Entre nous (183)
Lundi 3
août 1998
Dès notre arrivée à Trouville, après avoir visité les lieux et tout installé
dans notre petit studio adorable, nous allons à
la plage. Je joue un peu avec mon fiston puis nous allons rejoindre Agnès, qui vient de se baigner. Elle me parle de l'endroit, des
personnes qui ont vécu ici, aux Roches Noires, car
il n'y a pas eu que Marguerite Duras... Moi, je viens de rencontrer René de Obaldia dont la femme nous loue l'appartement si
coquettement aménagé, avec vue sur la mer. Depuis la plage, nous en voyons la
terrasse, et de notre fenêtre, nous pouvons contempler
la plage, où nous étions quelques instants auparavant... C'est de cela que je
rêvais depuis longtemps. Après la sieste, sur le sable Serge nous rejoint et je vais me
baigner avec lui, à dix neuf heures, au moment où les rayons du soleil s'épuisent
à faire briller la mer. L'eau
est chaude et je suis tellement heureuse de nager non loin de lui,
paisiblement, Agnès au bord de l'eau, jouant
avec le petit... Nous les entendons rire. Comme les choses peuvent être douces, parfois... Au retour dans notre petit
"chez nous", je constate que mes plaques sur la peau sont devenues violettes. Mais ça m'est égal. Un mini-dîner, un comprimé d'Atarax, le journal pour les nouvelles du monde, et dodo !
Mardi 4
août
Voici
quatre jours que nous sommes à Trouville et le temps (celui
intérieur - intime) est au beau
fixe. L'allergie me fait toujours un peu souffrir, mon organisme ne s'est pas
mis encore tout seul à ce nouveau tempo, il lui faut
du temps, à lui. J'ai mal, surtout la
nuit, mais je constate une nette amélioration sur le devant du
corps (seins, abdomen, aisselles). J'ai pris un coup de soleil sur les épaules et le cou, en jouant avec mon garçon sur la plage à des "jeux de stratégie" qui y ont été disposés en démonstration par un fabricant, pour appâter les familles et les leur faire acheter après y avoir "goûté"...
Aujourd'hui, nous avons fait un mini-golf
puis nous sommes allés manger une frite sur les
planches de Trouville. Agnès est partie rejoindre sa
famille dans le Sud-Ouest et m'a pour ainsi dire confié la garde (et responsabilité)
de son mari, pendant son absence... Elle souhaite que je le fasse "sortir
de sa tanière", et pas seulement
pour le bain soir et matin, comme il a, paraît-il,
tendance ("naturelle", précise-t-elle) à faire lorsqu'il se retrouve
seul...
Cela m'étonne à quel point la vision de lui
que j'ai a pu changer depuis que je l'ai vu vivre avec sa femme. Quatre jours
ont suffi...
Tout ce
que je pouvais imaginer, entrevoir à ce sujet, se confirme : sa dépendance, son manque d'entrain pour ne pas dire sa dépression chronique, sa fatigue, affichée comme un véritable mode d'être. Agnès, qui mène sa vie bien à son rythme à elle (trois bains de mer par jour, exercices sur la plage
tôt le matin, contacts avec le
voisinage, bibliothèque, marché au poisson, "à la criée", etc...) ne s'en précipite pas moins pour autant, à chacun des bains qu'il prend, vers son mari quand il sort de
l'eau pour lui tendre une serviette et l'asperger d'eau chaude apportée depuis la maison dans une bouteille plastique...
Je peux
les observer depuis ma petite terrasse - pas besoin de jumelles - faire leur
petit manège conjugal, et il m'est étrange - vraiment - d'avoir sous les yeux un tableau que
j'ai souvent imaginé, même dans d'autres conditions, du temps où j'étais amoureuse, et que cet arrêt sur image me faisait alors souffrir tandis que je ne
voulais croire que "libre et seul", l'homme que j'aimais...
Libre et
seul, je subodorais déjà vaguement qu'il ne l'était pas, mais comme il
faisait encore un effort pour masquer à mes yeux d'amoureuse son
hyperdépendance, son incapacité à vivre sans sa femme, je préférais encore me bercer
d'illusions et le magnifier dans sa grandeur, - réelle
et "d'âme" -, pour continuer à le voir libre, et farouchement indépendant... Ce qu'il n'est pas. Je le constate de visu.
Cette hauteur, que je lui attribuais, je
voulais bien la mâtiner d'une certaine faiblesse
constitutive, mais pas au point d'accepter de voir en lui un gros nounours en
vacances. Serge à la plage. Un homme de si
haute taille maintenant devenu, simplement, un homme "de grande
taille"...
Il est
vrai qu'à l'époque (celle où je l'imaginais ici-même), il y avait encore sa mère,
et c'était lui le protecteur, lui
qui s'occupait d'elle, pas l'inverse : il avait le beau rôle. Il se dévouait pour elle, et quand il
disait "je vais partir à Trouville", ça ne me plaisait pas, certes, car j'imaginais que les deux mois
seraient bien longs sans lui, mais au moins je savais que, ce qu'il ferait là-bas, c'était son devoir de fils aimant. Tu parles !
Mais de
cela aussi, de cette tyrannie (et soins excessifs exigés) que cette mère a pu exercer sur son fils
unique, j'ai eu un autre écho - par Agnès - que le tableau flatteur qu'il m'en avait brossé... Tout s'effrite. Elle me remet, mine de rien, les pieds
sur terre (sur sable, en l'occurrence, car nous parlons souvent le soir tard quand tous ont déserté le bord de l'eau) et je me demande si elle a l'ambition
ainsi de m'écarter de son mari ou bien si
c'est chez elle par souci d'une certaine vérité à rétablir, que peu à peu elle me dit tout sur la réalité que je ne tiens pas spécialement à voir... Allez savoir...
