Entre nous deux (1)
Mercredi
13 janvier 1999
Avec
Serge, je n'ai jamais besoin de réclamer de l'argent. Il m'en
donne dès qu'il perçoit (et il perçoit vite) chez moi une gêne, une difficulté à ce sujet. Il sort alors un ou plusieurs billets de ses
poches qu'il a nombreuses (Agnès lui en coud de supplémentaires pour qu'il en ait partout) et me les tend, sans
rien dire. Pour que ça s'arrête, que je n'aie plus "cet air-là, contrarié". Il n'a jamais roulé sur l'or mais n'admet pas que l'argent soit un problème. Surtout pas un problème
qui vienne s'immiscer entre nous deux. Gâcher notre après-midi.
Lorsqu'il
voit, grâce au pouvoir de quelques
billets, que je suis contente, soulagée, à nouveau disponible et gaie, cela semble lui aussi le
rendre heureux. Rien que cela. Pas de quoi en faire tout un plat. Passons à autre chose maintenant.
Je ne dis
pas qu'il ne demande rien en échange. Souvent après il réclame un baiser, et pas le
genre de baiser qu'on ferait à son papa pour le remercier.
Non. Mais comme il le demande tout de suite
après, justement les choses sont
claires et ça me fait rire. Je ne peux pas
refuser, et je sais très bien que ce n'est là qu'une forme de jeu. Tout est un jeu pour lui de toute façon. Et moi, j'ai bien compris depuis le temps que je ne
peux être sentimentale que lorsque
je sais que j'ai de l'argent sur mon compte. Ne pas en avoir, ne pas être en mesure de voir venir me met dans un état tel de non-disponibilité
et d'angoisse qu'alors je ne suis plus là pour personne. J'en veux
soudain à la terre entière, et surtout aux hommes qui m'accompagnent dans cette vie
de merde faite uniquement de soucis et de préoccupations,
pour les autres et pour soi-même.
Mais bon
sang ! la vie, ça ne doit pas être que ça !
À présent, j'attends de l'autre qui dit m'aimer, solidarité et tendresse. Seulement cela. Ça suffira, merci. Mais ce n'est pas là ce que les hommes en général apprécient d'avoir à donner (aux femmes, en tout cas). Car eux-mêmes attendent en retour et très
fort quelque chose qu'ils ne pourront probablement jamais obtenir et qui leur a
toujours manqué depuis que celle de leur mère s'est émoussée : la passion. La passion pour eux-mêmes, qu'ils continuent malgré
tout de rechercher. La passion que l'on pourrait avoir d'eux et dont ils ont
besoin pour vivre. Une passion formidable, à
l'égal de celle qu'ils
ressentent, et qui ne devrait jamais - jamais - devoir s'user à l'épreuve du quotidien, mais au
contraire grandir, s'épanouir à tel point que celle qui l'éprouverait
envers eux en retour pourrait bien s'effacer, disparaître jusqu'à
n'être plus qu'une petite ombre dévouée, qui les suivrait partout...
Et Manu,
le beau, le jeune Manu, qu'est-ce qu'il fiche ? Il m'a rappelée. Comme je n'étais pas disponible, j'ai dû le rappeler encore. Nous nous cherchons. Il a fixé un rendez-vous que j'avais espéré mais pas demandé moi-même, puis il a subitement annulé le rendez-vous, juste avant l'heure dite. Il s'est dégonflé, je crois. Tout heureux qu'il
semble être dans sa récente installation avec sa copine, il a dû soudainement réaliser qu'il n'en avait rien à faire de moi ou bien, au contraire, avoir peur, à cause de cette amourette d'un soir, de mettre son bébé-couple
en péril. Je n'en sais rien.
Comment pourrais-je savoir ? Je ne dispose d'aucun élément. Je le connais à peine, ce garçon. J'ai décollé, dans ses bras. C'est tout.
Maintenant, une fois que les choses paraissent bien loin, et passé la déception (et la tout de même petite vexation), je me dis que notre minuscule histoire
ne valait pas plus que ça, que c'est lui qui est
raisonnable, et moi complètement folle.
