Entre nous deux (8)





Mardi 27 avril 1999

- En fait, tu vois, ce que je ne voudrais pas c'est que mes filles pour elles-mêmes fassent des choix extravagants (sans voir nullement en quoi ils le sont) et pour les autres, sur ceux faits par eux, pour autrui, qu'elles portent des jugements conventionnels et bien au-delà de toute rationalité et justice...
- Et c'est ce qu'il se passe actuellement, tu veux dire ?
- Exactement. Ça me rend dingue. Elles jugent toutes deux le monde très sévèrement (enfin surtout moi d'ailleurs) et d'un autre côté, chacune, différemment et à sa manière qui lui est propre paraît faire bien consciencieusement à peu près n'importe quoi... Difficile de s'y retrouver. De comprendre quelque chose...
- C'est l'apanage de l'adolescence, tu n'y peux rien. Faut tenir bon...
- Oui ben, elle a bon dos, l'adolescence... À leur âge j'étais plus évoluée, il me semble. Moins rigide en tout cas. Non mais c'est étrange, tout de même...
- Étrange ? Extraordinaire, je dirais plutôt...
- On voit que ce n'est pas toi qui es fourré là-dedans à longueur de temps... Cette inconséquence permanente, ces changements de cap, d'heure en heure...
- Oui, ça ne doit pas être marrant. Je comprends. Finalement, heureusement que je n'ai pas de filles...
- Ah non mais ne t'inquiète pas, c'est juste la mère qui est visée, dans cette guerre plus ou moins silencieuse. Les pères sont à l'abri. Si tu avais une fille, ou deux, elles rivaliseraient entre elles pour t'empêcher de porter un quelconque jugement critique sur chacune... Elles sont très fortes pour ça. Bourrées d'astuces et de petites combines... Un homme n'y résiste pas...
- Agnès serait ravie... Déjà qu'elle enrage que notre fils prenne toujours, en toutes circonstances, ma défense contre elle...
- Ah ah... Tous autant qu'ils sont, ils sont bien chiants en tout cas. Oublions. On n'est pas là pour parler d'eux.  
Qu'est-ce qu'on fait ? Étant donné que maintenant tu trouves nos débats "trop théoriques"...
- ... et que toi tu ne veux plus me faire la grâce du moindre petit service (même tarifé)...
Ah! J'ai une idée qui me vient, là. Tu connais le jeu Je te tiens, tu me tiens...
- ... par la barbichette... Oui. Le premier qui rit perd. Et reçoit une tapette. Oui, je connais...
Parce que maintenant en plus tu veux me taper dessus ?... Et tu n'as trouvé que ce moyen...
Ne me dis pas qu'on va jouer à ça, ici, dans la bagnole... Si ?
- Non, non. On n'a plus trop l'âge. Mais je te propose une variante à ce jeu...
- ...?
- On va s'embrasser.
- Sur la bouche ?
- Oui, sur la bouche. Sinon, aucun intérêt.
- Et ?
- Attends... La règle cette fois (ou la contrainte, appelle ça comme tu veux) ce sera de ne pas fermer les yeux, à aucun moment, durant le baiser...
- Han! Mais on va loucher, à force de se regarder de si près... 
- Justement, c'est le jeu. Le premier qui ferme les yeux a perdu...
- Ou le premier qui rigole...
- Ou qui rit, oui. Accessoirement. Pareil, il a perdu. 
- Pas évident de s'embrasser sur la bouche en rigolant, yeux fermés ou pas... On va se baver dessus... 
- Pouah.
- Non mais O.K. Je vois. Et on gagne quoi ?
- Rien. Mais puisque dorénavant tu ne veux pas toucher de petit billet après m'avoir donné un baiser, disons que si tu gagnes, tu me demanderas ce que tu veux. Te laisserai libre de choisir.
- Ah. Et si c'est toi qui gagnes ?
- Ce sera moi. Je suis sûr qu'à ce jeu-là je vais être gagnant... Je te connais. Eh bien si je gagne, j'aurais droit... à un autre baiser. Mais plus tard. Rassure-toi. Tu auras le temps de souffler. Te laisserai respirer.
- D'accord. Ça marche.
- On y va ?
- On y va.
- Mets-toi là, bien en face.
1, 2, 3...

Mercredi 28 avril

Sa voiture est garée. À l'angle de deux petites rues où pas grand monde ne passe. Cela a tout du rendez-vous amoureux. À la tombée de la nuit.
La femme va s'asseoir à coté de l'homme, dans sa Renault Mégane. La dernière sortie.
Leur plaisir de se retrouver est flagrant mais on ne peut pas parler vraiment d'amour.
Quoique.

- L'un et l'autre, dit-il, nous aurions pu mettre en commun notre pitoyable mortalité et nous donner la main pour le meilleur et pour le pire...
- Ça ne s'est pas passé comme ça.
- Non, en effet, je sais bien, hélas, mais c'est tout ce que nous pouvions imaginer faire ensemble...
- Toi, tu fais partie d'un groupe plus évolué, ceux qui refusent toute contrainte, d'où qu'elle vienne, quelle qu'elle soit, parce que tu te sens capable d'atteindre d'autres sphères, celles supérieures où il s'agit de transformer la moindre faiblesse en un atout majeur. Et le plus petit secret en énergie consumant tout...
- Oh! tu sais, moi je suis maintenant quelqu'un qui a perdu toute idée de la différence qu'il doit en principe y avoir entre méditer pour soi et tenir avec quelqu'un d'autre - toi, par exemple - une conversation normale. Je n'y suis plus. Je ne me tiens nulle part...

[Je suis devenue lui. Voilà ce qu'il se passe. Il m'arrive de penser que j'ai entièrement fondu en lui. Je ne peux pas expliquer. Je suis habitée.
Le concept même de ce livre sur lui tout d'un coup a pris possession de moi. J'aime cette sensation. J'aime que mon ego s'efface. Je deviens un outil. C'est assez libérateur. Sans doute ai-je un sérieux problème, je sais. Mais le livre existe. Serge est vivant. Et moi aussi, je le suis.
Le désespoir, car c'est bien d'un petit désespoir dont il s'agit, n'est pas l'essentiel de ce qui m'habite. Ni non plus la crainte d'avoir à vieillir. C'est plutôt l'intime conviction que j'ai commis une erreur. Celle d'avoir surestimé mes capacités et m'apercevoir que petit à petit je vais me vider de mes forces. Cela prendra du temps, bien sûr, on en est même encore loin, mais la structure tout entière va se désagréger peu à peu.
Il me semble que ça a commencé.
Je ne peux pas me surpasser, je suis incapable de relever le défi. Je n'arrive plus à fournir. Toujours jusque dans mon sommeil je fuis les extrêmes. Il ne s'agit pas tant d'un rêve que je suis en train de faire mais plutôt d'une communication... Comme si quelqu'un me montrait depuis l'intérieur de ces rêves que je m'étais trompée toute ma vie durant. Il y a eu erreur quelque part. Quelque chose a foiré.
Ces sortes de révélations qui viennent peu à peu avec l'âge font souvent voler en éclats tout ce que l'on avait instauré au préalable. Tout ce qui avait été mûrement mis en place au départ. 
Un seul de ces rêves peut tout court-circuiter. Et on ne peut que s'incliner devant les conclusions qui sont à en tirer.]


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