Entre nous deux (10)
Dimanche
9 mai 1999
De chaque
personne je voudrais arriver à extraire la dimension romanesque, en travailler la matière, mais soit je n'y parviens pas faute de talent soit la
personne en question finit par m'échapper et la fin de
l'histoire brodée autour d'elle alors ne me
convient pas ni ne me plaît, est trop banale ou prosaïque. Elle finit par ne ressembler en rien de ce que j'ai
imaginé au bout du stylo.
Les
choses soudainement retombent. C'est qu'il n'y a je crois jamais de bonne fin, dans
aucune des histoires. Les fins réelles sont à mourir d'ennui, et les fins inventées sont grotesques et tellement peu (généralement) inventives...
C'est une
des raisons pour lesquelles il est difficile d'écrire.
Je ne
sais pas envisager les fins. Par quel bout les prendre. Même en tant que lectrice, elles me déçoivent presque toujours. Je me mets le plus souvent à en vouloir à l'auteur, dans les dix dernières pages du livre que je viens de lire. Tout ça, pour en arriver là ! Tu nous as bien promenés, dis-donc !...
Je sais
parfaitement que la fin ne doit être un but en soi ni pour
celui qui lit ni pour celui qui écrit, et je préfère la promenade sans fin des débuts. J'adore les débuts. En toute chose. Début d'un amour, bien sûr, début d'une vie (qu'y-a-t-il de plus beau, de plus émouvant qu'un nouveau-né
?) et, avant toute chose j'aime le commencement dans les relations, lorsque
tout est encore à découvrir...
Le début du repas, le début d'un film, d'une saison,
de la journée, d'une conversation, d'une
carrière, d'une nuit...
Je
redoute en toutes choses d'avoir à l'acheminer vers la fin.
J'ai pensé à la mort, ces temps-ci. Je ne
pense à elle que rarement. C'était juste après avoir vu un film de
Misogushi. Les contes de la lune vague
après la pluie. Film qui date de mon année de naissance et qui retrace sous forme de parabole le
parcours de cinq personnes, deux hommes, deux femmes et un enfant, dans le
Japon du XIIIème siècle. Misère, travail, guerre, déportation, viols et meurtres... On pourrait presque se
croire au Kosovo d'aujourd'hui, à la veille de l'an 2000...
J'ai
saigné durant toute la projection du
film. C'étaient seulement mes règles, mais à peu près dix fois plus abondantes qu'habituellement. Et
je ne les ai plus très souvent. J'ai eu comme
l'impression que c'était là le grand Final. Qu'après, je ne les aurais plus
jamais. Plus jamais de ma vie qui allait, elle aussi, s'arrêter, comme chacun des cycles prévus, organisés par la nature. Je ne pouvais
pas pleurer (c'était coincé en moi) mais je saignais, je saignais. Ça ne s'arrêtait pas. Mon être-femme se défaisait de son sang, par
solidarité avec les femmes violées du film, battues, bousculées,
piétinées, trucidées par des soudards, leur
enfant accroché sur leur dos...
Et
pourtant, pour moi, c'était un très bon moment. J'étais avec ma fille qui, au
retour par le métro, n'avait pas cessé de me parler "maternité"...
Lundi 7
juin
Ma mère est morte. Je reprends la plume après trois semaines. On se croit éternel
jusqu'à ce que sa mère meure. Je n'ai pas grand-chose à en dire. J'ai mis une nuit à
me répéter "maman est morte", essayant d'y croire. Je le
disais et le répétais en me tournant et retournant dans le lit. Même encore aujourd'hui après les premiers temps écoulés, je ne suis pas sûre d'avoir bien compris.
Par
moments, je ne ressens absolument rien, à d'autres, je redoute que l'on
m'adresse la parole. Que l'on veuille "m'en parler". Toutes les nuits
il me semble entendre sa voix. C'est le seul signe d'elle tangible qu'il me
reste. Et le jour, je sens son odeur sur les vêtements
que j'ai rapportés de chez elle et dont
rapidement je dois me séparer. Il m'a aussi fallu
trouver où et de quelle façon entreposer ses écrits, que je ne suis pas prête de pouvoir lire... Je tiens tout à distance. Le plus loin possible de moi. Je n'arrive à rien faire de concret. Le définitif
m'effraie. Comme elle est partie très vite et n'est pas morte des
suites "d'une longue maladie", je n'ai pas eu le temps de m'habituer
ni de m'y préparer.
