Entre nous (185)
Mardi 18
août 1998
Nous
sommes rentrés, les enfants et moi, le
samedi 15 août. Fin du séjour à Trouville, qui s'est, comme on
dit et pour faire simple, vraiment bien passé. Serge était plus présent, plus tendre, la dernière semaine. Plusieurs fois, il a dîné avec nous ou bien il est venu
prendre le café sur la terrasse. On aurait
dit que la présence de mes filles le
stimulait. Il les observait, les écoutait, discutait avec elles.
Parlait de cinéma avec la plus jeune,
d'histoire (les cours, à la fac) et "de boxe" avec l'aînée... Il semblait momentanément
sorti de sa profonde léthargie. Leur jeunesse et leur
beauté (et vive intelligence,
"rafraîchissante") l'arrachaient
pour quelques instants à son isolement neurasthénique. Du coup, moi aussi j'ai pu profiter un peu de ces
lueurs soudaines de vie en lui, dont je désespérais de ne plus les entrevoir, et ainsi le retrouver tel que je l'aime...
Une de
ces soirées tranquilles, les trois
enfants partis à la salle de jeux d'arcade,
avec leur copain Chris, ici pour un bref séjour, nous avons eu, Serge et
moi, un étonnant débat... Ou plutôt, pour une fois, une
conversation sereine. Celle que l'on n'avait pas pu avoir jusqu'à présent ici. Faute de loisir,
d'occasions, ou de disponibilité mentale de chacun, en ces
temps de villégiature oisive, y compris pour
les esprits...
Je ne
sais plus comment ça a commencé. À propos de ce que c'est d'être juif, probablement. Ce que ça signifie pour lui...
- Je ne
suis pas sioniste, non, déclare-t-il (d'une curieuse façon, pas revendicative ou amère, pour une fois), mais je vais peut-être le devenir, à force...
- À force de quoi ?...
- À force que, vois-tu, ce qui m'affecte le plus, c'est la
persistance, l'impact de certaines idées, stupides à l'origine, qui règnent encore, des siècles plus tard... Rien ne change. Ça fait deux mille ans qu'on veut tuer les juifs... Ça a toujours été comme ça et on n'a jamais eu besoin
d'une quelconque raison. Tiens, par exemple, prends la disparition des juifs de
Pologne... Elle n'a changé en quoi que ce soit l'antisémitisme des Polonais...
On peut remballer toutes nos
grandes analyses politiques, la guerre est juste un prétexte, les fanatiques de tous bords nous haïssent, c'est aussi simple que ça, mais je ne peux l'affirmer tout haut, sous peine d'être encore moins compris...
- Oui, je
sais. Je vois ce que tu veux dire. Quand une idée
ou un slogan devient système, tous, parmi les plus
fragiles, se mettent à l'appliquer envers et contre
tout, et jusqu'au bout... Ça peut aller loin, alors...
- Et
c'est bien là que réside une sorte de stupidité
historique. Chacun se met à paver la terre entière d'un matériau dur et imbécile...
- Ça a certaines conséquences... Les devoirs sont
respectés. Les affections, préservées. On travaille, on mange, on
baise, on se reproduit. Jour et nuit.
Que l'on ait l'âme rebelle, que l'on soit au
fond du trou, désespéré ou en proie à l'angoisse, ou même totalement épuisé - dégoûté -, on accomplit sa tâche ici-bas. Assis derrière un bureau, au volant de sa bagnole, devant des machines
ou son ordinateur... C'est ainsi.
-
Heureusement, il reste la folie. La folie (et
la paresse : il y a toujours un peu de paresse dans la folie, et réciproquement), c'est alors l'état
le plus simple permettant de s'ouvrir aux idéaux.
On signifie par là aux autres une sorte d'idée fixe que l'on a, qui est une certaine dévotion et une disponibilité réelle pour des objectifs que
l'on pense plus élevés...
- Mais il
faut faire gaffe, ça peut se retourner contre les
autres - ou contre soi-même, à la limite extrême...
- Non
mais ces objectifs, vois-tu, ne se réalisent pas, la plupart du
temps... Il faut seulement les garder en vue, et arrive ensuite un autre temps, celui où il est plus raisonnable de renoncer. Plus décent, disons... Et où persévérer serait alors presque indigne...
- Persévérer ?
- Oui,
s'accrocher de façon ridicule, au-delà d'un certain point...
- Ah, je comprends... Faire en sorte alors de ne pas tirer trop sur la ficelle humaine, quoi... Tu veux dire qu'un
choix plus noble reste à faire, mais lequel ?...
- Oui,
lequel ? Ça, ce n'est plus mon problème.
Mercredi
19 août
Je me
sens étonnée, repensant à notre séjour à la mer, pas loin l'un de
l'autre, Serge et moi, combien parfois je peux être
dure avec lui, exigeante, semblant vouloir de lui à tout prix quelque chose qui n'existe plus, ou peut-être même n'a jamais existé. Et je me dis que c'est d'avoir entendu, dans la bouche
d'autres personnes le fréquentant (Solange,
pernicieuse, ou Agnès, "sévère mais juste") les mêmes reproches que ceux que je peux lui faire quand
j'extraie de moi-même la connaissance de lui plus
profonde que j'ai, qui m'a fait réfléchir.
Solange
en parle elle-même comme d'un personnage qui serait essentiellement lunaire et "lunatique", décalé et "incompréhensible". Agnès, elle, plus proche, bien
plus proche, se contente sans autre commentaire de le déclarer hypocondriaque et angoissé... Double vision juste, chez ces deux femmes, et à chacun "à l'extérieur" perceptible (on ne peut qu'être "d'accord"), mais qui ne peut en aucun cas (ou pas totalement) être la mienne, moi qui le "pratique" depuis huit
ans, et qui l'aime (et n'ai pas aussi, comme Agnès, à le "supporter"jour après jour depuis bien plus qu'une petite dizaine d'années...).
Je sais
qu'en dessous de ce personnage, curieux et sympathique quoique désarmant, il en existe un autre plus profond, plus riche et
plus aimant et en même temps plus solide, mais
qu'il ne laisse apparaître que dans l'intimité, quand il dépose enfin les masques.
Au début du séjour, moi aussi je n'ai eu
droit qu'au Serge de façade. Avec Agnès, en sa présence, et même après qu'elle soit partie, quand il s'est alors décomposé et comme retiré. De tout. De la vie ici.
Puis, quand Solange est arrivée (avec sa fille du même âge que mon fils, dont Serge
m'avait souvent parlé), les choses ont un peu bougé. Il a dû sentir que s'il ne s'occupait
pas un peu plus de moi, n'essayait pas de retrouver ce lien étrange qui nous unit depuis tant d'années, fait de parole et d'échange
réels, pas celui de surface et de
"bonne société" trouvillaise, comme tout ce qui a lieu entre les
personnes sur ce bout de plage, le long des planches, j'allais, en désespoir de cause, me tourner vers cette femme, Solange (nos
enfants jouaient ensemble), pour laquelle il éprouve
de la sympathie mais guère plus, et, qui sait, devenir
peut-être comme elle - c'était un risque - bavarde et curieuse, moqueuse et
critique... Nous allions, avec une sorte de tendresse affectueuse entre filles, trouver
moyen de "faire front contre lui", et de cela il semble qu'il aie eu
peur...
Je m'aperçois qu'en vérité, par ce séjour dans le lieu de vacances
où il stationne chaque année durant deux mois, notre relation a été mise à l'épreuve de la réalité, sous le feu du regard des autres,
et cela n'a pas été facile. Loin de là.
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