Et pourtant,
ce genre de folie, j'aimerais bien que cela m'arrive encore...
Jeudi 11
février
Fini le
joli rêve. Je retrouve la réalité, et parfois, ses cauchemars.
L'inquiétude me ronge. La trace écœurante de la mort qui rôde. Ma fille. La cadette. Dix-sept ans. J'ai rêvé cette nuit que flottait
autour d'elle le mot Séropositivité. Ce n'était qu'un affreux mauvais rêve,
je sais. Comme quand on est enfant, qu'on a peur la nuit et que les parents vous disent mais non, chérie, les monstres à longue queue et dents
pointues, ça n'existe pas, voyons...
Réveillée en sursaut (extrêmement tôt pour un dimanche matin) par
son radio-réveil qui se met en route dans
sa chambre (elle n'est pas là !), je me lève pour aller couper en appuyant sur n'importe quel bouton
le son des voix fortes, étrangères, criardes et envahissantes, puis retourne me coucher.
Mais ça y est, trop tard! la machine
à cogiter s'est alors mise en route.
Je vais reprendre une à une toutes les pensées mauvaises...
Comment
ai-je pu, depuis trois semaines, me rassurer à
si bon compte ? Je me rappelle son retour de chez le médecin. La claque déjà que j'ai reçue. Une première.
"Maman,
la gynéco dit qu'il faut que je fasse
le test HIV (elle dit ça comme s'il s'agissait de
mettre à jour ses vaccins ou que je signe son carnet de correspondance) parce que
j'ai une MST (elle en serait presque fière) et qu'elle pense qu'il y a
forcément quelqu'un qui a dû me la passer..." (c'est clair)
Je
cherche en moi les mots à dire dans ce genre de
situation (nouvelle). - Mais toi, qu'est-ce que tu en penses ?, je demande. Tu
n'as pas eu, au moins, de rapports non protégés, n'est-ce pas (rassure-moi, rassure-moi, je t'en prie
rassure-moi)?
- Non, laisse-t-elle tomber, sans même tourner son regard vers moi. Elle est en train de
regarder une série inepte à la télé, avec un air totalement serein, ce qui aurait tendance à me rassurer plutôt, sauf que je remarque aussi
qu'elle tient fortement à éviter le sujet, et toutes questions allant avec... Elle n'a
pas envie de parler plus. Et je pars seule à
la pharmacie acheter les médicaments de la prescription
du médecin, qu'elle me tend après l'avoir sortie toute
chiffonnée de son sac.
Je me
sens ivre. Ivre tout à coup du souci brutal qui
m'est tombé dessus. Totalement sonnée. J'ai bien de la difficulté
à échanger les quelques mots nécessaires
avec la pharmacienne, le vendeur de journaux ensuite, et pour finir, la boulangère... Je me sens devenue tel un automate. C'est étonnant combien les mauvaises nouvelles peuvent vous faire
quitter soudain votre propre corps, qui continue alors de fonctionner tout seul.
J'ai déjà connu ça. J'aurais aimé ne pas avoir à le vivre encore une fois.
On
m'explique (une voix, venue du lointain) pour le traitement de ma fille : elle
prendra celui-là, de médicament, dès ce soir, en une seule prise;
les gélules, ça doit être le midi et le soir, au
cours des repas...
Je n'entends rien. J'en suis déjà, moi, à la trithérapie. Il faudrait que je parle. Que je parle à quelqu'un. Mais à qui ? Au fait, il est où, le père ? Je rentre en vitesse à la maison. Il me faut voir ma fille, et sans plus tarder.
Elle est toujours devant sa série. Elle rit d'un dialogue
insignifiant, ce qui devrait me tranquilliser, mais m'inquiète au contraire beaucoup. Elle est débile, ou quoi, cette gosse ? On est toujours plus ou moins à côté de la plaque, quand on a dix-sept ans. Rappelle-toi.
