Entre nous deux (4)




Vendredi 2 avril 1999

Le soir, lorsque tout le monde est couché, j'écoute Frank Sinatra.
J'aime bien cette phrase, et il fallait que je l'écrive. Pourtant, elle n'est pas vraie. Je n'ai même pas de disque de lui. Mais vraie, elle va le devenir, car maintenant que j'ai écrit cela, je vais m'y conformer, et m'en procurer un.
Pour moi, cela fonctionne ainsi. C'est l'écriture qui précède la vie sans toutefois la dénaturer. Je pourrais de façon très plausible aimer écouter Frank Sinatra, quand tout le monde est couché le soir. Mais c'est la phrase qui le dit, qui m'a d'abord plu. De même, autre exemple, je me suis aperçue à l'occasion d'une rencontre familiale dont un des membres qui y participait venait d'annoncer que, si elle n'était pas ce jour accompagnée de son mari, c'est qu'elle avait "rencontré quelqu'un d'autre", était une manière narcissique de se montrer, à ceux présents ici même, amoureuse... Comme si - regardez bien, vous autres - il suffit de décider ce que l'on veut soi-même... Une rencontre, et hop! on largue le mari... Pas de complications. Aucune. Ou alors, elle ne souhaitait pas s'étendre sur celles-ci. Possible aussi. 

À moi, en un autre temps, c'est-à-dire quand je l'étais, amoureuse d'un autre, en public restreint et particulièrement en famille, afficher une telle position (libérale, en soi et compréhensible) ne m'aurait pas suffi.
Je m'explique. Amoureuse, je l'étais, oui, et probablement de façon aussi forte, aussi prenante, excluant tout ou presque, et aussi niaise et classique qu'elle devait l'être, elle, en ce moment. Mais pour moi l'amour allait avec l'écriture : ce n'était pas de moi dont j'étais amoureuse "un peu plus" (comme c'est le cas souvent quand on tombe amoureuse) à travers l'autre, ce lui nouveau, que je venais de rencontrer, mais bien de l'écriture que cet amour allait engendrer, féconder. De cette fécondation dont je me sentais pleine. Et l'écrit qui allait suivre, que j'entrevoyais alors déjà, exigeait le plus grand secret.
En famille, je ne pouvais pas même laisser entendre (évidemment) que j'étais en train de couver une écriture à éclore "bientôt"... Vous verrez, vous allez voir... Les familles, de toute façon et en général, n'aiment pas trop ni ne comprennent les véritables changements. Pour faire face, par étonnement et une certaine dérision, elles demandent : Mais alors, vas-y, raconte, d'où il sort ce "nouveau", où et comment l'as-tu rencontré, et pourquoi ne nous l'as-tu pas amené ?... Tu le caches?
C'est pour se la jouer "libéral". On fait semblant d'être large d'esprit. Mais attention, danger!
Et si le "nouveau"... était une "nouvelle" ?... Tiens, amusant de penser alors aux réactions... Cela se pourrait bien, après tout...

Pour ma part, quand cela m'est arrivé, un tel changement évident quoique non apparent dans la vie, je n'ai pu en parler à personne car le "nouveau" était plutôt de l'ancien... Cela remontait à loin. Ma rencontre avec lui n'a pu alors se résoudre, si tant est qu'elle posait un quelconque problème à quelqu'un, uniquement par le biais de l'écriture, et là aussi, très vite, je me suis rendu compte que je ne faisais que me conformer, dans la vie et dans le sentiment, à ce que j'avais commencé d'écrire... La rencontre tombait à point nommé. Le décor était planté.
L'histoire que j'en ai faite a pris le pas sur la réalité. D'ailleurs, maintenant que je n'écris plus l'histoire de l'amour, il paraît n'exister plus dans la réalité...