Je n'ai visiblement
aucune réaction particulière au fait qu'elle soit morte. Surprise, prise au dépourvu, ça oui.
Je ne
pensais, pour elle, dans les multiples scénarios échafaudés, qu'à me battre pour qu'elle n'ait pas à se retrouver en maison de retraite, pour la prendre chez
moi, pour ne pas la "prolonger" si un jour elle souffrait... Des bêtises, quoi. Rien ne se passe jamais comme on l'a imaginé.
Ce qu'il
y a aussi c'est que depuis longtemps pour moi, à
part le statut, elle n'était plus guère ma mère mais était devenue ma fille, et une fille qui aurait eu plusieurs
mères. Je me reposais donc un
peu sur les autres. Je ne la voyais pas beaucoup, m'en occupais peu. Elle
savait que j'étais là, disponible, mais n'en profitait pas. C'était toujours moi parmi ses filles celle qu'elle appelait
en dernier lorsque les autres n'étaient pas là ou pas disponibles. Je ne pense pas en avoir souffert, même si je l'ai remarqué. Cela m'arrangeait plutôt. Ce que je faisais pour elle était toujours de mon plein gré,
parce que j'y trouvais du plaisir. Je n'y étais pas obligée car elle était très entourée et qu'elle n'avait pas l'air
d'avoir spécialement besoin de moi. Je
faisais ce que j'estimais être ma part, prenant mes
responsabilités librement et mes tours de
garde sans discuter. Mais je n'avais plus besoin d'elle, comme on a besoin
d'une mère. C'était fini et depuis longtemps, cette époque-là.
Avant qu'elle ne meure, j'étais devenue grande. Chaque rencontre avec elle me
fragilisait car je redoutais la fin qui lui serait réservée. Ce qui l'attendait... Dans la mort, la sienne
propre ou celle de l'autre, ce qu'on redoute le plus c'est ce qui va nous
arriver, bien que l'on sache très bien que passé le moment de la mort, il ne va justement rien nous arriver
de plus... Je ne voulais pas qu'elle souffre ni qu'elle se voie partir. C'est
bien là tout ce dont j'avais une
faible conscience, quand je me mettais à y songer.
Je n'éprouve pas de véritable chagrin. Mais
qu'est-ce qu'un véritable chagrin ? Je me sens même plutôt libérée d'un poids. Celui de la crainte de la voir souffrir, jour après jour. Cette souffrance-là
n'aura pas lieu. N'existera pas. Nous ne la verrons pas se dégrader sous nos yeux impuissants, ce qui ne peut
qu'imprimer en moi une image d'elle abîmée qui aurait persisté je le sais longtemps. Je fus heureuse -
le mot est fort et peut paraître inadapté dans ces circonstances - de la voir partir mignonne et
gaie.
L'autre
poids dont je me sens libérée (je n'ose l'avouer "en public"), c'est celui de
son fantasme. Je me suis longtemps sentie prisonnière des lubies de ma mère. Je ne sais pour quelle
raison, moi, particulièrement. Je ne suis pas encore
en mesure de le comprendre. À peine de l'admettre. Je sais
que je l'ai peu à peu "abandonnée" aux autres qui semble-t-il n'avaient pas ce type de
problème avec elle. Qui devaient en
avoir d'autres, certainement, mais pas celui-ci. Un long malaise s'est installé. La famille, au sens large et privé, encore m'attirait mais je laissais de plus en plus s'écouler de temps avant de m'y replonger. Je ne faisais plus
partie des leurs. C'était devenu trop compliqué, trop pesant aussi. À présent je suis libre. Je me sens libre, détachée des liens dont notre mère seule avait fabriqué les nœuds, et tiré dessus bien serré...
Moi, qui
pour elle aurais souhaité une sobre cérémonie religieuse, la sachant
au fond croyante, je reçus incompréhension et une sorte de mépris des miens à cause du fonds religieux
qu'ils avaient l'impression de voir apparaître ou réapparaître en moi. J'ai eu beau
parler de spiritualité nécessaire - un minimum ! - pour faire le deuil - notre deuil,
à nous, ses enfants, qui n'était pas le deuil des autres, dans la société en général je veux dire, celui qu'on évoque sans y penser plus d'un quart d'heure - leur matérialisme confondant l'a emporté. Seule contre tous.
