Entre nous deux (3)
Mercredi
24 février 1999
Il m'a
fallu laisser passer du temps. Une certaine lassitude s'est emparée de moi. Ne pas démissionner pourtant. Je n'ai
pas le droit.
Il m'a
semblé que j'avais besoin d'un repos
- comme on dit "grandement mérité". Que je pouvais partir quelque temps. J'avais imaginé les mots à dire à ma fille.
"Pendant
mon absence, tu n'es pas autorisée à dormir ailleurs qu'ici. À
la maison. Bien entendu, il n'y aura personne pour vérifier, mais tu dois te souvenir que tu n'as pas mon
accord."
Finalement,
je ne suis pas partie. Et je ne lui ai rien dit. J'ai ravalé mes paroles de confiance. Mes grandes décisions de mère responsable. Une nuit, elle
a dormi ailleurs qu'à la maison. J'étais au courant. Je n'ai pas dit non. Cela s'appelle je
crois la responsabilité. Prends tes responsabilités. Plutôt que l'interdit, j'ai joué cette carte-là, qui ne s'apparente pas du
tout à la confiance.
À présent, j'aimerais bien pouvoir récupérer un peu de ma vie à moi. Ne plus sans cesse avoir à penser aux autres. Je me rétablis
tout doucement, mais personne ne sait même que j'ai été malade.
Je n'ose
plus écrire de crainte encore une fois - une fois de plus -
d'avoir surtout, écrivant, à gratter la plaie. Quel est
cet étrange souci maternel
permanent qui m'est tombé dessus ? Je dirais, plutôt que "maternel", existentiel. Voilà, c'est ça. Je souffre d'une maladie existentielle. Je n'ai aucun
moyen connu pour en guérir. Pas de traitement.
J'ai pu rencontrer récemment, des personnes de ma
fille (oh! le lapsus, elle m'obsède donc à ce point?) de ma famille, veux-je dire. Retrouvé le plaisir d'être ensemble, de se raconter,
de manger, de boire. Mais cela aussi est factice, ou si ce ne l'est pas complètement, reste en tout cas bien à la surface des choses.
Mais être
futile, être coquette, jouer à des petits jeux de séduction, rester ironique avec
soi-même, c'est respirer aussi
quelques minutes, quand l'inquiétude, la vraie, a fini par lâcher prise. Enfin! Ne plus baigner pendant quelques heures
toujours dans le même bouillon. Le bouillon des
familles, Papa, Maman et les enfants...
Et lui.
Je dis "lui" mais je ne pense à personne en particulier. Ceux
du dehors, disons. Lui, au bout du fil, qui rit, vous écoute, vous relance, semblant attendre son heure. Drôle d'impression. Grisante sur le moment mais qui peu à peu se transforme en un sentiment de dérisoire.
On ne
peut pourtant pas tout le temps être grave et sérieux ! Je n'aime pas quand je badine et flirte et je n'aime
pas ceux qui me laissent badiner. Ce n'est pas celle-ci la légèreté que je recherche. D'ailleurs, peut-elle venir quand
justement on la recherche. On l'a ou ne l'a pas. Je ne la détiens pas.
La nuit
qui suivit (qui suivit quoi, je ne sais pas, car toutes mes nuits sont
pareilles et viennent clore des journées identiques à elles-mêmes) fut longue et incertaine, emplie de cauchemars et de réveils en sursaut. Ça va pas, ça va pas... Qu'est-ce qui ne va
pas ?
Lorsque
je me retrouve en famille, à cause du vin, des rires et de
la nourriture trop abondante, plus cette communauté de pensées et de souvenirs autour de laquelle on se rassemble, j'éprouve presque toujours un plaisir, un contentement, une
chaleur à laquelle j'aspire et que je
n'ai jamais retrouvée ailleurs. Que j'aurais un
peu perdue de vue. Mais souvent, après coup, cette chaleur même me paraît vertigineusement dangereuse.
