Entre nous deux (5)






Vendredi 16 avril 1999

Il y a une personne, dans mon entourage, qui régulièrement, et singulièrement, me demande des nouvelles, non pas de ma famille, non pas de ma santé ni de mes travaux d'écriture, mais de ma vie sexuelle. Cette personne, c'est Serge. Les autres s'en fichent. Il n'y a que lui dans mon entourage que la question passionne. Réveille un peu, disons.
Outre le fait que c'est amusant de faire l'effort de trouver quelque chose à en dire de sa sexualité ("en parler", c'est bien le problème, si toutefois il y en a un) cela me donne l'occasion de vérifier que c'est justement là, en cherchant comment le faire, que ça devient intéressant...
Quand on n'a rien à raconter. Pas d'aventures, mais une réalité avec laquelle je dois me coltiner, comme à peu près tout le monde. Peut-être, la différence vient-elle du fait seulement que, de temps en temps, je m'arrête pour y penser.
La sexualité ne m'a jamais paru une chose évidente à considérer, et pour cette raison je ne crains pas de devoir me poser quelques questions autour.
Dans les faits, je n'y renonce pas (comme d'aucuns, suivez mon regard...). Je veux en profiter encore un peu, mais quand cela s'arrêtera, quand il faudra déclarer forfait, j'imagine à l'avance que ça ne me posera pas problème. Et "pour en profiter encore un peu", et que ça soit bien, il faut s'en donner la peine. Les moyens.
Ce n'est déjà plus comme avant. Autrefois. Quand les choses marchaient volontiers toutes seules...
C'est dans ce sens-là que j'y pense, quand j'y pense...
Ainsi que disait Marcel Proust : "Je crois que chacun a son bonheur à soi - quand il l'a."
C'est ce petit quand il l'a, bien sûr, qui me plaît surtout. Toute la problématique proustienne se trouve là, dans la chute de la phrase, après le tiret...
Il dit encore : "On me fait faire des dissertations pour prouver qu'il y a un bonheur. Comme je suis bon élève et bon fils je les fais; comme je suis mauvais philosophe, je les fais mal. Mais surtout je n'y crois pas."

C'est un peu la même chose pour moi concernant la sexualité. J'en parle si on me demande d'en parler mais je ne vois pas tellement l'intérêt. De nos jours, il y a bien peu de personnes qui s'interrogent sur le bonheur. C'est passé de mode. À propos de la sexualité non plus d'ailleurs, on ne se pose pas beaucoup de questions, mais le sujet vient sur le tapis plus souvent que celui du bonheur malgré tout. Car sur ce thème on a moins de tabous que du temps de Proust, et surtout, à ce sujet nous sommes même aujourd'hui en devoir de rendre des comptes...
La société a changé. Il faut tout dire de soi. Voir si on est comme les autres ou au contraire bien différent. Comparer, mesurer, quantifier. C'est qu'on n'a plus grand-chose à se mettre sous la dent quand on veut discuter, réfléchir... Personne à présent n'a plus l'intention de transformer le monde, et la seule discussion possible (permise?) est ce retour sur soi qui ne prête pas à l'affrontement. Chacun vit sa vie comme il l'entend. La sexualité, c'est le sujet idéal qu'on aborde quelques minutes après avoir débattu pendant des heures du reste (une sorte de cerise sur le gâteau, une petite récréation, il en faut bien). 
Quand on a fini de se demander, en s'affrontant sur les moyens, comment abattre Milosevic, comment juger Pinochet, comment refuser de ne pas voir qu'on a devant nous un génocide, en cette fin de millénaire... On a du pain sur la planche et il est autrement plus sec que nos petits problèmes en forme de cœur...

Et moi, je me sens comme Proust, avec la notion du bonheur. La sexualité, je n'y crois pas, et si, éventuellement, on en a une, chacun a la sienne qui lui est personnelle, et en parler revient non pas à sacrifier au principe de la sacro-sainte liberté de parole mais plutôt à la ratatiner en une misérable peau de chagrin. Comme si l'on était amené à l'aplatir un peu plus, alors qu'elle n'est déjà pas très en relief...

Le problème de ce que l'on appelle la sexualité (depuis Freud), c'est qu'elle n'a pas grand-chose à voir avec la relation avec celui ou celle avec qui l'on couche. J'ai mis longtemps à faire la différence entre les deux. Sexe et sexualité. Pour avoir une sexualité, il faut un partenaire (ou plusieurs) mais notre sexualité n'est pas tout entière contenue dans cette relation à l'autre. Elle la dépasse assez largement même.
Ainsi que la plupart des femmes, je répugne à dissocier sexe et relation à l'autre, sexualité et amour. Mais il a bien fallu que je m'y mette. Les hommes nous y poussent. La plupart d'entre eux procèdent ainsi. Et si l'on ne fait pas comme eux (ils gardent mainmise sur le sujet), le plus souvent nous restons sur le carreau. 
On tombe de haut. Distinguer sexe et relation est devenu un assez bon moyen pour ne plus souffrir, ou pour souffrir moins. Maintenant, comme un homme, je tire partie d'un bon moment, sans penser au lendemain, ni à ce qui l'a précédé.
Le bonheur, vous avez dit ? Connais pas.     

