Entre nous deux (15)






Mercredi 8 septembre 1999

À sept heures il faut être debout pour aider le fiston à se préparer. Assurer la mise en orbite. Fini les mercredis de grasse matinée... Après son départ, je prends mon petit-déjeuner. Un peu de ménage et je vais m'acheter un réveil digital... À midi, il rentre, épuisé, mais au moins, aujourd'hui, sa journée est terminée. On s'endort, chacun de son côté et chacun devant sa télé, de deux à trois... Après quoi, je sors par une chaleur intense lui acheter des fournitures scolaires. Je n'ai pas de nouvelles de ma plus jeune fille qui devait rentrer ce jour. Je lis Le Monde, et j'ai encore sommeil. Je vais m'allonger un quart d'heure et m'endors jusqu'à l'arrivée, chez moi (dring-dring, me redresse), des copropriétaires, pour une réunion à cinq du conseil syndical. Celle-ci porte (une fois de plus) sur le problème du ménage dans l'immeuble, et, de 19 à 21h, je me vois obligée de bagarrer pour qu'on verse à la jeune femme, malgré les "mécontents", son salaire de l'été... Ceux-ci, revenus au temps du Moyen Âge, s'imaginent que si l'on n'est pas satisfait d'un service, on a le droit de ne pas payer. "On n'est pas là pour faire du social", déclare pour en finir ce petit con de bourge de Philippe R.

Jeudi 9 septembre

Ma fille est rentrée cette nuit à 4:28, je l'ai lu sur mon nouveau réveil digital. De nouveau il faut se lever à sept heures pour le fils. Je ne vais pas en faire un drame, mais il faut qu'on s'habitue. Les nuits sont écourtées à cause, d'un côté de la fille qui joue l'indépendante et qui estime n'avoir de comptes à rendre à personne, et de l'autre par le benjamin qui n'est pas fichu de se mettre en route seul... Le matin, je range les tiroirs du bureau et de la bibliothèque. Serge m'appelle mais je ne lui laisse pas le temps de s'épancher sur son inquiétude (je sais qu'il m'en voudra) au sujet de l'échographie qu'il doit passer l'après-midi. Je déjeune à midi avec fiston, cadette et Enzo, copain de l'aînée, pas là. Puis ma fille et moi nous montons dans sa chambre regarder une cassette sur le suicide des ados. Sympathique... Mais on s'endort. Le fiston revient de je ne sais pas où à 15h30 et je l'accompagne à Val de Fontenay s'acheter un nouveau jeu pour sa console. Au retour, je lis le journal, notamment une double page-dossier sur les crimes contre l'humanité commis au Kosovo durant ces années de guerre, pendant que lui fait ses devoirs. Préparation du dîner puis brushing de la demoiselle (qui "demain" s'en va, je ne sais pas où...) Le soir on regarde l'émission Envoyé spécial sur les musiques du monde, tous les quatre, la mère et ses gosses. Solange m'appelle.

Vendredi 10 septembre

Ce jour, mon gars ne commence qu'à 9h. J'apprécie de pouvoir me lever à 8. Le matin je fais du ménage et les comptes : il ne me reste plus que 3000 pour aller jusqu'au 7 octobre. Pour fêter ça je vais à Champion acheter deux biftecks pour les "travailleurs" (aînée et garçon) et un petit rosier jaune, en pot, d'un montant d'une vingtaine de francs. Le midi je déjeune avec la cadette avec laquelle, du coup, je parle argent. Celui qu'elle voudrait avoir, celui que je n'ai pas et celui (plus inquiétant) qu'elle trouve "ailleurs"...  Puis petite sieste devant Derrick d'où je suis tirée par le retour du collège de mon fils qui finit plus tôt le vendredi.
Je le laisse devant la console et vais rejoindre Serge pour un café-Vittel menthe, au Lac.
Nous parlons de nos enfants respectifs, puis nous enchaînons sur nos deuils, respectifs... Chacun le sien. C'est gai, vraiment. Quel entrain, pour cette rentrée... Par moments j'ai envie d'arrêter de marcher, de faire et refaire le tour de ce foutu lac, de deviser, de demander et de répondre, et de dire STOP! arrêtons là, laissons tout derrière nous et allons prendre une chambre d'hôtel comme il nous arrivait de faire autrefois... Mais visiblement, ça ne fait plus partie de l'ordre du jour.
Alors nous essayons, vainement mais avec une affection mesurée entêtée, de nous tirer l'un l'autre des profondeurs rocailleuses où s'amassent le plus souvent les difficultés et où, l'on peut supposer, la majeure partie des êtres humains passent en silence l'essentiel de leur temps. Nous, la chance que nous avons, c'est d'avoir chacun l'autre sur lequel s'appuyer. La différence d'âge pour lui ne compte pas (sauf pour la question de la chambre d'hôtel où là, ça le freine à présent : petite nouveauté). Il dit tout ce qu'il pense. Il désire suivre son temps. Se montrer admirable et éloquent. Sans être paternel. Il capte, utilise et exploite librement tous les sentiments. 
En qui d'autre que lui, me dis-je, tandis qu'il me parle, pourrais-je trouver ça ? Ses cheveux bouffants sont là pour couronner une tête remarquable surtout par sa beauté. Beauté étrange, certes. Qui ne plaît pas à toutes. L'idée me traverse que je lui obéis avec une sorte d'adoration et que je fais tout ce qu'il me demande. Ce qu'il me demanderait, s'il me demandait quelque chose...

