Entre nous (188)






"Ne rien écrire qui ne soit d'utilité immédiate.", disait François Mauriac. Devise contre laquelle il s'insurge, dans les années 30, mais que je ferais bien mienne, aujourd'hui...

Il y a en moi un noyau dur que personne, jamais, n'atteindra. Ni les enfants, ni toi, ni Serge. Que je ne laisserai personne entamer. Entendons-nous bien.

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Je suis contente d'avoir écrit ce texte. Il ne fait que soixante-trois pages. Je peux le laisser traîner sur mon bureau (rien à cacher), l'envoyer à des éditeurs (si j'en ai envie), le faire lire à ma fille (si elle le demande). C'est le premier texte dont je suis satisfaite. Enfin presque. Je suis libérée de l'avoir écrit. Il ne m'a fallu pas moins de sept années. Je l'ai conçu par petits bouts, par morceaux, chacun d'eux évoquant une douleur ou un plaisir, quelquefois les deux en même temps.
Un moment de plaisir étant écrit devient comme une petite douleur, car il n'est plus. Il n'existe plus en tant que plaisir. Il ne reviendra pas. On le traite comme un objet, rien de plus. Un objet quelconque qui fait partie de notre univers. On se dit : je vais décrire, autant qu'il m'est possible et de manière la plus adéquate, ce moment de pur bonheur, qui est passé
Ça sert à ça, l'écriture. À rien d'autre. 

On se heurte alors à quelques difficultés car il n'est pas aisé de reconstituer le bonheur. Il tend à vous glisser entre les doigts, vous échapper, et surtout, en lui, on ne croit déjà plus. On essaie de retrouver l'étonnement, la fraîcheur ainsi que l'état de sidération qui accompagne le plaisir.
J'ai écrit la douleur, aussi. Les fondations de la personne. Avec la douleur, il se passe le phénomène inverse : quand on l'écrit, lorsqu'on y parvient, c'est qu'elle s'est déjà un peu éloignée. Contrairement au bonheur, qui cherche à vous échapper mais qu'il est possible de (partiellement) retrouver par les images de lui qui flottent encore dans l'air, la douleur n'est plus quand on a loisir de penser à elle. Elle s'est écartée. On ne l'intéresse plus. On a commencé de l'oublier, aussitôt. Commence alors un travail de libération. Si l'on y  revient, c'est pour s'en débarrasser. Qu'elle ne laisse aucune trace derrière elle. Pas le moindre papillon de nuit.
Y parvient-on ? Écrire le plaisir pour le retrouver, écrire la douleur pour lui échapper ?
Serait-ce de vaines entreprises, auxquelles je me suis attelée durant des mois, des années ?

Revenons sur nos pas. Le problème, c'est que le processus de réévaluation auquel pour certains nous nous livrons, est tel, généralement, qu'on se laisse emporter loin des faits... Faisons une sorte de bilan de tout cela. Quel chemin prendre, si l'on ne veut pas se retourner ? Ne pas regarder uniquement en arrière... 

Dans le désordre des faits, mais sous-tendu par eux, il y a (déroulons la liste) :

Plus de morsures de la jalousie. Fini ! Terminée, la crise d'adolescence de la quarantaine.

Réajustée, la relation (ambivalente) à la mère et au père = plus de compassion, moins d'animosité.

Exclue, la recherche de l'homme idéal.

Démystifiée, la vie de couple, les relations conjugales, extraconjugales... ce sont les mêmes ! Exactement les mêmes. En les écrivant-décrivant (décortiquant), on peut intervertir les "personnages", faire du mari, l'amant, et de l'amant, le mari, personne, y compris les "intéressés", ne risque d'y perdre son latin. Tout le monde s'y retrouve. Chaque chose à sa place. Liberté de l'écriture. La seule !

Pansées - bien soignées, consciencieusement léchées - les plaies encore à vif de l'enfance brûlée, trahie, déçue. Il en a fallu des larmes, remontées du plus loin, pour dire ce chagrin impossible que fut celui de s'être fait arracher son seul véritable amour d'enfant : son chien...

Encadrée, serrée, contenue, la violence de la mort, lorsqu'un vieil ami décède sous vos yeux, accroché désespérément à vos épaules, à vos paroles, vos silences. À la vie...

Guéries, les fausses maladies, les vraies inquiétudes, et tous les maux que la médecine induit.

