Entre nous deux (7)






Samedi 24 avril 1999

- Alors, tu vas te mettre à table, oui ou non ? Qu'as-tu à me dire ? J'attends.
- Tout de suite, là, ça ne vient pas. Mais je t'appelle tout à l'heure sur ton portable. Puisque tu en as un maintenant...
- Tu dis ça comme si c'était une nouveauté...
- Moi, je n'en ai pas...
- Il y a des dizaines de millions de personnes à en posséder à présent...
- Pour les gens qui ont besoin comme toi de communiquer à tout bout de champ et qui aiment les accessoires de ce genre... Moi pas, je suis moins communicative que toi.
- Surtout, tu répugnes à te servir d'un instrument à la pointe du progrès, parce que ce n'est pas dans tes habitudes...
- Alors que toi...
- Alors que moi ?
- À l'évidence ça te passionne, voilà tout. Même si sur ce téléphone, tu n'as rien à dire de spécial, et plus personne à qui parler...
- Oui, je suis en exil. L'exil de la vieillesse. Et de là où je me trouve je suis content d'avoir un téléphone tout neuf...

Dimanche 25 avril

À présent mes filles se bouffent le nez entre elles. Si j'ai bien compris, l'une, l'aînée, ne supporte plus la désinvolture de sa cadette, qu'elle prend pour de "l'irrespect pour la famille", et la seconde n'accepte pas l'intolérance de sa sœur qu'elle ressent comme une agression et une ingérence dans ses affaires privées... Avec ça, elles sont toutes deux d'une jalousie féroce l'une envers l'autre quant aux attentions, à l'amour et ma présence pour chacune d'elles que je leur prodigue pourtant le plus équitablement possible. J'en fais beaucoup pour les deux mais ça n'est jamais assez. Elles ont même, un jour, failli en venir aux mains. Je les retrouve un peu comme lorsqu'elles avaient six et quatre ans avec en moins la complicité dans les jeux et la solidarité entre elles qu'il y avait alors face aux parents. Et surtout à moi.
Du coup, l'aînée est partie, avec armes et bagages, chez son ami pour quinze jours, clamant qu'elle ne pouvait plus vivre sous le même toit que sa sœur (qui elle-même est partie aussi pour quinze jours, de son côté...). 
Leurs chambres sont vides et impeccablement rangées, comme si elles ne devaient plus jamais revenir. Je sais très bien que ça n'est pas le cas mais c'est un premier signal. Je me sens un peu triste, un peu vide, même si je trouve cela parfaitement normal, et inévitable. Je sais ce qu'elles éprouvent chacune de leur côté. Il arrive un moment où sa famille vous manque quand on est loin d'elle et vous énerve, vous insupporte même, lorsque l'on vit avec elle. On veut alors lui faire tout payer, tout lui mettre sur le dos, tout lui faire supporter : parce que tout est de sa faute. Les difficultés qu'on a et l'angoisse des choix à faire, qui ne manquent pas, c'est à cause d'elle, tout ça... On ne se sent vraiment bien nulle part. Il y a un lien qu'il vous faut couper et on hésite encore à le faire. C'est une partie de soi en train de mourir qui va vous quitter. On le sait. On le sent. On n'a cure du chagrin que l'on peut provoquer en s'éloignant, chez ceux qui vous aiment toujours, comme avant.
C'est le cas de ma fille aînée qui cherche à tout prix une raison de nous quitter, et qui n'en trouve pas. Elle a prétexté un "mauvais regard" de sa sœur sur elle, et bien d'autres choses qu'elle lui reproche injustement et de manière quasi délirante. Mais ça reste bien maigre, en tout état de cause. On ne voit pas très bien. Cela prend toute la place pour pas grand-chose. C'est du moins l'impression que cela donne si l'on se tient à l'extérieur.

Alors il faut dire les mots. Toujours dire les mots. Dans ces cas-là comme dans beaucoup d'autres il faut parvenir à parler, s'exprimer, plutôt que se mettre sur la tronche ou se tirer sans autre formalité. Et comme d'habitude, c'est à moi qu'il revient de les prononcer, les mots.
- Alors comme ça tu nous quittes. Note bien que c'est de ton plein gré. On ne te chasse pas. Pour ma part je pense que tu as envie de vivre à temps plein avec ton ami pendant quelque temps. Tu veux faire un essai. Et comme tu n'es pas très sûre de cette envie, tu cherches auprès de nous, ici, ce qui pourrait faire que tu sois obligée de partir. Ce qui est un peu différent de nous quitter pour des raisons que tu inventes au fur et à mesure qu'elles te viennent à l'esprit. Tu menaces ta sœur pour une affaire qui n'en est pas une, même si, ça je te l'accorde, elle est extrêmement pénible pour tout le monde actuellement dans la famille. Nous n'y sommes pour rien. Elle n'y est pour rien. 
Tu voudrais pour toi toute seule : la mère, le père, le frère, le petit ami et même la sœur qui n'a pas le droit d'avoir ses propres amis, son existence différente de la tienne... Elle t'échappe et tu n'arrives pas à le supporter... Tu voudrais qu'elle non-existe. Tu clames que tu la méprises, que tu méprises tout ce qu'elle est devenue, car elle n'est pas comme toi et que maintenant elle ne vit plus dans ton sillage, comme auparavant. 
Tu es malheureuse. Un jour, tu comprendras qu'on ne peut aimer les autres (et s'aimer soi-même) qu'en les laissant être ce qu'ils sont, devenir ce qu'ils veulent être. Tu pars parce que tu as honte de t'être montrée devant nous si intolérante et jalouse. Pas si forte que ça, au fond. Tu pleures parce que tu souffres mais aussi parce que tu te racontes des histoires pour te prouver que toi seule, tu as raison. 
Je te propose de l'argent car je ne veux pas que tu dépendes, même un tout petit peu, d'un homme. C'est tout ce que je peux faire pour toi pour l'instant. Vis ce que tu entends vivre. Va là où tu es la plus heureuse.

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