Entre nous (186)




Vendredi 21 août 1998

À mon retour, j'ai trouvé un mari en assez bonne forme et qui s'est bien débrouillé sans moi, apparemment (mieux que "sans moi mais avec les filles" - ce qu'elles m'ont dit - car lorsqu'elles étaient là, il s'en remettait entièrement à elles, comptant sur elles pour tout, ainsi que l'on se repose sur un double-substitut de l'épouse-mère...).
La maison était propre - rien à dire, pour une fois - ; l'oiseau, qu'il avait dû (prématurément, avant la fin de l'été) aller rechercher chez ma mère qui n'en voulait plus, sans que personne ne puisse détecter pour quelle raison au juste : au téléphone depuis Trouville elle n'avait pas su me dire, à part "c'est trop de soucis, trop de tracas pour moi"... un seul oiseau !... alors qu'autrefois elle en avait eu près d'une centaine chez elle - était en bon état et pas trop déprimé de s'être retrouvé seul la journée pendant notre absence.
François était allé dîner un soir, m'a-t-il dit, chez Salman, qui vit "maintenant (tiens, c'est nouveau) à Joinville, avec une iranienne" (dont je n'ai jamais entendu, moi, parler : pincement au cœur et petite pointe de jalousie... Il ne m'avait rien dit - c'est mon ami tout de même, enfin je finis par me demander... - et c'est François qu'il invite (quand je ne suis pas là), pour lui présenter sa "nouvelle femme"...

Le soir de mon retour, on a fait l'amour dans notre chambre à coucher qui sentait le papier journal, et vaguement aussi les chaussettes sales, odeurs de chambrée des hommes seuls qui lisent leur quotidien du soir au lit, et ne changent pas les draps... Ce fut très bon, pour moi. Mais au matin, il a voulu réitéré et là, je n'en avais plus du tout envie. Je me suis laissé faire quand même, mais je fus surprise, au cours de mon inertie sexuelle, par une petite conversation, entre nous inédite et fort étonnante. - Je peux y aller, comme ça, sans capote ? - Non. - Pourquoi ? Tu as peur d'avoir un bébé ? - C'est pas ça. Mais après ce n'est pas agréable, dans la journée... Ça coule, et ça gratte. Et moi, le "grattage", j'ai donné, hein, pendant tout un mois. Celui de juillet... Je suis guérie, là.
Qu'à cela ne tienne, si ce n'est "que ça"... Alors il y est allé "comme ça", et sans plus chercher à me faire jouir. Cela m'a laissée (bizarrement) seulement étonnée et presque "amusée". Pas gêné, le mec... C'est extrêmement rare qu'il fasse un truc comme ça. Cela est peut-être arrivé une ou deux fois, dans notre "carrière", depuis vingt ans que nous vivons ensemble. Auparavant il n'aurait jamais supporté (ni admis, "on a sa fierté masculine") d'avoir une femme inerte, sous lui. 
Alors, forcément, je m'interroge sur ce qu'il a bien pu se passer durant mon absence...

Dimanche 23 août

La deuxième nuit après mon retour était celle de la veille de leur départ, le père et ses deux filles, pour New-York. Ils devaient se lever à 5h30, l'avion décollant à huit heures. François n'a pas dormi de la nuit. Je l'ai senti parce que moi-même, je me suis pas mal "grattée" (aisselles, bas ventre, arrière des genoux... ça recommençait de me gratter partout, et le lait apaisant ne m'apaisait pas). Au réveil, ou plutôt à son lever, je lui ai dit qu'il aurait dû prendre un Atarax, la veille, et moi aussi, puisque "l'indication" en est - c'est écrit sur la notice : Anxiété et Allergie... Il a haussé les épaules : - Tu parles ! Tu te rends pas compte, toi... C'est une lourde responsabilité d'emmener ses (ces?) filles à New-York !... Et moi, de répondre, en me badigeonnant de lait : - Ah! tout de même, ce ne sont plus des bébés, tes filles... 
- Bon, je te laisse avec "ta gratte", m'a-t-il lancé en guise d'au revoir.

Il me rend anxieuse, avec son anxiété. Dès que je le retrouve, je recommence à n'être pas bien. Ce n'est pas à la solitude de la forêt, alors, que je serais allergique ? Je commence à me demander...
Heureusement, dès le matin, je me suis retrouvée moi-même. Petit-déjeuner calme, en compagnie de l'oiseau. mon oiseau à moi. Dont personne ne veut. Pourtant, il est charmant. Je le lui est dit. Quelques courses ensuite, pour le réveil du jeune humain (croissants, jus d'orange, chocolat au lait) avant qu'il parte pour la journée (et la nuit) chez son copain Carlos. 
Je fais mes comptes. Aïe. Moment délicat. Mais il me reste plus que je ne pensais, même si cela ne va pas chercher bien loin, non plus. Serge m'a prêté 1000F, avant mon départ de Trouville, et Sparadrap m'a envoyé un chèque de 1000F, également, pour le travail effectué sur "La petite fille abricot". Donc, il me reste 2000 pour finir le mois. Ça ira.

