Entre nous deux (11)




Dimanche 1er août 1999

Première journée dans les Pyrénées. On a dormi tous les trois, nous dans la chambre au grand lit et notre gars dans le vestibule sur une méridienne, juste à côté (la chambre "du bout" lui faisait peur),  et sans draps, simplement posés sur nos draps de bain étendus à même les matelas, car notre vieille logeuse n'en a pas prévu... La maison est propre mais lugubre. Au matin, la voiture refuse de démarrer après le long voyage de la veille. Le garagiste vient la chercher. Il nous la rapporte le soir, aux Grottes de Médous, que nous avons visitées après avoir marché sur une route désagréable, pleine de voitures...
Aucun de nous trois n'a le moral. Personne ne parle.
Quinze jours, ce sera long.



Lundi 2 août

"Là, on s'apprête à faire une promenade dans les Pyrénées, c'est bien ça ?" demande François, à la papa... Aucune réponse, ni de mon fils ni de moi. On regarde la route - moroses. Le temps est pluvieux. De gros nuages obscurcissent l'horizon et ferment le couvercle du ciel. Des Pyrénées, nous sommes déjà quelque peu soûlés, il ne faudrait pas trop "en rajouter"... Silence dans l'habitacle.
Puis la voiture tombe en panne de nouveau, juste au col du Tourmalet. Nous devons rejoindre La Mongie en auto-stop. De là, François appelle l'assureur d'une cabine située devant le bureau de tabac. Nous regardons les cartes postales, mon fils et moi, faisant tourner le tourniquet avec une sorte de lassitude désabusée, absents à nous-mêmes. Attendre ensuite la dépanneuse, dans un virage du col. Rentrer en taxi à Bagnères de Bigorre, après avoir fait des courses au Monoprix et manger des frites-saucisses chez Momo... 
Je déteste les voyages. J'écris à Serge. Sans lui parler de tout ça. Je ne sais pas pourquoi, j'ai un peu honte de ce fiasco. C'est idiot car le récit que je pourrais lui faire de toutes ces défaites probablement le passionnerait... Mais je vis déjà les mésaventures et n'ai pas forcément envie de les relater le soir par lettre. D'ailleurs je me sens bien trop fatiguée.




Mardi 3 août

Bagnères de B. Voiture au garage pour fuite d'huile, à présent. Maison. Puzzle. Le fils joue avec les chats qui traînent autour de la maison. Je fais une lessive dans la baignoire étant donné qu'en plus des draps manquants (que j'ai dû aller arracher à la proprio, chez elle) il n'y a pas non plus le lave-linge indiqué pourtant dans l'annonce de location... Laver, frotter, tordre le linge. J'avais oublié ces gestes-là, qui donnent mal au dos au bout d'une heure. Le plus difficile, ici, c'est de parvenir à faire sécher le linge. Cela relève de l'exploit. Il finit toujours par pleuvoir à un moment ou un autre de la journée, et si, par chance, nous sommes là, il faut se précipiter pour décrocher le linge du fil à étendre... pour le ressortir ensuite... quand l'averse a cessé. Ça n'a pas de fin. Je me sens totalement engloutie dans les questions domestiques. Et sinon, l'ennui.

Mercredi 4 août

Bagnères de B. Voiture au garage pour changement des pâles du ventilateur. Le sort s'acharne contre nous. Tentative effectuée d'aller au Lac Bleu (joli nom de rêve) mais nous nous arrêtons à mi-course. Je me fais dévorer par une saloperie de taon, au retour. Réaction inflammatoire, immédiatement très vive. Je suis toute gonflée et bouillante de partout. D'autant plus que me levant le matin après une mauvaise nuit j'ai découvert que mes jambes étaient dévorées de piqûres de puces... Le sol et sans doute les matelas des lits de la maison en sont infestés. Donc (résumons), j'ai le cou et les épaules, plus les avant-bras piqués aux taons, et les mollets et le dessus de pieds irrités (en plus d'être échauffés par la marche forcée) par la colonie de puces qui s'attaquent à eux la nuit et que je n'ai nullement envie de retrouver à la baraque...
Ce qui m'énerve ici (en plus de tous les désagréments matériels ou autres que l'on découvre peu à peu), c'est qu'on ne pense pas, on marche. Il faut produire un tel effort, demander tant à son corps - et moi vraiment, le culte de l'effort je n'adhère pas une seconde - afin de progresser sans autre but que le "sommet", pendant des heures, dans les caillasses et sous le soleil, qu'on ne peut rien faire d'autre, ni penser, ni même parler entre nous... Cela revient en gros à se faire violence pour rien - vraiment rien - et ça, je n'aime pas. Je ne comprends pas à quoi ça rime.

Jeudi 5 août

Bagnères de B. Dernière "consultation" au garage, pour la voiture. On va se promener avec - prudemment, comme on sortirait une vieille tante après des semaines d'hospitalisation. On ne parle que d'elle. Elle est notre unique sujet de conversation. Prudemment, c'est-à-dire que nous devons renoncer au Pic du Midi, en travaux en cette période estivale, et nous contenter du col d'Aspin. 