C'est drôle, quand on écrit qu'on aime (et comment on aime, de quelle façon précise je veux dire) qu'après il soit si difficile d'aimer... Et il semble que tout ça, on l'ait alors un jour seulement rêvé.
Ah! Comme l'oubli en pareil cas plutôt que se souvenir pourrait être bon ! Dans la marge de la famille, dans les cercles d'amis lointains perdus dans les brumes du temps, garder la mémoire vive peut être une affliction. Ce qui a fini par s'imposer n'est rien d'autre que le caractère dramatique des choses. Puisqu'elles sont passées. Bien plus difficiles à retrouver sont les regards tendres, les visages aimables et doux qui jadis voulaient vous divertir afin de vous faire oublier vos soucis.
Un des principes essentiels est que les chaînes du souvenir s'ordonnent toujours autour d'un thème. Chacun peut le vérifier par lui-même. Et pour cette raison, quand l'un d'eux vient à manquer, les possibilités de rappel à la conscience sont quasiment nulles ou très faibles. Les pages du calendrier s'éparpillent. Ces amis, ces parents, ces amours, à me rappeler si fortement d'eux, ai-je besoin de les revoir ? Les maintenir en suspension dans mon esprit ne suffirait-il pas ? Ils font partie toujours de ma distribution personnelle. En leur absence, ils sont encore "du projet", mais leur rôle reste à trouver. Et certains même n'ont plus aucun rôle à jouer.
Ils sont tous partis, alors hein, la belle affaire !
L'écriture a pour seul avantage de faire durer les choses un peu plus longtemps. Mais elle-même s'arrête un jour. Et l'on garde de bons souvenirs.

Mercredi 7 avril

Après l'omelette norvégienne, il a été question du Kosovo. Fallait-il en venir, ou non, aux frappes aériennes ? On avait trop mangé et trop bu, j'ai trouvé, pour aborder la question sereinement. La majorité a balancé US go home!, comme on réclame l'addition avant de partir. Les autres n'ont pas osé s'exprimer. J'étais la seule à (vaguement) soutenir l'OTAN, en espérant, sans y croire, que la guerre s'arrête... J'ai essayé ensuite de ne plus y penser en rentrant.

Ma sexualité, en plus, a des ratés. Ça, c'est comme les frappes aériennes, mieux vaut ne pas en parler. Ça divise.
C'est depuis que j'ai atteint les quarante-cinq ans, l'été dernier, que la machine s'est enrayée. Je ne sais pas si c'est en rapport avec l'âge, ou aucunement. En tout cas, cela a très nettement correspondu à cette période. 
Pendant l'été, j'ai fait l'amour dans un état de lassitude profonde et d'inconfort total pour des raisons diverses. Puis, je ne l'ai plus fait du tout. Et j'ai trouvé que c'était mieux. Cela ne me manquait pas le moins du monde. Puis j'ai failli le faire avec un partenaire nouveau et j'ai eu alors l'illusion que cela aurait extraordinairement bien marché - comme une sorte de révélation, un renouveau - mais ça ne s'est pas fait au bout du compte. Depuis, je n'ai plus envie. C'était ça (la nouveauté) ou rien. 
Quid du jeune homme ? Je suis du genre influençable et incline souvent à attendre le signal émis en face pour lui emboîter le style. Je lui trouvais un certain charme et nous avons procédé à un échange de séductions gentillettes. Pas de mal à cela. J'avais envie de capter son attention. Bref, de l'imiter, de m'entendre avec lui, m'étendre et me détendre... Qui n'a jamais éprouvé ça ? C'était un gars courageux. Et travailleur. De cela au moins, j'étais certaine. J'aime bien les personnes qui y vont. Mais je n'avais aucun moyen de savoir ce qu'il voulait de moi. Pas du mal, je pense. 
Il avait pas mal de choses à m'apprendre. À me ré-apprendre. Mais (je me le suis dit après, bien après) c'était un jeune manipulateur en herbe, aussi, qui dès le premier jour avait réussi à imposer le ton de nos échanges. Étrange... Comment dire ? D'emblée, avec lui, en sa présence, je sentais que mon âme jouait au gardien de maison de mon corps. Une sorte de coupure radicale entre celle que j'étais en vrai, et l'autre, avec lui. 
Quant à dépérir ou à me retrouver désespérée après sa fuite... bah, ce jeune homme s'était un peu amusé de moi. Et moi avec lui. Pas grave. Soyons existentialistes !

L'amour. Le fait de le faire. À présent... J'y reviens (je n'en ai pas encore fini avec le facteur sexe). 
Quand je le fais sans envie, cela me fait mal. J'ai recours à des palliatifs (lubrifiants, capotes etc...). Là, ça ne fait pas mal ("même pas mal"), mais guère de bien non plus. Ça ne fait rien. Strictement rien. Si mon partenaire, patient ou lassé, me laisse jeûner pendant quinze jours, je finis par avoir envie (enfin!) et me dis que si j'ai envie, je ne dois pas avoir besoin d'adjuvants. Je m'en passe donc, mais alors après (pas pendant), j'ai mal durant la ribambelle des heures qui suivent... Je suis obligée d'y penser, alors que je voudrais le faire, sans avoir à y songer par la suite... 
J'en conclus, sans doute pour me rassurer, que je souffre de sécheresse vaginale pour des raisons hormonales, et non pas psychiques... Je brasse tout cela dans ma tête en me demandant pourquoi donc les autres n'en parlent jamais, eux. Pour quelle raison il est de bon ton de ne pas évoquer ces choses-là, et si ce ne serait pas justement comme ça, que l'on commence de vieillir. D'abord ne plus en parler, ensuite, carrément, renoncer.