Je sors
de la poche de mon manteau le sachet de médicaments. À mon tour, je lui ré-explique le traitement. Elle
m'écoute attentivement, puis me
remercie. Bien élevée, la petite, polie avec maman. Elle voudrait bien pouvoir
continuer de regarder la télé. Je dis tout de même : - Tu vas faire le test.
Elle lève les yeux vers moi : - Mais non, pourquoi je le ferais ?
- Tu n'es
pas inquiète ?
- Mais
pas du tout, Maman... je t'assure.
- Alors
comment expliques-tu que tu aies chopé une MST ?
- J'sais
pas. Mais tu n'as aucune raison de t'en faire. Vraiment pas...
- Si tu
es tranquille, je le serai aussi. Mais fais le test.
Je quitte
la chambre, un tout petit peu rassurée. Les doigts d'acier de
l'angoisse ont momentanément (que je crois !) lâché prise sur ma nuque. J'aurais
dû, je me dis, lui parler avant de sortir, je me serais épargné ainsi un quart d'heure de
mortelle frayeur. J'aurais bien pu me faire renverser, dans la rue, tiens...
Trois
semaines vont ensuite s'écouler, dans l'oubli
(presque), et l'insouciance. En même temps qu'elle en guérit, le mystère de la MST (dans
"MST", il y a Sexe et Transmissible, non? qu'est-ce que tu comprends pas dans ces deux mots?) s'est évaporé on dirait. Mais à présent, la demoiselle n'a pas
ses règles... "Mal au ventre,
dit-elle, ça doit être les médocs", mais pas de règles qui arrivent....
"Le
sida et une grossesse (j'en sue d'angoisse), ça
ferait beaucoup, lui dis-je. Tu en as d'autres, comme ça ?... Surtout que d'après
toi, la MST est arrivée sans que n'ait eu lieu
"aucun rapport"...
On évoque alors la Sainte Vierge, - elle rit - mais ça ne me fait pas tellement rire. Plus tard, je réalise qu'elle a affirmé seulement n'avoir pas eu de
"rapports non protégés". Et donc c'est par le biais de ceux qui l'ont été "protégés" que l'angoisse se
saisit de moi à nouveau... Elle a bien des
rapports. Avec qui ? Pourquoi n'en parle-t-elle pas ?
Guérie, elle annonce qu'elle part en week-end. Je ne l'aurai
plus sous les yeux... Petite adaptation pour moi nécessaire, qui me prend quelques heures. De là-bas, elle téléphone que "tout va bien". Je suis (bêtement) contente pour elle. C'est ce que je lui réponds en tout cas. Je
suis contente pour toi. Mais hélas (pour moi) je fais l'erreur de lire un article
(alarmant bien sûr) dans Le Monde, concernant le
sida. Vivre avec le sida, ça s'appelle. Vivre... Survivre, oui... Ils en ont de bonnes.... S'ensuivent une sorte de fatigue immense, la
nuit, les réveils... Les mots de l'article
me reviennent sans arrêt. Par séquences brèves. Rapport protégé-accident de préservatif-rapport avec une personne à risque-séropositivité découverte en même temps que la grossesse (40% des cas)-jeunes délinquants qui sont peu ou mal suivis médicalement, ceux qui sortent de prison, qui ne savent pas
qu'ils sont porteurs du virus et contaminent tout autour d'eux...
Cela défile à une allure folle et se déroule ainsi qu'un ruban d'évidence à présent. Une évidence que j'ai mis trois semaines à ne plus ignorer. Et ma fille n'est pas là.
Attention!,
quand elle rentrera, il faut vraiment que je parvienne à lui poser les bonnes questions, les questions précises, et pas que je me laisse endormir par la douce mélopée inconsciente de la jeunesse.
Que je sorte, moi, de ce flou délirant !
Message
que je m'adresse à moi-même reçu 5 sur 5. Mais saurai-je le
faire passer à l'intéressée ?
J'ai
soudain l'impression qu'elle passe une partie de son temps à mettre du poison en bouteille et que c'est moi au bout du compte qui vais hériter de la cave.
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