Vendredi 6 août

Nous nous lançons à la conquête du Lac d'Oô. Quatre heures de marche, aller-retour. Mais c'est beau. Ça vaut la peine. Et on trouve du thé à la buvette, à l'arrivée (épuisés). Au retour, pour occuper mon fils alors que nous progressons péniblement dans le dédale des chemins pierreux, nous discutons tous les deux, en nous tenant par la taille, des deux choses qui l'intéressent le plus : l'argent et les jeux vidéos... Pour l'encourager à avancer je lui en promets, pour la rentrée... Il me les décrit. Avec force détails...

Samedi 7 août

Journée à Bagnères de Bigorre, dont le seul attrait visible est d'être une station thermale. Nous faisons un mini-golf de curistes puis pique-niquons au jardin des Thermes. Notre garçon joue avec un petit bâton qu'il suit tout au long du courant du ruisseau. Finalement, on n'est pas si mal. Et c'est moins violent que de crapahuter vers des sites pour atteindre des sommets éminemment touristiques... J'écris à Serge.


Dimanche 8 août

Nous nous rendons au sommet du Bédat, "jusqu'à la Vierge", déclare (et décide) François. C'est dur, et ça n'a pas beaucoup d'intérêt. François doit porter notre fils sur ses épaules. Selon lui, il faut absolument aller jusqu'au bout (quelque chose à l'intérieur de lui lui en intime l'ordre) alors que moi je m'arrêterais volontiers en cours de route, quand j'en ai assez. Nous ne sommes pas faits ni n'avons été élevés de la même façon... Cela se confirme, une fois de plus.





Lundi 9 août (c'est la Saint Amour... Où est-il donc passé ?)

Nous allons pique-niquer après avoir "tenté" une fois de plus "le col d'Aspin", sur un pont de fer qui surplombe un torrent. Le garçon est content. Je ramasse du plantain pour l'oiseau que nous avons emmené en vacances (personne pour le garder à Paris) et qui nous attend chaque journée d'excursion, dans sa minuscule cage, à la maison de location, regardant les chats rôder au travers de la vitre de la fenêtre de cuisine, bien fermée... 
J'ai écrit à ma fille le matin. Le soir, le fils, une fois son père couché, décide qu'il ne fera plus, "à partir de demain", aucune marche forcée...
Ouf! Merci. Je pourrai de mon côté me planquer derrière lui pour décliner toute proposition de balade aventureuse - et ennuyeuse en même temps...


Mardi 10 août

Nous finissons, après discussion, par décider de nous rendre au Cirque de Gavarny. Une foule dense de pèlerins nous y attend. C'était à prévoir... On mange en arrivant au restaurant de la station, puis c'est parti! on y va. Il faut d'abord "louer un âne" (cela a été convenu dès le matin) pour porter le jeune homme... qui n'a pas cédé là-dessus. Deux heures = 100F. Mais on n'en fera qu'une seule car un violent orage fait revenir tout le monde, visiteurs et montures,  à la base et au pas de course, certains courant même avant l'arrivée de l'orage sur eux (on le voit progresser), complètement paniqués, sous une pluie battante nous fouettant les flancs et les épaules mieux qu'une badine... Trempée jusqu'aux os, je m'achète une écharpe blanche dans une des échoppes du village sur le site, que j'enroule frileusement autour de mon cou.
J'en ai marre des Pyrénées.
Le soir, rentrés enfin, nous trouvons un mot de la proprio sous la porte. "Votre fille veut que vous la rappeliez". C'est la cadette, dont le projet de partir en Espagne est tombé à l'eau, si je puis dire. Que d'eau, que d'eau !... Partout.
Que faire d'elle ? À plusieurs reprises, car elle n'est pas à la maison, le soir, une fois séchés (il n'y a pas urgence), François m'emmène dans une cabine pour lui téléphoner, et que nous avisions sereinement. Nous arrangeons elle et moi d'autres projets.
Comme le téléphone me manque ! Tout est compliqué, sans moyen de communiquer.
J'en ai marre d'être ici !

