Entre nous (187)





15 septembre 1998

Un homme, beaucoup plus jeune que moi, et plus jeune aussi que tous ceux que je fréquente (mais peu importe), est venu. Contrairement aux autres, il ne m'a rien dit. Ou si peu. Les mots ne sont pas son truc.
Avec lui, j'ai surtout ri. Et j'ai eu moi-même le sentiment, une fois n'est pas coutume, d'avoir de l'humour et de l'esprit. De n'être pas sérieuse.
On a joué. On a joué à s'aimer quand on savait que nous n'avions pour nous que quelques heures, volées à la nuit, volées à la vie. Pour être ensemble. Quelques heures, dans toute une vie. Cela leur donne un certain prix...
Il ne m'a rien dit mais nous nous sommes compris. Peut-être, s'il était revenu le lendemain, ou le surlendemain et les jours d'après, aurait-il commencé, et moi aussi, à dire des mots qui sonnent faux, des mots définitifs qu'on ne parvient plus à effacer quand ils ont été prononcés, ne serait-ce qu'une seule fois. Des mots idiots, prétentieux, qui sonnent à vos oreilles, soudain meurtries. Des mots mal choisis car il faut bien dire quelque chose au bout d'un moment. Des paroles qui vous échappent quand malgré vous (vous n'en avez nullement l'intention) vous vous apprêtez à blesser l'autre, le réveiller, le mettre en danger. On ne sait pour quoi. Pour quelle raison au juste. Ces mots, à lui aussi comme à tout le monde, auraient bien fini par lui échapper.
Mais il n'a rien dit. Rien dit d'autre ou de plus, sur lui ou sur nous (quel "nous"?) car il n'a pas eu le temps. Je ne lui en ai pas laissé l'occasion. Nous ne nous sommes pas revus.
On ne peut pas jouer, s'aimer sans raison, et rire tout le temps. Cela ne peut que durer un temps très bref.
Le problème, habituellement, avec les hommes (mais là, avec Manu, ce n'est pas le cas), c'est qu'ils ont plutôt tendance à vous forcer à les aimer. S'ils n'y parviennent pas, ça les rend fous. Ils ne peuvent se faire à l'idée que leur propre attachement ne soit pas immédiatement suivi par celui de l'autre, et qu'il ne dure pas éternellement.
Quand on est censé répéter chaque jour les mêmes gestes, les mêmes paroles, comment s'étonner qu'il n'y ait plus, très vite, le même désir d'être ensemble ? C'est pourtant quelque chose de simple à comprendre.
Mais si l'on veut en tirer toutes les conséquences, et à tout prix éviter l'enlisement, il faut être capable d'accepter de se rencontrer brièvement. Une seule fois. Une seule suffit pour illuminer les jours d'après. Et n'en avoir pas regret.

Manu est un être simple. Tellement simple. C'en est étonnant. Ça existe donc. Il lit "Frison-Roche", et rêve de parois rocheuses à escalader. Il dit être né sous une bonne étoile. Nous ne nous sommes pas revus car ayant atteint tous deux un sommet d'air pur et d'espace immense, nous n'avons plus rien à attendre de notre assemblage. Oui, je sais, c'est dommage. Et surtout, pour moi : ça ne se reproduira pas de si tôt, comme dirait Serge...