À midi, soudain, le téléphone sonne : c'est Manu, le Manu du train Paris-Strasbourg, dont j'attendais pourtant vaguement l'appel aujourd'hui (on avait dit "après le 22", mais je n'y croyais pas tellement, ça m'avait semblé des promesses en l'air, lancées avec un beau sourire, à sa descente du train à Nancy) et ce qui fait que je prends tout d'abord son appel pour celui du nouveau syndic de l'immeuble (ils ont une voix similaire, et je ne suis habituée, au téléphone, ni à l'une ni à l'autre)...
"Manu", ah oui, je l'avais oublié, celui-là... Charmant compagnon de voyage, durant le trajet-aller de Paris-Strasbourg, en juin, il y a deux mois donc (je compte), qui réapparaît subitement et décide de venir ("si tu peux, hein, je ne voudrais pas m'imposer") me voir le soir même, à 21h30, pour "aller prendre un verre, et faire le tour du Château"...
Ce n'est pas un verre que nous avons pris, mais toute une bouteille de Gewutztraminer, que nous avons eu un peu de mal à faire fraîchir après qu'elle ait passé huit heures dans son sac, à ses pieds dans la "loco", qu'il conduisait (il est conducteur de train, j'avais pour ainsi dire oublié, depuis le temps), et où il fait, m'a-t-il dit, 40°... 
Et en moi, aussi - je me dis n'est-ce pas -, il ne fait pas loin de quarante degrés... Ça chauffe pas mal à l'intérieur. Fais gaffe, ma vieille.

Manu est venu. Pour être venu, il est venu ! Un véritable ouragan. Et il prend tout en main, ce garçon. Rien ne semble l'arrêter. Il a mis lui-même des glaçons à re-faire dans le congélateur (on avait pris ceux qui y étaient déjà pour fraîchir la bouteille de vin), a fait dorer les crêpes, débarrassé la table, lavé et essuyé la vaisselle (j'ai dû cacher le balai pour pas qu'il se mette en tête de s'en servir)...
Mais d'où sort-il, celui-là ? De quelle planète vient-il ? Un extra-terrestre... dont la soucoupe volante serait... une locomotive de la SNCF ?... Enfin, il donne le signal du départ pour aller faire "le tour du Château". "Chose promise, chose due, dit-il (il a un petit côté vieillot, mais uniquement sur le registre de l'expression verbale), allez! on y va!" Le tourbillon ne s’arrêtait pas. Par qui est-il donc envoyé ? Il est une heure trente du matin. Ah! Oui. La balade, prévue... lors de notre première rencontre dans le wagon (je réalise soudain), j'avais totalement oublié... Il a un agenda électronique en permanence branché à son cerveau, ma parole...
Dans les effluves encore du vin blanc, et de cette soirée pour le moins bizarre, je n'en mène pas large. Nous nous promenons dans la nuit - soudain, tout s'est calmé, même lui - sans rencontrer âme qui vive.

Très grand, très fort et très - comment dire - à l'aise, oui, c'est ça, "à l'aise"... à un moment, il m'a passé un bras autour de la taille et je lui ai "répondu", furtivement, (oh là là... tous ces signes de commencement d'idylle qu'il me faut dans l'instant retrouver... j'ai peur d'en oublier) en lui faisant une petite caresse du plat de la main le long du dos, par-dessus (pas encore par en-dessous, n'allons pas trop vite) le tee-shirt.
Ma tête bourdonnait. 
Voyons, récapitulons. Manu a 23 ans et je viens d'en prendre 45... Je ne voulais pas trop penser à ça, et à vrai dire, je n'en avais guère le temps. Les choses me tombaient dessus au fil des heures de la nuit qui avançait, et le corps tressaillait au moindre frôlement. 
Tellement longtemps que je n'avais pas ressenti cela... Ce sentiment diffus qui embrouille tout, enflamme tout. Ce que j'avais attendu de manière plus ou moins effective et consciente durant l'année venant de s'écouler, et sans plus trop y croire, était là
L'amour. Un amour nouveau. Inattendu (même si on a pu l'attendre, on ne s'y attend pas). Frais, à chaque instant inventif. Incompréhensible. Et quand je dis l'amour, c'est plutôt, à dire vrai, être amoureuse, mais pour moi cela ne fait aucune différence.

Il m'a prise dans ses bras, quand nous avons, une fois rentrés (m'avait embrassée dans l'entrée, déjà), secoué la nappe à deux (voilà quelque chose qui ne m'était jamais arrivé) par la fenêtre du balcon, à trois heures du matin... (quatre fois la formulation "il m'a", en une seule phrase, bravo !... ) Il m'a enroulée dedans (à l'intérieur de la nappe : enfin quelle drôle d'idée) et m'a entraînée sur le canapé du salon, où nos deux corps ont semblé non pas se découvrir mais se reconnaître (ainsi que l'on dit, dans les livres de la collection Harlequin) et ce qui, en principe, est censé marquer le début d'une véritable histoire...