C'est fou
ce que l'amour peut donner de couleurs aux êtres
(et le fait surtout de ne pas pouvoir être, à tout moment du jour et de la nuit, ensemble) et comme ces
couleurs peuvent rapidement se délaver... après un simple bain de mer !
Même la couleur de mes plaques
rouges, gagnées en forêt tout au long de cet affreux mois de juillet, s'est ternie, a viré du violet à un drôle de vert, puis à un jaune tout pâle, a comme déteint et s'efface peu à peu...
Et pourtant nous sommes là - enfin ! - tous les deux (même
si pas que tous les deux), et en
vacances, en plus... Il n'y a rien d'autre à
faire que de s'occuper de nous (comme dirait ma dermato), de soigner notre lien
par des mots, des regards tendres, des moments partagés, des caresses furtives...
Mais voilà, présent effectivement, il n'est néanmoins pas là. Nous ne sommes pas plus ensemble que d'habitude. Il dirait, s'il
parlait, mais il ne s'exprime guère, que c'est dorénavant trop tard, et il aurait
sans doute raison.
Moi, je
me gratte, et lui, il est vieux.
Il est
tout près, à portée de main, et pourtant plus
loin de moi qu'il ne l'a jamais été.
Vendredi
7 août
Depuis
qu'Agnès est partie, mon petit gars et moi-même, nous nous ennuyons un peu. Elle mettait de
l'ambiance. Elle m'a paru tellement entreprenante, enthousiaste et maternante
que je me suis, moi aussi (tout comme Serge) laissée un peu porter par elle comme par les vagues... Elle décidait de tout. C'était pratique. Et ce fut aussi une bonne rencontre, une découverte, je pourrais même dire... Je ne
l'imaginais pas ainsi. Elle n'est pas exactement comme Serge me l'avait décrite (brièvement, c'est un sujet, parmi d'autres, sur lequel il ne s'est jamais appesanti).
Heureusement, il y a mon
fils, mon fils qui m'empêche de me coller aux basques
des êtres qui me fascinent. Lui,
petit bonhomme avec son sens des réalités, et le besoin quasi permanent qu'il a de ma personne...
En plus, avec lui, il ne suffit pas d'être là, il faut y être vraiment, dans une véritable présence, et il voit tout,
absolument tout... Redoutable. Il commente parfois discrètement et avec humour certaines choses ou incidents auxquels pour ma part je n'avais pas prêté attention. C'est mon Jiminy
Cricket.... Il me protège un peu des autres, de leur séduction, du haut de ses dix ans...
Quand Agnès était là encore, pour mieux la connaître,
profiter de sa beauté sereine, de son rire de
fillette qui vous éclabousse par instants telle une vaguelette, de ses paroles lucides et souvent drôles, enrobantes, enjôleuses, je me serais bien précipitée chez eux ainsi qu'elle disait
que je pouvais à tout moment m'autoriser à le faire ("Serge sera content") ou sur la plage, les
rejoindre, mais mon fils veillait, poli, mais distant... Nous restions alors la plupart du temps, entre
nous.
Samedi 8
août
Le jour où Agnès est partie - son train était à quatorze heures - je n'ai pas
vu Serge de tout l'après-midi. Il est rentré, après l'avoir accompagnée à la gare, et s'est couché. Il a lu les journaux puis s'est endormi. Dans la soirée, vaguement motivée par Agnès qui m'avait clairement chargée de ne pas le laisser s'enfermer dans sa neurasthénie, je décide de me rendre chez lui, prétextant un article à récupérer, que j'avais prêté à Agnès. En sortant de notre résidence, je tombe sur lui qui justement "venait nous voir".
Bob vissé sur la tête, vieux blouson délavé que je lui connais maintenant depuis presque une décennie, démarche traînante... Nous nous rendons chez lui
afin que je puisse reprendre ledit article. Nous y parlons un peu. Du couple, de
la solitude.
Bien sûr (je m'y attendais), il
soutient que l'humain est fait pour vivre seul, pas en couple - et pas toujours seul. Je lui fais remarquer -
mais sans insister et il n'a pas l'air d'entendre vraiment - que cela suppose
qu'on disposerait alors de l'autre quand bon nous semble, et uniquement
lorsque l'on n'a pas envie de l'être, seul...
Il ne relève pas. Je le trouve un peu goguenard, un peu
"vicelard" aussi, tout à fait comme je ne l'aime pas,
et qu'il est quand il est malheureux... Je me disais que lorsque sa femme serait
repartie, peut-être nous serions en mesure
de nous retrouver, qu'il quitterait son habit d'ours mal léché que lui fait pratiquement en
permanence endosser Agnès. Les épouses sont très fortes pour tailler un tel habit à leur homme...
Elle, elle irradie. Tous les
regards sont tournés vers elle, quand elle est là. Elle attire la lumière. Elle occupe toute la
place. Moi-même, je dois dire, je prenais
beaucoup plus de plaisir à la voir arriver sur la plage,
à la retrouver chaque jour (le matin : c'est une lève-tôt et moi aussi), à parler avec elle, qu'à être avec son mari, taciturne, renfrogné, maniaque, obsessionnel, persécuté...
J'avais espéré le retrouver ici "comme à Paris", mais le-Serge-d'il-y-a-huit ans, je m'aperçois... Or, celui-ci a totalement disparu. C'est à un enterrement de première
classe, auquel on m'a conviée. Et auquel j'assiste,
impuissante et pleine de regrets, durant ces vacances agréables à Trouville.
Les obsèques d'un amour défunt, dont l'agonie aura duré deux années.
Sa mère, Ida, soudain je me rappelle, est morte il y a tout juste deux ans.
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