Transcendé, l'amour que l'on a pour ses enfants, transformé en un amour plus fort encore, plus haut, plus léger, plus généreux, plus ouvert...

Je voudrais dire alors ce que cette écriture, faite de plaisir et de douleur, et parfois de gaieté pure comme la vie elle-même, m'a apporté.
Dans le temps de l'après, l'ordinateur éteint, j'aimerais, à la plume, donner des nouvelles de ce texte qui va devoir faire son chemin. Je doute fort qu'il intéresse un quelconque éditeur et je renâcle à en expédier une trentaine d'exemplaires vers une destinée à laquelle moi-même je ne crois guère. Je préfère parler de lui, ce document, comme un être à part, un ami qui m'aura tenu compagnie durant toute une vie - avant même qu'il ne soit écrit.

Peut-être, qui sait ? vais-je l'abandonner, le laisser choir dans quelque temps, sans même m'en rendre compte : c'est qu'alors j'aurai laissé tomber une partie de moi-même.

Nous n'aurons pas affaire ici à de très certaines (et vérifiables) "informations".
Seuls les sentiments et les désirs m'occupent, ainsi que les quelques traces laissées par la mémoire affective.

Les hommes. Les images qu'ils m'ont laissées d'eux en souvenir sont sans doute à la fois trop nettes et agréables pour être "vraies", et en même temps rendues floues par le temps. Je vais donc m'attacher à effacer la vision idéalisée initiale afin de recomposer les personnages. Mais il ne s'agit là que de considérations techniques que je devrais épargner au lecteur, je sais.
La différence entre le souvenir littéral et le souvenir affectif est-elle si importante qu'on le dit?... Tout se mêle et s'emmêle, au bout du compte. Et tout vient s'en mêler aussi, lorsqu'on écrit. À bien y réfléchir.

Par exemple, Serge avait le cheveu fin, mais sans faiblesse. Sa tignasse était vigoureuse, pas clairsemée (c'est important, ça, une "information" qui compte, pour éclairer le personnage). J'étais frappée par la beauté de ses boucles grises-blanches.
Je regarderai les photographies que j'ai de lui pour vérifier - car je ne m'en souviens plus - si apparaissaient encore par-ci, par-là, quelques restes de la chevelure noire de sa jeunesse (que je n'ai pas connue, mais là aussi, j'ai pu voir des photos).
Vous parlait-il qu'aussitôt il vous regardait en profondeur et ne vous lâchait plus. Cela n'incitait pas à papoter de façon insignifiante... Me faisait taire, même. Ce qu'il cherchait à faire, je pense. J'étais comme un cerf ou un hérisson pris dans les phares d'une voiture. Et pourtant une dose ajustée relevant d'une sorte d'humour et de malice n'était jamais absente à la fois de ses lèvres et de son regard.
Un jour, j'ai lu quelque part, dans un roman, une phrase qui m'a sidérée : Faire le pitre avec lui, personne n'en avait donc envie. Je le rangeais dans la catégorie Juif d'Europe centrale... C'est là exactement ce que je cherchais moi-même à exprimer, face à lui, sans jamais y parvenir.
C'est bien, le roman... Il est possible, avec, d'éclairer des pans entiers de sa propre vie.

Je prends toutes les choses comme je les ai apprises, seule. Jamais personne n'a rien voulu m'enseigner. Je ne compte pas les profs, qui eux, font leur métier. J'ai dû chercher tout par moi-même. Il paraît que c'est plus efficace... Mais ce n'est pas l'efficacité que je recherche.
Même chose pour l'écriture. Je suis en écriture libre, comme d'autres vivent (assez peu mais certains) "en roue libre", et je ferai le récit à ma manière.
(là, je triche, c'est ici la troisième ligne, en fait, du chapitre I de Saul Bellow, dans Les aventures d'Augie March. Enfin, je ne triche pas, puisque c'est dit)
Voici la phrase en sa totalité :  "Le caractère de l'homme est son destin, dit Héraclite, et, ajoute Bellow, à la fin, il n'y a aucun moyen de camoufler la nature des coups pris. Tout le monde sait qu'on ne gagne ni subtilité, ni exactitude, à se contraindre; quand on veut taire une chose, on tait aussi la suivante..."


