Entre nous deux (6)
Jeudi 22 avril 1999
-
J'entends bien ce que tu me dis, ma pauvre... mais la plupart des hommes sont
ainsi. Que veux-tu, ils aiment bien cela, d'avoir à tenter un rapprochement entre l'argent et la relation à l'autre. Je ne sais pas. Ça
doit leur paraître naturel. Évident... Allant de soi.
Vois tu,
je crois, pour changer les rapports entre homme et femme, il faudrait changer
la structure fondamentale du pouvoir... ou bien faire la grève générale du sexe ! Tu ne crois pas?
- Ah oui,
tiens! Grève générale! T'as raison... J'vais
faire ça.
On nous
dit bien qu'il y a l'égalité salariale, qui est ce vers quoi nous allons tendre, d'ici
peu... Quelques dizaines d'années tout au plus. Et on n'en
parlera plus. Hommes et femmes seront égaux. Je veux bien, mais il
n'y a pas que ça, en fait...
- Non, l'égalité salariale seule ne peut rien
régler. Et de toute façon, on n'y est pas encore. Là,
en cette fin de millénaire, on est même assez loin du compte. Déjà parce que toute la fortune restera dans les mains d'une
classe sociale de plus en plus restreinte, mais surtout parce que les femmes
resteront elles-mêmes imbriquées longtemps encore dans un jeu dont les règles les rendent structurellement perdantes...
- C'est
certain. D'autant plus que leur "valeur", au sens économique et symbolique, est sans cesse menacée (faculté de reproduction... rôle de la maternité... beauté et jeunesse - éphémères et surestimées) alors que la valeur d'un homme, qui se définit par son statut social, ses diplômes, son "intelligence" ou son insertion stable
dans le monde du travail, reste active beaucoup plus longtemps. Pour ainsi dire
toute sa vie. Et cela n'a pas grand-chose à voir avec la biologie; ce
n'est pas à cause d'elle, mais plutôt dû à une définition
sociale particulière, que les hommes se remarient fréquemment avec des femmes plus
jeunes, et fondent de nouvelles familles. Ce que la biologie permet de faire,
le culturel et les mentalités l'encouragent...
- Les
femmes sont les victimes d'une programmation entièrement
établie par les hommes, dans un
monde d'hommes. Le capital sexuel et reproducteur de la femme est assez
rapidement obsolète...
- Et alors
?... ce fameux sentiment de liberté qu'elles auraient peu à peu acquis ? qu'est-ce qu'on en fait ?
-
Subjectif ! Entièrement subjectif... Remettre
en question la domination masculine, c'est finalement remettre en question le
capitalisme; on ne peut en aucune manière séparer les deux.
- Non, on
ne peut pas... La sexualisation du corps féminin autorisée par 68 a servi surtout à
libérer, dans le domaine du cinéma, de la pornographie, du mannequinat, des cosmétiques, de la pub, la télévision, et bientôt internet, un capitalisme
contrôlé essentiellement par des hommes faisant de ces industries
clés de l'économie, encore un domaine de plus à leur main, qui est celui de l'empire du visuel (nouveau
marché) et qui produit, échange, consomme le corps des femmes... À tout va.
Vendredi
23 avril
- Mais si
on parlait de toi, aujourd'hui ? Hein? Hier, j'ai trouvé notre discussion un peu théorique.
Grandiloquente, même...
- Hier...
Quoi ? Ah oui... Que ça excite les hommes d'avoir un
pouvoir sur les femmes... Non, non, détrompe-toi, ce n'était pas du tout "théorique"... Enfin pas pour moi. J'ai toujours eu fort à faire dans mon existence pour contourner en tant que femme
la difficulté... À notre époque, à notre niveau, entre personnes civilisées et cultivées ("bac + 7", comme
on dit), cela finit par prendre une tournure comique, j'entends bien... D'une
certaine façon, cela devient comme un jeu
dans lequel la femme serait, de loin et avec le plus grand recul, et sans
entamer le plus grand respect que l'on a par ailleurs d'elle, une sorte
d'objet, non pas qu'on achète à proprement parler, mais dont on achète les bons soins, la présence,
la tendresse, l'attention, les services, quoi !
- Alors
rien à voir avec la prostitution
?...
- Non.
Rien à voir. Beaucoup d'hommes qui
ont gardé pour toujours la nostalgie du
dévouement maternel à leur égard - geste par essence
gratuit et permanent - n'échappent pas à la tentation d'en retrouver le pâle reflet rétribué, chez leur femme ou encore chez leur fille, à défaut, et s'ils en ont une...
- Ah ça, j'en suis dispensé alors, vu que j'en ai pas...
Dommage.
- Et ils
reportent sur la seconde ce qui ne marche pas (ou plus) avec la première... Renonçant à attendre en vain des soins ou des plaisirs spontanés de la part de celle-ci, car toute chose a une fin, ils se
prennent alors au goût des "attentions"
tarifées, et, mine de rien, comme si
ce n'était qu'un jeu anodin, le piège ainsi se referme sur chacun.
J'ai vu
un homme payer 30F pour qu'on lui tienne la main pendant l'heure de sa
sieste...
- Ah ah!
Qui ça ? Qui ça ? Dis-moi... Qui c'est ce radin ?...
- Oh, tu
sais très bien... Un autre, monnayer
50 balles pour qu'on l'accompagne faire quelques pas au bois...
- Ah! Ça, c'est moi ! Je me reconnais !
- Oui, et
ce même encore réclamer aussi un baiser pour 100F... 200, si on convient
d'aller plus loin...
- Oh là là... tu ne sais vraiment pas
t'amuser, dis-donc...
- Non
mais, enfin, qu'est-ce que ça veut dire tout ça ? Est-ce que c'est meilleur quand on paye ?
- Ah pas
du tout, mais vois-tu, si on ne paye pas, rien ne vient... On peut toujours attendre.
- Sans
doute, mais surtout je crois que c'est le plaisir de dire les mots de ce troc, plutôt que le troc lui-même, qui vous plaît. Et il faut en plus se méfier
: si l'on ne vous rappelle pas, "plus tard", les modalités de l'échange (l'argent), même la pauvre petite somme dérisoire mise en jeu..., le plus souvent elle ne vient pas... Vous n'y pensez plus, passé le délicieux moment du marchandage,
et la satisfaction obtenue...
- Faux!
Je m'insurge ! Moi, je ne sais pas si tu as remarqué, je paye toujours avant.

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