Mercredi 11 août

C'est le jour (prévu) de l'éclipse solaire. J'écris à ma fille. L'autre. L'aînée. Puis nous allons faire un mini-golf à Bagnères de Bigorre. Nous sommes seuls sur le terrain de jeu et l'éclipse provoque une absence de lumière angoissante. Mais nous passons un bon moment. En suite de quoi nous pique-niquons (encore! tous ces pique-niques à préparer dès le matin!) devant le court de tennis, dont l'idée me vient de le louer pour 14h30... C'est uniquement pour faire plaisir à mon fils. Mais François (pas de chance, décidément) se fait une entorse en tapant la balle avec son jeune "adversaire". Clac! Il s'effondre sur le court. Pharmacie et retour à la maison... En fin d'après-midi, je vais à pied à Lesponne, le petit village le plus proche, acheter des cadeaux dans un hall d'exposition artisanale, suivie par le petit chien "moche et sympa" que je connais bien car tous les soirs il m'accompagne au local des poubelles. Il vient d'une maison, je ne sais pas laquelle, du lieu-dit où nous séjournons : "Par dé Amaré". Nous faisons le chemin ensemble. Il m'attend sagement à la sortie du hall d'exposition et me "ramène" fièrement, quand j'en ressors les bras chargés de menus cadeaux artisanaux. Soirée crêpes ensuite, à l'Armagnac (1969) et distribution des offrandes... François s'est reposé. Il souffre moins. On est bien tous les trois. Et surtout, ça sent le retour...

Jeudi 12 août

Jour de pluie incessante. Nous allons tout de même faire un tour à Bagnères de B. Malgré l'entorse. après la voiture, c'est maintenant "elle" qui décide de tout. Nouvel élément dont il faut tenir compte. Le gars achète un cadeau pour son copain, et moi des chaussons fourrés en laine des Pyrénées. Un petit tour à Campan où se trouvent exposées dans les rues (tradition locale) de grosses marionnettes, et, à cause du mauvais temps, retour à la maison sans autre pause touristique, où nous finissons la journée en nous ennuyant profondément, mon fils et moi, jusqu'à l'heure d'aller (à pied) au restaurant de Lesponne. Nous nous y régalons de garbure et magrets de canard à l'ananas avant de rentrer regarder un film avec Jean Rochefort : Les Bœuf-carottes.
Demain, on part.

Vendredi 13 août

En route pour Paris. Nous quittons Bagnères de Bigorre et sa maison de location flippante. François va porter les draps extorqués à la propriétaire au pressing comme elle l'a exigé, et pendant ce temps celle-ci débarque pour "relever le compteur" afin de nous faire payer notre consommation de dix jours en gaz et électricité ! Je refuse. On s'engueule. Je lui fais le détail de toutes les choses qui ont fait défaut et qui figuraient pourtant sur l'annonce... Je lui balance que nous lui laissons 6000 balles pour deux semaines dans une maison qui ne les vaut vraiment pas, et qu'elle n'aura pas un sou de plus. La petite vieille repart, furibarde. Cette fois-ci, ça n'a pas marché...
Enfin, on part. Nous déjeunons sur la route dans une gargote très sympathique, dans les gorges de l'Aveyron. Je choisis des moules (excellentes) avec des frites.
Neuf heures de route puis une étape chez les parents de François où nous sommes accueillis tels des rois. En prenant ma douche avant de dîner je me surprends à dire tout haut : "Je hais les maisons rustiques !". Là, au contraire, c'est le grand confort, avec plantes vertes autour de la baignoire et mélangeur d'eau à 37°5... La table mise par ma belle-mère, en bas, dans la cuisine d'où montent jusqu'à la baignoire de bonnes effluves de poulet rôti... Fini, les gésiers de canard confits, à peu près unique plat sur la carte, dans les Hautes-Pyrénées... 

Samedi 14 août

Paris, vers dix-huit heures. Nous sommes à la maison. Les filles n'y sont pas mais l'appartement est propre. Le ménage a été fait.
Demain sera un dimanche de transit. Nous repartons en début de semaine, mon fils et moi, plus la fille cadette accompagnée d'une amie pour quelques jours. Je dois repasser les chemises de François qui se sont entassées froissées dans la panière à linge. Je m'occupe des plantes, et de l'oiseau.

Mardi 17 août

Départ pour Trouville, en train avec les enfants. Serge m'a appelée la vielle au soir. Il viendra nous chercher en gare de Deauville. Le matin du départ François se montre désagréable, avant de partir au travail. Ses chaussettes sont percées, son pantalon craqué  "au niveau des parties", il en cherche un autre, ne le trouve pas car il est resté au fond de la panière à linge (épuisée par le repassage des chemises, je l'y ai laissé dimanche). Vraiment, je ne fais pas mon boulot, semble-t-il vouloir me signifier. 
Je ne devrais pas partir. Voilà le problème. C'est seulement ça. Il n'admet pas que je m'en aille. Il va falloir qu'il se débrouille, et ça lui est insupportable. Rien que l'idée, déjà... En plus, son entorse lui fait mal. Je lui remets en place sa bande Elastoplast, dès huit heures en me levant. Première chose à faire au saut du lit, plutôt que de me concentrer sur notre départ en train... Il me donne tout un tas de conseils pour le faire, comme lui l'entend, de directives pour la positionner correctement (et "efficacement", dit-il, sinon, ça ne sert à rien) à tel point que je finis par me demander s'il ne ferait pas mieux de se la mettre tout seul...
9 heures : Ouf! Nous partons. Midi : Enfin, on arrive !
Les (vraies) vacances commencent !

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

L'appel du 7 mai

A vif ou barricadée

Entre nous deux (39)