Entre nous deux (2)
Samedi 13
février 1999
Combien ce
dimanche va me paraître long, d'ici son retour ! Il
n'y a qu'elle, j'en suis consciente, qui puisse me tranquilliser. Mais
attention! il faut que je parvienne à lui poser les bonnes
questions. Celles précises qui permettent de bien
cerner les choses. Quand il est encore temps. Ne pas se laisser embobiner, donc. Ni détourner du sujet.
1/
A-t-elle, oui ou non, eu un rapport complet et protégé ?
2/ Si
oui, est-elle certaine qu'il n'y a pas eu d'"accident" ?
3/ Avec
qui ? Est-ce avec ce garçon de six ans son aîné (qui sort de taule) ?
4/ Quand
va-t-elle se décider à faire le test ?
Selon ses
réponses à 1,2,3, j'attendrai le résultat
du test, dans l'angoisse ou non...
Mais
acceptera-t-elle d'y répondre ou bien me
rassurera-t-elle à bon compte, comme l'autre
fois ?
Les mots
en eux-mêmes sont ce qu'ils sont. Ils
devraient pouvoir me rassurer par la sagesse qu'ils véhiculent, s'ils sont sensés.
À les écouter, ils n'ont pourtant aucune prise sur moi. Ni
positive, ni négative. Ceux qui veulent bien les
prononcer, de façon hasardeuse, hésitante, se tenant bien à l'extérieur du problème, ne sont pas entrés dans mon trip à moi.
Pas encore. Je ne tiens pas à ce qu'ils y soient
d'ailleurs. Ce qui me glace, c'est le silence qui s'ensuit quand j'ai parlé de mes inquiétudes à quelqu'un. Il faudra attendre seule réfugiée à l'intérieur de mon obsession, le
retour de celle qui me délivrera. Peut-être.
Dimanche
14 février
Celle qui
devait me délivrer est rentrée plus tôt qu'il n'était prévu et je me suis précipitée sur elle pour lui faire part
du retour de mes inquiétudes. Cette fois, elle n'a en
rien chercher à les amenuiser. Au contraire,
elle dit n'être pas "sûre à 100% qu'il n'y ait pas eu
d'accident de préservatif". Ben tiens, évidemment ! Montée subite d'adrénaline. La machine se remet en route. Et, oui, c'est bien
avec ce garçon qui a fait de la prison, et
non, il n'a pas encore fait le test mais il est "très sensible" et elle a "confiance en lui"... (je ne vois pas ce que ça vient faire là)
Et moi, pas. Du tout. Tu m'excuseras.
Or donc,
je l'envoie dès le lendemain matin se faire
faire une prise de sang au laboratoire le plus proche, et j'en suis quitte pour
passer trois jours et deux nuits dans les affres de l'attente. La nuit je m'éveille toutes les heures, retrouvant à chaque fois mon souci principal qui semble me tirer par la
manche pour se rappeler à moi.
Si l'on s'en tient à l'affirmation selon laquelle le souvenir est la vie, et
l'oubli la mort, une bonne partie de notre vie alors ne serait que désespoir. Et que la mémoire immédiate ramène toujours à la même chose prouve seulement que
je suis en état de me battre... pour mon
existence même.
Si l'inconscient (d'après Freud) ne reconnaît pas la mort, la conscience, celle qui me cueille dès mon réveil, elle aussi est incontrôlable. À peine les yeux ouverts je
suis mise en devoir d'aller piocher dans le petit carré de terre du mauvais souvenir qui me tient lieu d'esprit actuellement.
Cet esprit qui n'est plus mien. Qui vient de se briser en mille morceaux.
La journée, presque rien ne me distrait de l'histoire en cours. Je
m'abrutis dans le sommeil à rattraper, et dans l'activisme
du ménage. Que tout redevienne
clair. Clair et propre. Sain, surtout. Elle, elle continue d'être sereine, me parle de choses et d'autres...
Comme je
souffre ! C'est bien pire que l'amour. Enfin, c'est l'amour. Mais sous sa forme la plus dévastatrice. La plus cruelle aussi. Un pont vient de s'écrouler et je ne peux plus traverser la rivière.
Le fait
qu'elle soit allée faire le test munie de la
prescription de la gynécologue rend mes peurs encore
plus concrètes. Ce n'est pas moi qui l'ai
inventée, cette prescription !