Un plaisir et une joie mêlés qui ne seront pas sans laisser de trace. Qu'il vaudrait
mieux n'avoir pas retrouvés. Je me méfie de cette attirance à
laquelle je sacrifie du reste de moins en moins. S'il est impossible d'y échapper, je me mets à leur en vouloir de manière déraisonnable.
Qui
suis-je ? Voilà ce que je voudrais que réellement me
demandent (et réciproquement, moi envers eux) ceux avec lesquels j'ai grandi. Mais chacun, bien entendu, se contente
des apparences. Ce n'est pas à eux de le dire et ils ne
tiennent pas non plus à savoir qui ils sont eux-mêmes. Ça prendrait trop de temps et
le temps, on n'en a guère.
Avec la famille, il faut
toujours en rabattre. Je me sens seule partout. Ne pas laisser alors transparaître les errances, les doutes, la non-persévérance en soi. Il faut continuer de
faire semblant d'être celui ou celle qu'on a
toujours cru voir en vous.
Chacun pense savoir où
est la vraie vie. La réalité. Où est leur place. Moi, je ne
l'ai jamais su. Et en plus maintenant, je ne sais plus très bien ni ce que ni qui je désire... Peut-être ne l'ai-je jamais su. Et voilà que j'attends qu'au moins un seul petit bout de ce désir qui va en s'amenuisant se manifeste avant de prendre
des dispositions anticipées pour l'enterrer définitivement.
Je veux, s'il en a encore la force, qu'il me
guide et se montre en train de me guider. Qu'il ouvre mes yeux qui sont
endormis. Je ne l'inventerai pas, ce désir-là, ne le forcerai pas, ne ferai plus semblant de
le percevoir, alors qu'il n'est pas là. Je vais essayer (notamment) d'échapper à la norme sexuelle, à l'hygiène qui en tient lieu, à toute demande de réciprocité, au goût romantique du fameux don de
soi (je ne donnerai plus rien), à la peur aussi de vieillir...
Et que toutes ces histoires-là, qui n'en sont même pas, s'arrêtent.
Pour une
fois, je m'autorise à vivre les choses comme je le
sens, même si je cours alors le risque
de découvrir que je ne ressens plus
grand-chose. C'est que trop longtemps j'ai dû
faire le chemin inverse. Dilapidé mon capital de sensations, qui
n'est pas infini. Accumulé les expériences. Les bonnes comme les mauvaises. Au bout du compte, je me dis, surtout les mauvaises. Par principe. Pour ne pas avoir à les sélectionner. Tout tenter. Après
quoi, je fus enchaînée. Plus rien à dire.
Il m'aurait fallu (mais est-ce une question de savoir ce
qu'il m'aurait fallu?) chez une même personne, à la fois le nouveau, l'imprévu
et ("en même temps") la confiance, l'habitude... Le savoir de l'autre et sa propre découverte.
Lundi 15
mars
Voilà plus de deux semaines que j'ai laissé le temps dépasser l'écrit. Léger sentiment de culpabilité et un peu aussi l'envie de ne plus écrire, qui alors se rejoignent. Si j'arrêtais ? Rien que pour voir. Ce n'est peut-être plus tellement une nécessité après tout...
Mais il
reste néanmoins que beaucoup de
choses, pour ce qui me concerne, ne peuvent se dire que par le biais de l'écriture.
La nuit, au fond de mon lit, j'écris. J'écrirais bien que je me sens
totalement découragée, mais même ça, je n'ai plus la force. En parler ? Épuisant. Tout mon désir est en chute libre. Il
faudrait inventer autre chose, mais quoi ?
Pourtant,
il n'y a pas si longtemps... quand ce jeune homme est venu vers moi et qu'il
m'a prise dans ses bras, ce qui était fortement inattendu, j'ai
démarré au quart de tour. J'avais tous les outils dans ma
mallette. Ne me sentais nullement vieille ou lassée.