Ce qu'il me manquait, c'est d'avoir l'occasion (la surprise) de tomber amoureuse. J'en rêvais pour ainsi dire toutes les nuits. Dans la vie, en ce sens, j'avais fait ces dernières années quelques tentatives avortées. La réalité est bien moins nette que le rêve. Cela n'avait pas échoué complètement mais ne m'avait pas apporté non plus tout ce que j'attendais. Il y avait bien eu l'étincelle soudaine à laquelle on se préparait à ne plus croire, ne plus l'espérer, et la personne en face qui semble faire écho : la découverte d'un autre corps, plus jeune, inconnu; autre odeur, autres gestes accomplis, et puis ce sentiment enivrant d'être, pour l'autre, soi-même, quelqu'un de neuf, à découvrir, aimer peut-être. Si tout va bien. Si les choses suivent leur cours.
Être quelqu'un d'autre, enfin! Jouer avec les mots, les laisser jouer en vous, ruser, entretenir le mystère de ce que l'on est.
Ce jeune homme, rencontré par hasard dans le train, était à moi, était pour moi. J'avais décidé, avant même de lui avoir adressé la parole (car arrive un temps où il faut prendre l'initiative, sinon rien ne se produit) que j'essaierai, le plus longtemps possible, de ne pas lui annoncer que j'étais mariée et mère de famille (nombreuse : heureusement, je n'ai plus la carte de réduction à tendre au contrôleur, dans le train...). Mais je n'ai tenu que trois quarts d'heure de conversation (aimable, paisible) sans le lui dire. Ce qui, pour moi, s'apparente déjà à un véritable record.
Plus tard, bien plus tard, plusieurs mois après, je l'avais pratiquement oublié, il était "sorti de ma tête", je ne pensais plus jamais à lui ; c'est lui qui est venu me retrouver, et nous nous sommes aimés. C'est aussi simple que ça. Est-ce que c'est permis, que cela soit aussi simple que ça ? Je me demande. Je me suis demandé. Car c'est déjà du passé, un passé tout proche, et nous nous sommes aimés, pas longtemps, pas tout à fait et pas "jusqu'au bout"... 
Qu'est-ce que ça veut dire ? Y-a-t'il cause à cela ? Raison valable, explicable... Le fait est, tout s'est arrêté là, subitement, sans explication ni raison certaine, et je ne peux alors que revoir (dans mon imagination, comme si, de fait, rien n'avait existé) un jeune homme, "beau comme un dieu", selon l'expression consacrée, partir au petit matin de la chambre après m'avoir fait une bise tendre, et tendu mon soutif qu'il avait enfoui dans la poche de son jean et dont la dentelle ressortait un peu, en disant : - Tiens, je l'ai ramassé par terre, ça faisait un peu désordre dans ton beau salon...
Il m'a planté là, avec tout mon barda, enfants, mari, maison, soutif-dentelle, laissant juste derrière lui, sur mon pull froissé, le parfum de son eau de toilette que depuis, bien sûr, j'ai conservé dans mon armoire sans le laver... On voit ça dans les films. Mais l'odeur est un bien éphémère. Il ne sent plus rien.
Je ne sais ce que nous aurions pu faire ensemble. À part l'amour. Je ne cherche pas à le savoir. Je ne me demande rien à moi-même, car rapidement il ne fut plus là pour en parler avec moi. 
Au téléphone. Il m'a rappelée. Je l'ai rappelé. En tout et pour tout, trois ou quatre fois. Mais nous ne nous sommes pas revus. Ça vaut peut-être mieux.
Et tout de même, je regrette. Je le regrette, lui. Car il a su, il a su comment faire - tout simplement, et sans avoir besoin de déployer une armada de moyens - pour me réveiller, moi.
Qui est-il donc, celui-là, pour avoir su me tirer d'une vie sans guère d'attraits qui me fait aller sans aucun changement d'un mari soucieux à un vieil amant fatigué, et ce depuis de longues années ? Quelle idée, quelle fantaisie a-t-il bien pu lui passer par la tête pour imaginer que, dans ce contexte-là, il pouvait se produire quelque chose entre nous ? De cela, oui - effectivement -, je me pose la question. Et me la re-pose sans cesse. C'en est lassant à la fin.

1er janvier 1999

Il y a deux choses que je ne peux supporter : qu'on me fasse l'amour quand je n'en ai pas envie (ou même qu'on me "demande", seulement) et être amenée à devoir demander de l'argent, ensuite dans la foulée (probablement, ça va ensemble...).
Le lendemain de Noël, j'ai dû affronter les deux. Pour ce qui concerne l'amour, j'aurais pu dire non. Je suis libre. Et on n'oblige pas quelqu'un à jouir. Il y a une limite, tout de même, à la prise en main, à la pression sur l'autre... À la possession, aussi. L'idée, plutôt,  de la possession. Mais je n'ai pas su, par lassitude, et aussi pour " simplifier" les choses (du moins ce que je croyais possible, mais rien, aucune chose ne se simplifie par simple volonté). 
Et je m'en veux. Car je me suis aussi laissé faire, à l'idée d'avoir ensuite, une fois la chose faite, à demander du fric (pour acheter à manger !). Cela me paraissait plus commode. Plus aisé, alors. Ça passerait sans doute mieux. Mais non, rien ne "passe mieux", ou plus facilement. Mon calcul était mauvais. Les choses, j'aurais dû les clarifier, oui !... plutôt que de chercher à les simplifier... Belle illusion et aussi belle confusion, que de tout vouloir confondre ! Tout mélanger. Deux en un. Gardons au contraire tout bien séparé.

Maintenant je me sens comme si mon noyau dur, mon être intime, avait été entamé. J'ai joui contre mon gré,  et j'ai reçu  de l'argent, parcimonieusement. Bien avancée !
Contraintes féminines classiques. Ma liberté eut été de refuser l'une et de ne pas avoir besoin de supprimer l'autre. 
En passer par l'acte d'amour pour dépasser un manque d'argent, c'est absurde, même si en l'occurrence les deux choses n'ont pas de lien (apparent) direct.  En tout cas, une fois encore, je me suis trahie. Et toute la journée, je m'en veux à moi-même.
Bonne année ! 
L'année nouvelle, qui commence. Et qui me trouve désespérée.




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