Dimanche 11 avril

Il est des temps où il devient bien mal aisé d'écrire. On a un peu honte de prendre la plume pour déposer venant du fond de soi des petites histoires, de petits sentiments, impressions, préoccupations qui vous intéressent encore un peu, vous et vous seul. Qui semblent déconnectés de la réalité, celle des journaux et des informations sur le monde. Le poids des événements pèse extrêmement lourd. Et l'on comprend qu'il n'est plus temps de penser mais de faire. Plus le moment de discuter, mais participer.
Et pourtant. Pourtant je veux laisser ces pages libres pour autre chose. Quelque chose d'unique, de profond, de caché peut-être, que moi seule suis en mesure d'écrire.
Le reste, les pensées sur le monde comme il va, les analyses (nécessaires) de situations politiques qui présentent à l'heure actuelle un caractère d'urgence inhabituel et catastrophique, bien que déjà vu (la guerre n'est pas nouvelle), cela je pense que d'autres bien mieux que moi peuvent en rendre compte et l'écrire. Je les lis. Je les lirai toujours, cherchant à comprendre.
Personnellement, je m'en tiens à de temps en temps faire le récit d'aventures et mésaventures dont je suis le témoin direct.
Raconter, par exemple, de quelle manière j'ai tenté en vain de mettre à l'abri une jeune femme battue et son bébé d'à peine quatre mois, rencontrés dans la rue.
Ce sera pour demain.


Lundi 12 avril

La jeune femme, algérienne, tenait à la main un chandelier en métal doré et portait son enfant dans un sac, contre sa poitrine. Elle pleurait en essayant de héler un taxi sur l'avenue. Le chandelier, elle s'en était emparée (ainsi que son passeport) avant de sortir de chez elle pour se protéger du mari qui la poursuivait. Elle portait des traces de strangulation sur le cou. Comme des suçons. Le chandelier était tombé à terre dans l'affolement. Je le lui ai ramassé et revissé aux trois endroits où il avait comme explosé. Puis j'ai tenté d'emmener la jeune femme chez moi pour qu'elle reprenne ses esprits, que l'on puisse mettre le bébé à l'abri et qu'enfin je parvienne à la convaincre d'aller porter plainte. En l'accompagnant, s'il le fallait...
Mais le mari nous a alors rejointes et m'a arraché le chandelier des mains en me poussant brutalement et m'injuriant vertement. Il me projetait dans le caniveau et me traitait en même temps, à chaque embardée du bras qu'il avait muni du chandelier et qu'il utilisait telle une arme, de salope, de quoi-j'me mêle, rentr' chez toi, vlà, ça t'regarde pas, occupe-toi d' tes fesses, t'as rien d'autre à faire, c'est nos affaires, pas les tiennes...
Et puis soudain, les cris et les insultes ont cessé. Il s'est rapproché de sa femme tel un gros matou décidé à retourner au panier, et l'a ramenée contre lui. Elle n'a pas protesté. Comme en état de sidération. Je les ai alors vus s'éloigner tous trois, l'époux violent tenant la femme par l'épaule, l'enveloppant de manière quasi protectrice, le chandelier pendant maintenant au bout de son autre bras, qui se balançait tranquillement. Il avait repris chacune de ses possessions. Regagné mètre à mètre, pouce à pouce, vocifération après vocifération, la moindre parcelle de son territoire domestique. 
La guerre, c'est aussi celle-ci. Et elle peut se dérouler en bas de chez soi. Devant sa porte.

Raconter aussi comment la (nouvelle) femme de Salman (d'où sort-elle celle-là, où l'a-t-il dégotée?) qu'il a fini par venir me présenter le jour même où il venait m' annoncer qu'il allait "être père" (eux deux, ensemble, parents... et l'on attend de vous d'y croire) s'est mise soudainement à me haïr, d'une haine sauvage, la poussant à frapper lors de crises de jalousie, paraît-il grandioses, le père de l'enfant qu'elle portait...
Mise au courant par téléphone peu après leur passage chez moi, je lui ai vivement conseillé, tant qu'il était encore possible, de faire avorter cette femme pas du tout en état (si les faits sont avérés ce que je n'ai pas moi-même perçu, à la voir) de devenir mère, selon mes propres critères. 
Les choses ont traîné. Ce genre de problèmes durent toujours éternellement. La mère a voulu garder l'enfant. Son trophée. Pas question de s'en séparer. Elle n'a que ça. Elle a alors entrepris de menacer son souffre-douleur plus ou moins consentant qui m'avait parlé de ces faits (coups, violence verbale et physique), en lui garantissant que s'il continuait, il ne me reverrait pas vivante...

