Entre nous deux (12)
Mercredi
18 août 1999
Il ne
fait pas très beau mais je me baigne tout
de même, avec Agnès qui elle ne craint ni les nuages sombres, ni la pluie, ni le vent. Les filles nous rejoignent peu après. Les vagues nous fouettent le corps, nous recouvrent la tête et il est impossible de nager. Mais c'est
"tonifiant", déclare Agnès, doctement, "mortel", s'accordent entre elles les filles en riant entre deux tasses qui vous noient... Je suis contente de revoir Agnès, presque plus que Serge dont il me semble n'avoir plus
rien à découvrir, et qui est un peu "mou" à présent - inerte, physiquement et
moralement. Endormi en permanence. Séjourner longtemps ici ne lui réussit pas.
Agnès le pousse à aller acheter une nouvelle télé, la leur est en panne, pour
que mon garçon puisse y brancher sa
console de jeux. Le soir les filles se préparent subitement (mais elles
avaient ça dans l'idée depuis leur arrivée sans avoir laissé rien
filtrer) pour aller au Casino de Deauville. On ne les laisse pas entrer. Trop jeunes. Elles
reviennent à une heure du matin et passent me dire bonsoir comme je le leur ai demandé de faire. Je m'inquiète en permanence pour elles. Elles sont assez imprévisibles. Et jeunes, donc. Je suis seule responsable des deux. Et l'une n'est pas "à moi".
Jeudi 19
août
J'ai
l'intention de m'inscrire pour "une promenade littéraire
à Trouville". Moi, ce n'est pas
le Casino qui m'attire spécialement... Il doit y avoir
des textes lus par des comédiens, des "grands", qui ont un temps séjourné ici : Flaubert, Proust, Duras... Je vais au syndicat
d'initiative pour me renseigner, mais c'est trop tard pour le mois d'août. Cela ne reprendra qu'en septembre. Déçue.
J'essaie d'organiser une sortie en boîte pour les filles, qui semblent dès le troisième jour s'ennuyer. Surtout le
soir. L'entrée est gratuite pour les filles
à la discothèque jusqu'à minuit (rabattage!) mais j'ai
peur qu'elles reviennent seules après deux heures. De toute manière, l'après-midi elles vont à la piscine avec le gars-petit-frère qui ne demande que ça, et sont crevées le soir. Et en plus, elles
se trouvent "trop moches pour sortir". Ça
tombe bien. Au moins, je ne me ferai pas de souci cette nuit...
Vendredi
20 août
Les deux
jeunes filles en fleur rentrent à Paris l'après-midi. Serge et moi nous les accompagnons à la gare de Deauville. Il fait très beau pour le premier jour depuis qu'on est là et j'ai très envie de retourner à la plage me baigner. Serge voudrait quant à lui aller au McDo. "Cela nous ferait une
sortie...", dit-il. - Tu appelles ça une sortie ?... On en est là ?...
Lui s'est déjà baigné (argumente-t-il) et n'a pas encore mangé. Moi, c'est le contraire.
Depuis mon arrivée nous sommes toujours comme ça, en décalage complet. Nous ne nous
sommes pas encore vraiment vus. Je veux dire rencontrés seul à seule, en étant en mesure de nous parler et de nous toucher... Nous regarder avec les yeux, surtout. Mais ce
n'est pas au McDo que nous serons en mesure de le faire... Il dit que si ("par-dessus la table"). Finalement on
rentre. Les deux toutous chacun à la niche, docilement. Je
retourne à la plage et il va manger. Agnès l'attend avec le repas prêt.
Je retrouve de mon côté mon amie Solange et sa fille qui sont arrivées ce matin. Nous sommes contentes de nous revoir. Le soir, après la plage et les jeux dans la mer, j'emmène mon garçon et la fille de mon amie manger une frite sur les
planches et jouer à la salle d'arcade.
J'ai raté encore une fois mes retrouvailles avec Serge. Je n'arrive pas
à comprendre pourquoi. La véritable cause, je veux dire.
Samedi 21
août
Le matin,
sur le conseil d'Agnès ("tu verras à Trouville, ces jours de fin août, elle est intéressante, on trouve de
tout") je vais faire un tour à la braderie de Trouville. De tout et n'importe quoi, oui... Je
n'ai pas grand budget déjà, et comme j'ai peu d'attirance pour les brocantes (y voyant
surtout ce dont moi-même je voudrais me débarrasser dans ma propre maison), je rentre plutôt dans une
graineterie (moins de monde) dont la porte est ouverte, pour y voir des oiseaux, même encagés. Le mien me manque.