Ce qui était vraiment très étrange, pour moi, c'était de retrouver en lui cette douceur, cette tendresse, et cette détermination de la jeunesse - sans aucune maladresse, ni effort. Il semblait parfaitement savoir où il allait, alors que moi, pas du tout... Il n'y avait chez lui aucune précipitation, rien à prouver, simplement une sûreté et une douceur de toute la personne, que jamais dans ma petite tête de femme mûre, je n'aurais pu attribuer à un homme si jeune... J'étais tout ouïe, et aux aguets, les yeux grands ouverts, alors que d'habitude, dans ces moments-là, j'ai plutôt tendance à les fermer. Je ne voulais pas en perdre une miette. Et en même temps, dans ma tête, résonnaient ces pauvres mots de la surprise : J'y crois pas ! Non mais j'y crois pas ! (pour un "écrivain", j'admets, c'est vraiment pas terrible...)

Hélas, sur le coup de quatre heures, je suis montée à l'étage pour une raison quelconque, de toutes pièces inventée probablement (je ne me souviens plus laquelle), en prenant mes effets, éparpillés sur le sol, et ensuite (qu'est-ce qu'il m'a pris ?) je ne suis pas redescendue... La trouille. J'étais tout à coup dégrisée. Je me suis posée sur mon lit. Je crois que j'ai dormi.

Au matin, Manu est monté sur la pointe des pieds me dire tout bas qu'il partait. Qu'il devait s'en aller, là, tout de suite, qu'il était déjà "un peu en retard"... Il avait la relève à assurer, "en gare de Lyon"... L'équipe l'attendait, il a dit. Ses collègues.  Ah, oui, c'est vrai... Les trains. Les "locos", qui attendent...
Il a sorti de sa poche mon soutien-gorge, qui en dépassait, que j'avais, dit-il, "oublié en prenant la fuite hors de ses bras"... Nous avons ri. Il attend maintenant que je le rappelle, car il veut que je décide par moi-même de la suite que je voudrai (voudrais ?) donner aux choses... Quelles choses ? Quelle suite ? La suite de quoi ?  Ah oui... Si je souhaite par exemple le revoir, mais "en dehors de la maison", car il a compris que c'était un peu trop, et trop vite, tout ça... pour moi.

Mais d'où sort-il ce garçon, assis au bord de mon lit, en train de me parler comme si nous nous connaissions depuis des mois (et que j'étais une grande malade, en tout début de convalescence...) ?
Bien sûr, que je voudrai(s) revoir ce garçon, étonnant, particulier et simple à la fois ! Je serais bien bête, si... Il m'a dit, ça me revient tout à coup, n'avoir lu ou plutôt n'avoir aimé qu'un seul livre, dans sa vie (courte, mais tout de même...), et ce livre, c'est Premier de cordée... Je l'entends redévaler l'escalier, aussi souplement qu'il l'avait monté, tel un chat, sans faire aucun bruit. Et j'entends aussi la porte claquer derrière lui. Clap de fin.

À présent, j'ai besoin de parler à Serge. C'est bien lui qui me disait souvent que je pourrais plaire à un garçon d'une vingtaine d'années, mais qu'il fallait faire vite, car le temps passe... Et de cela, disait-il, on ne se rend pratiquement jamais compte. C'est une faiblesse de l'humain. Hommes comme femmes... Pas de jaloux là-dessus. Tous logés à la même enseigne. Parité absolue en la matière. Je riais, alors, à ces propos. Je les trouvais déplacés, ridicules, dignes d'un vieux barbon qui a des conseils à revendre à une encore jeune femme mais pas pour longtemps, alors que lui-même... Je pensais à mes filles, pour lesquelles "un vieux avec une jeune", c'est dégueulasse, et pis encore, "un jeune, avec une vieille"... Elles m'en avaient dégoûtée, à l'avance... Avant que la question ne vienne pour moi à se poser.
Mais j'ai appris peu à peu à me méfier des jugements à l'emporte-pièce (tout remplis de préjugés dans l'ensemble) de la jeunesse, et surtout de ceux de mes propres filles... Il faut que je vive ma vie malgré elles, et malgré les autres, en général.

J'ai deux amants. Ou plutôt, un vieil amant, et un jeune amoureux. Un de soixante dix ans, et un de vingt trois ans... Et je ne sais pas ce que je vais en faire. Peut-être que je n'aurai rien à en faire, ou pas grand-chose, car la vie décidera à ma place. Comme souvent elle fait. En tout cas, on ne peut plus dire de moi que je suis "fille en mal de père", et "mère en mal de fils", en même temps... Il y a là contradiction flagrante dans l'accusation. Ou disons, le reproche, ainsi que le sous-entendu psy.
J'aime le changement, et j'aime la vie. Voilà tout.

Ce qui me rendait un peu triste, depuis quelque temps, c'était de voir dans les films des couples s'aimer. Je me disais ce n'est plus pour moi, ça, ou bien, irritée, je pensais : mais en fait, ce n'est pas du tout comme cela que ça se passe, "en vrai"!...

Eh bien, si. Avec Manu, le beau Manu, c'est exactement comme ça que ça s'est passé.

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