Entre nous deux (9)





Jeudi 29 avril 1999

Ce petit carnet je l'ai emporté pour les vacances à la campagne mais je n'y ai pas touché. Durant tout une semaine je n'ai fait que jouer (avec mon fils), manger, dormir. Fait l'amour une seule fois.
Ainsi qu'à tous les jeux auxquels nous avons joué (ping-pong, badminton, tennis), il me fallait (au moins) "gagner une manche" : celle de revenir sur ce lieu où l'été dernier j'avais été terriblement malheureuse. Exorciser les marques profondes restées sur moi. Cette partie-là fut remportée. Non pas que j'aie effacé le mauvais souvenir mais je suis parvenue à ne plus en tenir responsable l'endroit, la maison et celui qui chaque année m'y invite, m'y conduit comme dans une retraite confortable d'où il te semble que tu ne parviendras jamais à t'extraire.
Un jour, à cause de la façon dont se sont déroulées les choses l'an passé, je me suis promis de ne plus jamais y revenir. Mais ne plus aller dans cette maison, dans cette région, cela reviendrait en quelque sorte à divorcer de quelque chose. Et de quelqu'un, de ce fait. Or il est toujours possible (j'y crois - je veux le croire) de reconstruire ce qui s'est effondré, et même après que l'on considère être parvenus au bout du chemin. Voilà dans quelles dispositions d'esprit je me trouve. Pensées fragiles et soumises au plus petit courant d'air, au moindre léger vent, et au printemps, en pleine forêt, il y en a souvent... Pour le moment l'essai paraît cependant assez concluant.
L'étonnant, c'est que lui, de tout cela, semble n'avoir à peu près rien vu. Du moins c'est l'impression qu'il donne, faisant mine de rien, continuant exactement comme avant. La tempête a soufflé et pas un cheveu de sa tête ne s'est soulevé.
Comment, bien des fois, dans ce que l'on appelle une vie de couple doit-on reconstruire ce qu'on croyait à tout jamais dévasté ? Rien ne sera plus comme avant, l'on se dit..., on se le répète, constatant les dégâts. Et l'autre, à côté, qui ne se rend compte de rien...
Mes filles aussi il leur faudra reconstruire autre chose entre elles (je pense soudain à elles, ici, loin d'elles et avec un peu plus de recul). Mais pour l'instant, elles ont mieux à faire. Restées à Paris, elles ont convenu d'être de simples colocataires. De s'ignorer plutôt que s'entre-déchirer. Et personne ne doit rien attendre d'autre, à l'heure actuelle. Je n'essaie pas de jouer le rôle de médiateur entre elles, ni celui de simple intermédiaire, cela supposerait de leur part un désir, même minime, de renouer. Et ce désir-là n'existe pas. Pas encore. Je suis comme une sorte de réceptacle pour chacune d'elles et je dois mesurer chaque jour mon temps d'écoute pour l'une ou l'autre de manière parfaitement équitable. Chaque temps de parole est minuté, décompté à la seconde près, comme pour deux adversaires politiques au cours d'un débat...