Des
personnes sont là (un couple) qui viennent de
trouver un oiseau sous un arbre, au port, et ne savent qu'en faire. C'est
visiblement un oisillon tombé du nid. Très joli, avec du jaune et du vert sur les ailes légèrement apparent, laissant
entrevoir les couleurs qu'il arborera plus tard quand il aura atteint sa livrée définitive. Ils souhaitent s'en débarrasser au plus vite ("faire quelque chose pour lui") pour pouvoir continuer leur
promenade du matin à la braderie... J'ai
terriblement envie de le prendre sous mon aile (si je puis dire) et de l'emporter, là, sur le champ, j'ai huit jours pour lui donner la becquée toutes les heures (que ça à faire!) et lui apprendre à voler, mais je résiste. Je pense au retour en train, aux complications
(enfin, s'il n'y avait que moi, ces "complications" ne me paraîtraient même pas en être... je ne les verrais pas).
Devant la perplexité
du couple dont la femme tient le poussin au creux de ses deux mains rapprochées en forme de nid, et le peu d'intérêt du vendeur de la graineterie
pour un oiseau qui n'est pas domestique, donc "invendable", je tente de leur
expliquer comment faire pour le sauver et ensuite (peut-être) le relâcher dans la nature, quand il
sera "bien démarré". Ils n'ont pas du tout l'air intéressé, ni ne sont convaincus de l'utilité. J'ai beau leur dire le nom de l'espèce à laquelle il appartient (jeune verdier), qu'il est très beau et n'est pas malade (tout pour lui!), ils ne se dérident pas. Restent soucieux et embarrassés. Je leur dis que vu son plumage déjà bien recouvrant, il doit avoir
quinze jours et qu'il a dû seulement rater sa sortie du nid. Puis je
sors vite du magasin pour ne pas connaître la suite...
Je reviens à la maison, pleine de regrets. J'aurais dû, oui, j'aurais dû le prendre, ce petit être mal barré qui avait besoin de moi... Durant tout l'après-midi, je ne peux penser qu'à cela, tout en me raisonnant à l'aide de deux constatations : 1/ ce n'est pas moi qui l'aie trouvé, 2/ plus de liberté, allez! plus de liberté... tu as déjà suffisamment de contraintes "spéciales", de tous côtés... Inutile de charger la barque encore un peu plus. Oui, mais... Si petit, si joli, si fragile... ça n'est pas moins de liberté... c'est une liberté autre. La mienne. À moi. Celle de mon choix. Celle de mes actes. Et dans ce cas, la liberté était-elle de ne pas m'alourdir (ça ne pèse que 14g, un piaf) d'une nouvelle responsabilité ou bien de faire ce que je désirais - vraiment - en le prenant justement "en toute liberté", sans penser à rien ni à personne...
J'ai raté l'occasion, je crois. Je m'en
veux. Je voudrais retourner en arrière. À ce matin. Et je me mets à
penser à ce sujet de dissertation que
nous avions traité ensemble ma fille et moi, juste avant le bac, le jour où ma mère est morte. Quelques heures avant qu'on l'apprenne. Le
sujet en était : "Peut-on vouloir
ce qu'on ne désire pas ?"
Hier,
avec cette histoire de petit oiseau tombé du nid, j'ai pour ma part expérimenté une autre problématique, qui est la suivante : "Peut-on ne pas vouloir
ce qu'on désire ?"...
Hier, là encore, encore une fois, j'ai grandi.
J'ai
souffert (réellement, oui) mais j'ai
grandi.
Plus
de liberté, plus de liberté...
(sinon,
c'est plage, bains, manger, dormir, causer avec un peu tout le monde... mais
pas parler - encore - avec Serge. Ni croiser vraiment son regard. Ça me manque. Où est-il donc réfugié ? Ou bien est-ce moi ?)