Rationnellement, je ne devrais pas être si inquiète, mais il n'y a pas beaucoup de rationalité là-dedans. Je vis surtout une
sorte de séparation avec ma fille, qui, il
me faut à présent l'admettre, a donc commencé de vivre sa vie de jeune femme tout à fait en dehors de moi. Sur celle-ci, je n'ai plus aucun
contrôle. Jusqu'à maintenant je pouvais la protéger. C'est fini. Et pourtant je la sens si peu prête, si vulnérable et bien en danger ! Et
elle se laisse par ailleurs encore tellement prendre en charge pour toutes
choses, que je me surprends du coup à lui en vouloir terriblement.
Pour tout
ce qu'elle me fait. À moi.
Mercredi
soir, les résultats sont tombés. Test 1, test 2 : NÉGATIFS.
Pas de
contrecoup, pas d'euphorie. Juste un soulagement que je sens provisoire.
Je
m'offre en solo un petit verre de porto en grignotant des cubes d’emmental et
du bon pain frais. La nuit, je regagne aussitôt
un sommeil apaisant, même si je me retrouve encore de
temps en temps les yeux grands ouverts dans le noir : Ah oui, c'est vrai, il n'y a rien. Tout va bien. Jusque-là,
tout va bien... Je
me rendors presque aussitôt et retrouve mes petits rêves stupides et charmants tels
que je les avais laissés. Ceux que j'aime bien. Qui
me permettent de liquider mes peurs.
Je suis
une petite fille de dix ans, un peu "sauvageonne", et François Truffaut (ou alors Jean-Pierre Chevénement , et ses jeunes sauvageons, ça lui irait bien ?) va m'adopter... en tant qu'enfant sauvage intéressante à étudier... Jusqu'alors il n'avait eu que la version petit mâle sauvage. Son étude n'était donc pas complète. J'ai une bonne fée qui s'occupe de moi en attendant que tous les papiers pour l'adoption plénière soient faits : et cette "bonne fée", c'est Bernadette Laffont...
Je suis
une nature heureuse, un cœur simple. Je n'éprouve inconsciemment aucun attrait pour les bénéfices secondaires de la peur.
Dès qu'elle peut cesser, je la
fais rapidement cesser.
Lundi 22
février
Je
voudrais revenir sur la peur, mais cette fois de manière théorique. J'en ai à présent les moyens. Il me semble
que celle que j'ai éprouvée récemment a tout de même laissé des traces dont je ne me suis
pas tout de suite aperçue. Il aura fallu quelques
jours.
Quand je
me voyais dans une glace le lendemain et le surlendemain des résultats du test HIV, je m'étonnais
presque de n'avoir pas soudain des cheveux tout blancs. Cela ne m'aurait pas
surprise outre mesure.
En quelques jours, quelques heures, j'ai pris
conscience, dans ma chair, que nous sommes mortels et les enfants aussi.
Auparavant, cela ne s'était jamais produit avec une
telle intensité. J'ai souvent eu peur pour
eux, comme toutes les mères, je me suis fait du souci,
j'ai craint l'enlèvement, la drogue, la maladie,
le viol, la disparition, mais jamais aucune de ces craintes n'a pu s'accrocher à quelque chose de réel. Curieusement, pour notre époque, je n'avais jamais pensé
au sida. Et voilà que brutalement, dans mon
univers protégé, cette terreur-là a fait son apparition.
Depuis, même momentanément rassérénée, je ne me sens plus comme
avant. Il s'est passé quelque chose d'irréversible. Quand je marche dans la rue, je me demande
comment je serais parvenue à avancer ainsi sur le trottoir,
mettre un pas devant l'autre, l'air normal,
si au lieu de NÉGATIF il avait été écrit sur la fiche de résultats du laboratoire
POSITIF. Quelle attitude alors aurais-je pu avoir par exemple face à la boulangère qui répond (régulièrement) à mon "à demain", par un supposé amusant "non, pas à
demain, à deux pieds..."?
Je
demeure solidaire de celle que j'ai failli
être. Une mère éplorée, enfoncée dans le malheur, et je n'ai
plus les épaules légères. Les petites fêtes en famille, entre amis, même
si je les apprécie d'autant plus qu'elles
sont encore possibles, qu'elles ont failli ne plus l'être, me paraissent complètement
dérisoires, une gentillette
illusion générale de bonheur affiché, encore toujours menacé.
J'ai
vieilli d'un coup.
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