Samedi 1er mai

Tout au long de ces quinze jours il y a quelques phrases lues qui m'ont accompagnée. Assez peu, je dois dire, je suis entrée dans l'ère de la lenteur (ou l'air, ou l'aire...) et de la sélection - du tri exigeant. Et pourtant je lis beaucoup. Je ne fais que ça.
L'une de ces phrases émane de Léon Blum, et je la trouve extraite de la biographie de Marcel Proust (dans laquelle J-Y Tadié la cite, à propos de ce qu'il nomme la "littérature dreyfusiste" environnant la création proustienne). Léon Blum paraît-il considérait le chapitre du Côté de Guermantes qui traite de l'Affaire, comme un des chefs d'œuvre de la littérature dreyfusiste, et il note, avec une remarquable finesse : "La plus fallacieuse des opérations de l'esprit est de calculer d'avance la réaction d'un homme ou d'une femme, vis à vis d'une épreuve réellement imprévue. On se trompe presque à coup sûr quand on prétend résoudre ce calcul par l'application des données psychologiques déjà acquises, par une sorte de prolongement logique du caractère connu de la vie passée. Toute épreuve est nouvelle et toute épreuve trouve une femme ou un homme nouveau." Cette citation, surtout la dernière proposition, m'a donné comme dirait Serge, du grain à moudre... C'est que je me trouve actuellement impliquée malgré moi dans une affaire (avec un petit a toutefois) bien délicate...
Quelle est-elle, cette affaire ?
L'ami que je chérissais en mon cœur depuis des années a abandonné la femme qui porte son enfant, au troisième mois de la grossesse. J'ai dû couper tout lien avec lui quand j'ai compris qu'au cours du sixième mois il en était encore à vouloir qu'elle se fasse avorter !... Puis le silence s'est installé. Rien, de notre amitié ancienne, ne m'a manqué. Absolument rien. Silence émotionnel complet. Je n'éprouvais pas le moindre sentiment. Ni celui de l'amitié perdue, déjà depuis longtemps moribonde il faut dire, ni le manque de l'homme, pas plus que celui de la femme nouvellement rencontrée qu'il avait laissée choir, et encore moins l'idée de ce pauvre petit être qui allait voir le jour dans un monde à l'envers et que je ne connaîtrais pas. Or, petit à petit, c'est justement l'enfant qui a fait lien entre toutes ces personnes disparates.
J'ai pris des nouvelles de la grossesse en cours. Par téléphone, auprès de la première et seule à présent concernée. Sa mère. J'en ai obtenu. Tout va pour le mieux. Mais elle a peur. Elle a peur d'accoucher. Face à cette peur, l'écoutant se dire, cette angoisse de la solitude dans un tel moment (je pensais, sans le lui dire évidemment, qu'on naît et meurt seul... mais qu'on accouche aussi toute seule...), au fil de notre échange je me suis vue peu à peu en venir à lui proposer ma présence en ce moment qui normalement devrait être de pure joie, même si de travail aussi, et, si elle le voulait, de l'assister durant l'accouchement... "Je ne peux pas remplacer le père, lui ai-je dit, je n'en ai ni la possibilité ni l'intention, mais je veux bien faire en sorte de le représenter." Drôle d'idée, à laquelle pourtant elle a adhéré immédiatement applaudissant des deux mains... - Oui, c'est vrai ? Tu ferais ça ? Ah, eh bien merci, grand merci, car tu sais, je suis seule, je me sens seule...
Et maintenant, j'attends. J'attends que le téléphone sonne, ou mon bipeur, quand je suis sortie. Je redoute la petite sonnerie qui me signalera que c'est parti ! et qu'il faut que j'accoure...
Cet enfant à naître, je ne sais pas si je pourrai, un peu, l'aimer. Enfin ce n'est pas cela qu'on attend de moi. Sa mère, je ne la connais pour ainsi dire pas. Et quant à son "père", il a trahi tout le monde. Il a écrit à son ex, et la future mère, déjà maman : "Je te déteste. Je déteste ce bébé que tu portes et dont je n'ai jamais voulu. Je t'interdis de prendre de mes nouvelles auprès de qui que ce soit." 
Et cet homme-là un jour fut mon ami ?
Je m'inquiète. Est-il possible que j'aie pu me tromper sur lui de la sorte ? Sa délicatesse, son humour, sa culture et sa sincérité supposée... Où ai-je pu les trouver en lui ? Ne les ai-je pas inventés pour moi-même ?
À présent, dans mon univers mental qui m'est propre, d'humain il est passé dans le camp des non-humains. La femme (son ex-femme) dit "un salaud", je rectifie, "non, un con seulement"...
Quel rapport avec la (belle) phrase de Léon Blum, me direz-vous ? Je ne sais pas. Peut-être aucun. Mais en la lisant, relisant, je n'ai pu m'empêcher de penser à l'affaire, mon Affaire à moi...
Cet enfant à naître, dans quelques jours... Quelle épreuve plutôt qu'une fête cela va être !... C'est lui qui m'a fait de nouveau considérer (et prendre des dispositions en ce sens) que toute épreuve est nouvelle, et toute épreuve trouve "une femme nouvelle"... Peut-être, celle qui va mettre au monde un être neuf, là, dans quelques heures, va-t-elle être transformée par la nature et la puissance de l'événement ? Je me demande s'il pourra néanmoins bien grandir (et comment?) dans un tel dénuement avec une mère probablement illico "sur-aimante" et un non-père qui dit (qui l'écrit même, j'ai vu sa lettre) le "détester" et ne rien vouloir connaître de son existence...
Comment peut-on écrire qu'on déteste son propre enfant ? Comment peut-on détester un enfant ?
Mais au moment même où j'étais en train d'y songer, rêvassant à son avenir, il est né, l'enfant. Quand le téléphone sonne, je suis certaine que c'est elle. La mère ne m'a donc pas appelée pour l'assister durant l'accouchement. Elle s'est débrouillée toute seule avec, des amis pour l'emmener, et un médecin pour l'aider. J'aime ce courage des femmes qui n'ont besoin de personne pour mettre au monde et qui vous disent, quelques heures plus tard, d'un ton tout à fait guilleret : J'ai horriblement souffert... L'enfant est là, dans ses bras - il ne les quittera plus - et quand tu demandes "pourquoi pleure-t-il, penses-tu? j'entends alors sa mère répondre, sans prendre le temps de réfléchir et en riant : "Il ne supporte pas quand je parle à quelqu'un d'autre..."
Et je me vois raccrocher tout doucement le téléphone, souriant d'aise. Apaisée. Tranquillisée. Tout ira bien je crois. On s'efface devant un tel don, une telle attention à l'autre. Tout pour lui... Il s'appelle Alexis. Pour ces deux-là, nul besoin maintenant de personne... Pas d'inquiétude à avoir. Laissons-les en paix.
Je n'irai pas leur rendre visite. Pas pour l'instant.
Et cet inconscient de "père" - l'inconséquent - qui n'est même pas au courant et ne vivra pas ce moment fabuleux !


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