Qu'avais-je à faire là-dedans ? Aucune idée. La dinguerie ne connaît pas de limites. Salman s'est alors mis à avoir très peur (pour lui, pas à cause des menaces me visant, moi, qui n'étaient que de ridicules élucubrations) et a grossi le trait peut-être en m'en faisant chaque jour le récit, des crises de violence de celle qui portait son enfant (était-ce bien sûr que ce soit le sien ?) pour que je finisse, lassée, par lui dire qu'il fallait qu'il la quitte... 
Je ne l'ai pas fait. La femme était enceinte de six mois. À moins d'une interruption médicale de grossesse... je ne voyais pas... Et lui qui espérait encore l'avortement ou une fausse couche ! Curieux, ridicule et inconscient. Intenable. Je me suis éloignée. Je n'ai plus voulu le voir ni l'entendre. Qu'il se débrouille. Plus question de le conseiller, le soutenir, pas même entendre ses jérémiades. Rupture nette et propre. Celle exigée dans ces cas-là. Je raccrochai et me retrouvai devant le téléphone, comme abasourdie. 
Les paroles de Salman me brûlaient encore. Je me demandai si ce n'était pas à cause de tout cela, ces nouveaux éléments de sa vie, l'enfer qu'il semblait vivre, qu'il avait été si peu présent pour moi durant ces deux dernières années où j'aurais eu tellement besoin de son amitié. Il m'avait évitée pour des raisons mystérieuses (mystérieusement orientales sans doute), parce qu'il avait fini tout simplement, comme n'importe quel être fragile, par mal tourner... Il ne voulait pas que j'assiste au carnage psychique dans lequel il s'était fourré. Il n'aurait pas voulu que je l'apprenne. Jusqu'à cette visite "en couple" chez moi, inattendue et un peu trop officielle et tardive pour moi, qui avait déclenchée, je ne sais pour quelle raison au juste, ni s'il y avait besoin à cela d'une raison particulière, la violence de la jeune femme.

Quelque temps après la future mère m'a appelée au téléphone. Elle était à la recherche du père de son enfant à naître qui avait à présent totalement disparu et dont elle espérait que j'aurais des nouvelles. Je lui ai fait savoir que j'avais éprouvé le besoin de couper les ponts avec lui pour son comportement "irresponsable, confus et impuissant" (c'étaient les mots que j'ai chopés au passage, ils représentent exactement ce que je pensais à ce moment-là; les dire, les prononcer, dans ce cas, fut la seule honnêteté possible) dans une histoire que je ne tenais pas à juger mais dont je ne retiens qu'un élément : un enfant va naître. Il faut l'accueillir le plus dignement possible.
Depuis lors, elle me contacte de temps en temps. Est-elle folle ? Est-elle réellement violente? Est-ce Salman qui l'a fait devenir ainsi (il peut rendre les femmes folles, et pas qu'au joli sens du mot)? Ou bien la vie ? Sera-t-elle une bonne mère ? Je n'en sais rien. Je ne peux répondre moi-même de manière fiable à aucune de ces questions. Et personne sans doute ne le peut. Mais - il me semble - j'ai fini par "choisir" la seule option qu'on me laisse : le camp des plus démunis. Ceux qui n'ont plus la liberté ni le loisir de s'absenter. De partir loin. Et qui doivent assumer leur responsabilité.

Un jour, probablement, quand il sera né, j'irai voir ce bébé dont finalement Salman n'a pas voulu. Et cela me fera drôle de penser qu'il est de lui, et non pas à lui. Je le sais. J'en suis certaine.
Les hommes, dans ces deux histoires qui se sont produites à peu de temps d'intervalle et sous mes yeux, ainsi que dans d'autres que je ne relaterai pas, n'ont pas le beau rôle.
Les femmes, pas beaucoup mieux, mais elles ont au moins le mérite, elles, de donner la vie réellement, pas dans le fantasme...
Quoi qu'il en soit, j'en fus bouleversée. En moi quelque chose d'essentiel s'affaissa, se brisa net.


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