Nous
n'avons pas été en mesure d'en venir au fait (d'aller jusqu'au bout, au bout de
quoi?) pour des raisons indépendantes de notre volonté. Mais cette fois-ci alors (j'ai noté) pas de sécheresse vaginale, pas de réflexion
intérieure, perturbante et déconcertante. Non, vraiment aucune. Tout fonctionnait à merveille. Le corps et les émotions
étaient en parfait état de marche. La tête aussi n'était pas en reste. Alors, que s'est-il passé ?
C'est
depuis, en fait, que les choses se sont déglinguées.
Parce que
j'étais prête et surprise à la fois, parce ce que j'avais
confiance sans aucune raison particulière, parce que je venais de
passer un été pourri où je m'étais sentie sombrer dans un état
que je ne voulais même pas avoir à envisager. Prendre en considération.
Ce sera toujours ainsi, maintenant. Vous voyez, ce style-là... de pensées. Un état inédit encore, qui me faisait
peur. Dont je ne voulais pas entendre parler.
Parce que
l'homme était nouveau et que je ne le
connaissais presque pas.
Tous ces éléments réunis ont pu faire que cette situation correspondait exactement à ce dont j'avais besoin, à ce moment-là, et sans le savoir.
Tous ces éléments réunis ont pu faire que cette situation correspondait exactement à ce dont j'avais besoin, à ce moment-là, et sans le savoir.
Mais voilà. Nous nous sommes arrêtés en cours de route. Sur le chemin. En si bon chemin... Bien
sûr, au début j'ai pensé que c'était peut-être mieux ainsi (on se dit
toujours ça), que c'était "encore plus délicieux",
ce sentiment d'inachevé. Voyons-donc ! C'est du
pipeau, oui! Il aurait fallu continuer. Se donner vraiment les moyens de
poursuivre. C'étaient le moment et la
personne idéale.
Depuis,
mon esprit (qui a disjoncté) a totalement dégagé le garçon, et se dit qu'il ne le regrette pas; mon cœur lui-même n'est pas resté fixé à un autre corps, mais le mien de corps est par contre resté lui en rade. Il se fait rétif, et boudeur. Il a été trop violemment frustré pour pouvoir repartir comme si de rien n'était. Comme si il n'y avait rien eu. Il y a eu. Et cela fait à présent sept mois ! Bigre! Je ne devrais pas calculer. Tu te fais du mal.
Mon corps
fait la grève parce que je ne lui ai pas
donné ce qu'il voulait. J'ai essayé, mollement, sans conviction, de réparer ("rattraper le coup"), mais ça n'a pas donné de résultats. N'a pas marché. Il n'est pas idiot, mon dispositif interne. On ne la lui fait pas.
Le garçon non plus n'était pas idiot. Le garçon n'y était plus. C'est tout. D'un seul coup, sans que rien ne puisse m'en avertir, il s'est retiré de l'affaire. Lui aussi avait dû se sentir un peu trop frustré,
dès le premier soir. Ma défection. Ce ne sont pas moments qui peuvent se rattraper
sur le tard. Il est passé à autre chose.
Je me
retrouve un peu seule et sans plus rien à quoi m'attacher. Tu l'as
bien cherché, dirait ma mère, si elle savait. Si elle
savait...
Les gens
expérimentés ou bien à qui il continue d'arriver des
choses, gardent leurs secrets pour eux. La tactique n'est pas mauvaise en soi si l'on
n'entend pas aller plus loin que le domaine de l'expérience. Mais je pense faire partie plutôt de ceux qui voudraient bien être capables de transformer faiblesses et secrets en énergie brûlable...
J'ai parlé d'amour. Comment distinguer entre l'amour, le besoin et la
prudence ?
On ne
parle plus beaucoup entre nous. Passer un certain cap, c'est devenu trop
compliqué. Les gens qui ont beaucoup
vécu gardent souvent leur quant-à-soi et refusent de se raconter au premier venu. Et moi,
avec le temps et en principe, je suis devenue assez pointilleuse sur le
chapitre des gens. Les personnes avec lesquelles entrer en communication. Chacun peut encore compter sur ma bonne volonté, mais m'envahir me donne immédiatement
des boutons, et alors il ne vaut mieux pas s'y frotter.
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