Il n'est
resté que la mort, l'éclair brutal telle la foudre qui tombe sur un arbre, et la
longue fermeture-éclair que les employés des pompes funèbres remontent tout du long du
grand sac blanc, avant d'emporter le corps dans le fourgon qui s'éloigne.
Et la
pensée que toute "dernière volonté" exprimée correspond à un fantasme de son corps
mort, à une angoisse terrible de la
mort et de la fin, et à un égoïsme profond vis à vis des siens...
Je m'étais toujours sentie isolée
dans ma propre famille. Avec la mort de celle qui fut notre mère, ce sentiment m'est apparu plus net, plus définitif, mais cette solitude alors a commencé de me convenir. J'ai pu m'y sentir bien.
Cette
absence, cette perte aussi tiennent donc en quelques lignes. Je n'en reviens pas. Je me
demande qui je suis pour ne pas éprouver plus de sentiments.
J'ai dû, depuis trop longtemps, devenir
simple observatrice de ma propre existence.
Lundi 14
juin
Depuis
que ma mère est morte, je saigne. Je
"saignote", disons. C'est comme si j'étais
vouée à avoir mes règles pour le restant de mes
jours. Quand les gars du Samu ont voulu lui poser une perfusion, ils n'ont "pas
trouvé de veine". Plus une goutte de
sang ne passait en elle. Cela m'a frappée. Elle était totalement exsangue. Où était-il passé, son sang ? C'est après que j'ai commencé de saigner.
On dit
que c'est le choc.
Mardi 15
juin
Maintenant
que ma mère est morte je peux embrasser
mon père, le serrer contre moi.
Avant, je ne le pouvais pas. C'était interdit. Quand j'étais enfant je me rappelle que tout le monde filait en douce plus ou
moins à son arrivée. Comme des petites souris qui s'enfuient furtivement
quand le matou rôde. Je le suivais jusqu'au porte-manteau en fer forgé du couloir où il suspendait sa veste et lui
tenais son journal, attendant qu'il aille s'asseoir dans un des deux fauteuils
du salon. Il y en avait un face au poste de télévision et un autre le long de la bibliothèque, tout près du poste radio en bakélite. Dès qu'il s'y asseyait en me reprenant des mains le journal du soir, je me collais contre lui, glissant
sous l'espace encore libre du dessous des larges feuillets au papier imprimé bruissant, m'appuyant lourdement
contre son bras et cherchant à m'installer confortablement
sur ses genoux afin de pouvoir tirer une à une sur les bouloches de son
gilet pendant qu'il écoutait des heures durant (ce
qui à moi me paraissait des heures)
la radio, une fois lu et replié le journal. J'étais bien. Nous étions bien, ensemble, même s'il se plaignait parfois en grommelant ("t'as pas autre chose à faire, là?") de l'engourdissement d'un de
ses bras sous mon poids osseux.
Mais ma mère, après, me le faisait payer. Elle disait que j'étais méchante. Méchante avec elle. Avec tout ce qu'elle faisait pour moi,
tout de même. Je vois pas... J'ai rien
fait. Ah bon, tu vois pas. Elle m'en voulait de manifester de la tendresse pour
celui qui la faisait souffrir. Ce salaud, disait-elle, ce monstre, ce tyran...
Je devais, ma parole (elle ne voyait que ça comme explication), avoir décidé moi aussi de lui faire du
mal, vouloir prendre parti pour lui, le soutenir, être de son côté à lui, ce n'était pas possible autrement...
Je
n'avais que six ans !
Quinze
jours après la mort de la mère, nous fêtons, chez lui, les 80 ans du
père. Je me sens toujours isolée. Différente des autres. Je ne sais
pas pourquoi.
Mercredi
16 juin
Après la résistance opposée à Milosevic et l'arrêt des bombardements qui ont permis de la mener à bien, certains se réjouissent, d'autres continuent
de déplorer l'écrasement de la Serbie par l'OTAN. Pas un mot n'est prononcé au sujet du million de réfugiés qui vont enfin pouvoir rentrer chez eux; pas un mot sur
l'inculpation pour crimes contre l'humanité de Milosevic, par le Tribunal
pénal international. Pas un mot
non plus sur l'épuration ethnique entreprise
par le gouvernement yougoslave contre les albanais du Kosovo, depuis une
dizaine d'années. Autour de moi on fait
chorus pour déplorer les seuls bombardements
sur un "petit peuple souverain victime de l'impérialisme américain"!

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