Mardi 20 avril

En ce mois d'avril 99, si l'on n'est pas jeté sur les routes avec toute sa famille sous les tirs des miliciens; si l'on n'a pas marché des jours et des nuits dans les chemins de montagne enneigés, son bébé mort dans les bras, pour atteindre une frontière de laquelle on vous conduira dans un camp de concentration, alors, oui, on peut s'estimer heureux.
J'ai été choquée lors d'un reportage de voir une petite dame retraitée grandir un panneau sur lequel on pouvait lire : De l'argent pour nos retraites, pas pour les bombes! Cette mamie, bien distinguée, quand on lui donne la parole en lui tendant le micro, nous apprend qu'elle vit (en France) avec 4800F par mois. Sans doute, a-t-elle le droit de manifester pour cet état de fait, mais ça me gêne que cela soit sous la bannière d'un tel mot d'ordre. Pour finir, elle a tenu à dire elle-même au journaliste qu'elle était "à la Cgt".
À l'heure actuelle, l'union de tous les travailleurs du monde entier est passée de mode. 
Au moins, si l'on pense que les bombes ne sont pas en soi une solution, il faut en chercher d'autres. Et chacun peut y réfléchir.

Mercredi 21 avril

Ma fille a demandé à son père si elle pouvait avoir de l'argent pour se payer le coiffeur. Il a répondu "oui, si tu t'occupes bien de moi, si tu me fais réchauffer mon déjeuner et si tu viens t'asseoir auprès de moi pendant que je mange..." Elle a aussitôt tourné les talons en lançant : Je ne suis pas une putain! Puis elle s'est remise à regarder la télé. Une émission sur la psychiatrie. Me tenant à ses côtés, j'ai été sidérée par sa réponse. Quelle liberté d'expression! J'étais bluffée. Jamais je n'aurais pu, moi, lui parler ainsi alors qu'il me met sous le nez assez fréquemment le même "marché"... Je me suis demandé, venant de sa fille, comment il allait prendre la chose. Il est allé manger seul. Son couvert était mis (par moi, et au préalable) il n'y avait plus qu'à "allumer sous la casserole". J'ai payé le coiffeur.
Bien sûr, arguera-t-il, tous les jours il doit "donner" sans marchander, et de bien plus grosses sommes, encore... mais là, vraiment, sa "proposition" macho était des plus malvenues, et la réponse ne s'est pas fait attendre.
Vlan! Bien envoyé. Les filles de la génération des miennes sont mieux équipées que nous l'étions, nous, et pourtant nous avons atteint notre majorité en pleine " révolution sexuelle", dans les années 70... Comme quoi, dans le domaine et dans ce qu'on appelle les "mentalités", les choses prennent du temps pour qu'un petit changement arrive à se profiler... 
Il faudra, comme on dit fréquemment pour d'autres sujets, des générations et des générations... Cette expression prend là tout son sens.

Pourquoi les hommes mettent-ils ainsi toujours en balance (car il n'est pas le seul à le faire) l'argent et le maternage ? Voilà question digne d'intérêt. Que personne ne se pose jamais. Le fric et le maternage, mais pas seulement... L'argent et la tendresse. L'argent et la sexualité... Le fric est toujours derrière tout. Je suis bien aise que ma propre fille sache ne pas tomber dans le piège (car ça commence "avec le père") et, qui plus est, le dénoncer vertement. 
Après tout, elle a raison. Puisqu'avec les mecs il faut toujours dire les choses pour se faire comprendre (il n'y a pas de messages subliminaux à leur livrer), disons-les clairement. Sans détour. C'est mon défaut à moi, de prendre des petits chemins, où l'on finit par s'égarer.
On ("il) pourrait m'objecter que l'argent que j'ai dû donner moi-même à notre fille pour qu'elle aille chez le coiffeur (et pour le coup, sans contrepartie personnelle) vient toujours, à l'origine, de sa poche à lui. Mais en matière de dépendance, il n'y a pas de niveau zéro, à moins de vivre totalement seul, sans tisser aucun lien d'aucune sorte avec qui que ce soit.
Au moins, les choses ont été formulées, ont été dites, pour une fois. Cela m'a, moi, en même temps qu'amusée et soulagée du poids d'un certain refoulement, un peu plus éclairée sur ma difficulté - on pourrait même dire ma phobie - à devoir demander de l'argent à un homme.

Je voudrais qu'il n'y ait aucun lien, d'aucune sorte, entre les questions d'argent et la relation à l'autre. Mais ce n'est évidemment pas possible. Je reste pourtant totalement incapable de supporter un quelconque rapprochement entre les deux.
Je ne suis pas une putain!  

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

L'appel du 7 mai

ciseaux de la critique

Ecrire à deux