Lundi 23
août
Dans ce
microcosme très proustien que sont les
Roches Noires trouvillaises, la journée est marquée par l'arrivée (imprévue) d'Antonin, fils de Serge et Agnès, qui fait le ravissement, à
peine masqué, de ses parents. Le grand
fils est de retour et on le couvre d'attentions. Maintenant qu'il est là, "c'est mort" comme dirait les filles, pour le voir un peu plus. Il ne va pas le lâcher d'une semelle. Peu après son arrivée, Antonin descend, majestueux, sur le banc de sable me rejoindre où je suis avec mon fils qui construit une fortification à la (grande) pelle. Il me parle, d'emblée et sur la plage, de ses "difficultés conjugales". Toujours un peu excessif, c'est ainsi
qu'il décrit ses problèmes du moment avec sa quatrième
copine... Je l'écoute. Plus tard, j'emmène les petits, le garçon et la fille, faire un mini-golf sur la plage de
Trouville. Cher, bruyant et très mal entretenu, on ne fait
pas une partie des plus agréables mais le fiston est très en forme et devant sa petite partenaire de plage, il fait le
pitre. Je les vois bien s'entendre et s'amuser. Mais nous avons hâte d'en finir avec ces 18 trous, pour aller enfin manger
une gaufre !
Mardi 24
août
C'est la
journée des enfants de la banlieue,
sur la plage de Trouville. Cinq mille, ils sont. Tous Noirs, Indiens ou Maghrébins, accompagnés de bénévoles Blancs, aux tempes grisonnantes. Ils sont tous beaux et contents. Mon fils et moi nous nous
baignons (de l'autre côté de la plage habituelle) à
côté d'un grand-père, bénévole au Secours populaire, en train de jouer au ballon dans l'eau avec deux petites filles d'origine africaine. Les trouvillais font la gueule... Ils osent même se plaindre, pour certains... "Tous les ans c'est
la même chose... depuis vingt ans", soupirent-ils en traînant leur chaise sur les gravillons de la terrasse des
Roches Noires, où ils sont cantonnés, le plus haut et plus loin possible du bruit, des rires, et des éclaboussures d'eau et de sable, frileusement resserrés les uns contre les autres...
Après notre bain, il nous faut aller à côté d'eux car nous aussi nous sommes des habitants des Roches Noires... Des malgré nous. Pas tout à fait, j'ai le sentiment, ce jour-là. Pas comme eux. Non, nous ne sommes pas comme eux. Vraiment pas. Serge n'y est même pas. Comme chaque année ce jour, il préfère ne pas sortir de la journée. Ou alors le soir. Quand les autocars sont repartis.
Après notre bain, il nous faut aller à côté d'eux car nous aussi nous sommes des habitants des Roches Noires... Des malgré nous. Pas tout à fait, j'ai le sentiment, ce jour-là. Pas comme eux. Non, nous ne sommes pas comme eux. Vraiment pas. Serge n'y est même pas. Comme chaque année ce jour, il préfère ne pas sortir de la journée. Ou alors le soir. Quand les autocars sont repartis.
Agnès me prête son appareil photo pour que
je puisse prendre la foule joyeuse bigarrée. Le soir, dès après dix-huit heures, nous réintégrons notre espace de plage de
nouveau déserté. Puis, maison. À la télé, mon fils et moi, nous
regardons un James Bond (Dangereusement vôtre). Je m'endors avant la fin.
Le matin, dès 8h, Agnès était venue pour m'emmener
faire une balade sur la plage. D'où probablement, ma grande
fatigue du soir.
Mercredi
25 août
Dernière journée à Trouville. Je vais en ville, seule, par les planches. Au
retour, plage avec Agnès et Serge. Je n'ai pas
l'intention de me baigner mais à force de les voir entrer et
sortir de l'eau, ils finissent par me faire envie. Il pleuvote quand nous
sommes à l'eau. Le fiston, à l'abri sous le parasol (le temps pluvieux lui donne de
l'arthrite du genou), nous faisons une "course", Anita, une amie,
Serge, Antonin et moi... à la nage... C'est forcément Anita qui "gagne", excellente nageuse, suivie de Serge qui y met toute sa force et son énergie. Antonin et moi, bons derniers, nous papotons en nageant, sur la fin... Retour à la maison pour déjeuner et finir les restes avant le départ. Mon gars veut aller à
la salle d'arcade "une dernière fois". Solange vient
avec sa fille nous chercher un peu tôt. Il claque 50F, lui et sa petite copine, en seulement dix
minutes, et nous revenons par les planches pour retrouver sur la terrasse la famille Ladkine. Plage ensuite avec Solange et sa fille. Puis
Antonin vient nous chercher au bord de l'eau comme convenu, pour charger la
voiture avec nos affaires. Il rentre lui aussi sur Paris. C'est le retour donc, dans sa Twingo, pas en train.
Pizzeria
en arrivant, avec François qui ne "nous attendait pas ce jour-là". Dodo direct... sans
passer par la case Amour.
On s'observe, tels deux chats qui auraient vécu jadis ensemble.
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