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Donner des nouvelles d'un texte qui va probablement finir dans un tiroir, a priori, il n'y a pas grande nécessité à le faire. Je pense à lui souvent, pourtant. Je le connais presque par cœur. Pour l'instant. Car il est encore suffisamment mince pour que je m'en souvienne très bien. Je l'ai écrit avec mon sang, avec mes larmes et mes rires. Je l'ai écrit avec ma peau et mes souvenirs, à l'aide de mots. Rien d'autre.
Souvent, le matin, m'éveillant (je suis pressée de le retrouver), je pense à lui. Je prévois d'y toucher encore. Le remanier, comme on dit. Le mot n'est pas joli mais veut bien dire ce qu'il veut dire. De lui rajouter des éléments. Ici ou là. Modifier l'ordre des chapitres, par exemple. L'augmenter de quelques phrases qui sont apparues soudain. Changer une expression. Le relire une dixième fois pour y débusquer une coquille, une faute d'orthographe ou de grammaire... Il s'en trouve toujours, même après maintes et maintes lectures... De celles qui vous échappent de trop vous être relue, justement. D'autres encore, que ma fille a pu remarquer après l'avoir lu une seule fois, elle qui n'est pourtant pas experte en orthographe. Qu'elle peut avoir vues, et moi non... Aveuglée que je suis, à force de le triturer.

Souvent, ce texte, je pense à lui dans son fond, pas seulement en sa forme immédiate qui maintenant s'impose à moi du seul fait de son existence. Un peu comme une évidence. Je me demande alors comment il aurait pu s'écrire s'il avait été autre. Autrement rédigé que sous la forme d'une suite de petits portraits. Défilé de personnages "en situation"... S'il avait été, par exemple, un roman... De ceux qu'on appelle "autofiction", c'est-à-dire parfaitement contrôlés et qui ne comportent que peu de clés.
Le mien, de roman, ou la mienne d'autofiction, je la donne au lecteur clés en main, comme une maison dans laquelle toutes les pièces sont à visiter, chacune représentant une partie, à peine déguisée, de la "narratrice". Une part d'elle-même que les soi-disant portraits de tous les Ils et de tous les Elles qui l'ont construite révèlent de manière évidente. Trop, peut-être.
Je ne sais pas mentir. Je ne veux pas mentir.

Est-ce la raison pour laquelle je pense que ce texte n'a aucune chance ? Rien pour lui ? Car il vaudrait mieux mentir, quand on écrit. Chacun le sait, pourtant.

Ma fille m'a dit, après l'avoir refermé, et ce fut là le plus beau compliment qu'elle puisse me faire, le plus grand bien qu'elle puisse dire de lui : "Tu vois, (a-t-elle dit "Maman"? cela se pourrait, je ne sais pas, je ne sais plus déjà), cette lecture m'a donné envie de partir, de voyager..."
Voyager ! Étonnant, vraiment... Toutes les scènes du récit se passent dans le même quartier et pour ainsi dire la même maison ! Est-ce l'au delà de l'espace-temps qu'elle a pu ressentir ? Qui l'attire dans les méandres sinueuses des pages, qui pourraient sembler de prime abord donner le sentiment de tourner un peu en rond... Ces incursions dans le temps, qui est celui de l'enfance et de la jeunesse, où elle se trouve encore un peu elle-même... Une certaine liberté de l'écriture faisant fi de la chronologie et de la bien-pensance, qu'elle découvre, lisant ces soixante-trois pages, elle, l'historienne...

On pourrait dire alors que ces pages libèrent la fille après avoir donné à la mère la possibilité (et le pouvoir) de s'échapper...
Rester dans les hauteurs, l'idée est belle, mais il y a beau temps que chacun ne va plus jusqu'au bout de ses sentiments. Conclure, il faut y renoncer. Il n'y a tout simplement plus moyen de le faire. Et il n'y a plus ni révélations, ni confessions, ni spéculations.
Ne pas rendre de comptes. Nous sommes à soi-même déjà peu enclins à nous expliquer nos actes. À dresser des bilans de conscience.
Un jour je fus frappée par l'importance qu'il y a à garder les lèvres closes, par la secrète supériorité que confère le silence. Je passe la moitié de mes nuits à traduire mes pensées en écrits. Plus la formulation est fausse, plus on en est content.

Tu dors comme un sonneur alors que je serais plutôt insomniaque.

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