne peux constater aucune amélioration, et même, au contraire, plutôt une aggravation de mon état alors que j'ai arrêté de prendre le médicament incriminé qui aurait provoqué l'allergie radicale. 
Aussi, à peine arrivés à Paris, je demande à être déposée place de la Nation, devant le cabinet de ma gynécologue. François a l'air de tomber des nues étant donné qu'il n'a toujours pas réalisé que je ne suis vraiment pas bien. Pas bien du tout. Et qu'on ne peut pas faire comme si les choses allaient passer. 
Sa méthode à lui. Celle du déni. Comme beaucoup de gens il croit que la nature, la solitude et la tranquillité loin des autres et du monde sont bons pour eux. La nature et la solitude sont un poison, oui ! Lui et moi, et toute la famille, durant un mois nous nous sommes retrouvés engloutis par la forêt. Absorbés en elle. Mais pour lui, la déprime à l'intérieur d'un monde fermé, c'est de naissance si l'on peut dire. Il n'y voit pas d'inconvénient. Ni grand changement. C'est même ici que lui croit pouvoir se ressourcer.
Les gens devraient plus s'ouvrir quand ils sont dépressifs. Ils se trouvent dans cet état sans s'en apercevoir parce qu'ils n'ont pas de communauté, personne à qui parler...

C'est le dernier jour de travail de la gynécologue, je ne veux pas prendre le moindre risque de la manquer. Elle n'a personne dans sa salle d'attente. On sent la fermeture pour un mois imminente. Du coup elle n'a pas prévu d'autres rendez-vous que le mien. Elle peut me prendre de suite, c'est une chance. Dès qu'elle me voit, elle s'exclame : Han ! Eh bien, dites donc... c'est une allergie colossale que vous avez là!, et appelle aussitôt sans prendre la peine de m'examiner, face à moi de derrière son bureau, trois ou quatre dermatologues qu'elle connaît "pour que l'un d'eux me sorte au plus vite de là", dit-elle. Et avant août, où l'on ne trouvera plus personne... Elle me prescrit un quatrième traitement encore, en attendant mon rendez-vous de dermatologie. Lait Aderma apaisant, Diprosone, crème, Zyrtec, antihistaminique. Plus, reprise du Lutényl.

Ouf. Je me sens enfin réellement prise en charge. Après tout un mois de cauchemar.

Samedi 1er août

La gynécologue ne m'a rien trouvé sur le plan gynécologique. La dermatologue, que je suis allée voir directement en sortant du cabinet de sa consœur, a diagnostiqué, elle, une allergie, en effet, mais pas forcément à la prise de Nizoral, plutôt à la Biafine que j'ai continué de me passer sur le corps croyant ainsi pouvoir apaiser le feu... Elle me dit d'arrêter tout comme traitement et approuve uniquement la prescription de la gynécologue de crème à la cortisone (Diprosone) pour soigner les zones irritées (car à présent il ne suffit plus de calmer les démangeaisons, mais de rétablir la souplesse d'une peau qui a pour ainsi dire été carbonisée...), mais juste quelques jours, pas plus, et de l'Atarax, à prendre le soir afin que je puisse dormir un peu (enfin). Son conseil est de partir, de me reposer, ne plus rien faire d'autre, et de prendre des bains de mer... si possible. C'est très bien, les bains de mer, déclare-t-elle... Mais sur une côte où il n'y a pas trop de soleil, n'est-ce pas. Le soleil "par là-dessus" serait un facteur aggravant.  - Ça tombe bien, je lui dis, reprenant espoir et goût à la vie, je pars demain dans le Calvados, à Trouville... - Parfait, alors, dit-elle.

Dimanche 2 août

Nous voici, mon fils et moi, dans le train Paris-Trouville-Deauville, gare Saint-Lazare. Je suis contente de partir. J'ai l'impression que les vacances commencent seulement maintenant. En gare de Deauville, sur le quai, Serge et Agnès nous attendent, tout bronzés, et affectueux. Quel beau couple ! Agnès est adorable. Elle propose d'emmener mon garçon au Mc Do pendant que Serge et moi faisons le plein de courses pour quinze jours. Serge se traîne et dit qu'il est fatigué mais je sais qu'il est content, au fond. Je le sens à son affaire quand il doit charger le coffre de l'auto, vite rempli des victuailles que j'ai achetées. Il l'est aussi quand il faut trouver moyen de caser dans l'habitacle Agnès, moi, mon gars et tous nos sacs... Agnès est très volubile, très gaie, et nous fait déjeuner chez eux. Elle se met en quatre pour moi et le petit, et me parle de son mari avec beaucoup d'amour et d'humour.

"Oblomov, dit-elle, vois-tu, je vis avec Oblomov... "





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