Malgré quelques problèmes de santé, banals au bout d'un certain temps "avec l'âge" surtout chez un homme, il demeure florissant, très florissant même, mais il donne à présent l'impression qu'il pense tout le temps à sa santé. Davantage - bien davantage - que les autres. Car s'il lui "arrivait quelque chose", il serait complètement perdu, totalement disqualifié, un cas (forcément) désespéré, un fardeau, un zéro... Je le sais parce qu'il a cette tendance, rare chez les hommes et plus courante chez les femmes, d'exprimer tout. Il est d'une franchise absolue en ce qui concerne les questions vitales et il m'ouvre son cœur, en particulier quand nous sommes seuls et seuls nous le sommes toujours depuis qu'il est rentré de Trouville (c'était même ça qui ne collait pas là-bas : nous n'étions jamais seuls, et quand par le fait de quelque hasard plagier ou de circonstances particulières, nous nous retrouvions sans les autres, nous ne savions pas quoi faire de cette solitude qui nous tombait dessus, que nous n'avions pas nous-mêmes choisie. On ne voulait ni ne pouvait "en profiter").

Grave, il l'est soudain parfois (on ne sait comment ça lui vient subitement) quand il agit comme son propre médecin. Il dit souffrir toujours de la même gêne après avoir absorbé une nourriture (bien) trop riche (son lot quotidien, qui lui permet de compenser) et aussitôt après, s'accroche à son Gélusil dont il avale un ou deux cachets comme on s'injecterait une bonne dose de morphine. Il en plaisante mais il n'oublie jamais de surveiller tout le processus avec un grand sérieux, prenant garde que la machinerie fonctionne comme il se doit et en douceur. 
Il se soigne avec zèle d'une maladie qui n'existe pas et dans le même temps arrive à se moquer de lui-même. On pourrait presque dire qu'il en suit la progression en esprit. Cette "maladie" qui chemine dans son corps, dans le sanctuaire de son cerveau, dans son sexe et dans ses yeux scrutateurs... où la mort a déjà fait une incursion.

Il observe tout. Rien ne lui échappe. À mon sujet ou au sien. Il n'est pas du style à s'aveugler sur quoi que ce soit. Il semble qu'il veut me dire, je le lis dans ses yeux, dans sa façon de me prendre la main, dans la manière qu'il a soudain de m'attraper par les épaules et de soudain me faire pivoter vers lui, plongeant son regard dans le mien : "Regarde-moi en action. Je n'ai rien de précis, rien d'enviable ni d'admirable. Mais tu dois me croire sur parole. Si je te dis quelque chose qui ne te convient pas, ne te mets pas en colère. Ne te fâche pas quand on te dit la vérité alors que tu as la chance d'avoir quelqu'un qui te la dit..."

Il continue cependant à manœuvrer pour gagner cette partie, celle de la Mort, qui a déjà pris tant d'avance sur lui. Et qui (parfois je me demande) est peut-être son seul dieu. Souvent, au contraire, je crois qu'au fond de lui, il a complètement cédé à cette peur, ne se battant même plus. Aurait-il fini par renoncer ? Mais quand je m'imagine l'avoir cerné à travers ses faits et gestes et aussi ses paroles (ou ses silences), je me retrouve alors non pas au cœur d'un labyrinthe mais sur une voie bien dégagée; et là, il arrive d'où on ne l'attendait pas. L'amant parfait, qui sait parer à tous les coups du sort, quoi qu'il m'arrive, dont la mort un jour à venir n'est qu'un élément parmi d'autres, un élément lointain, secret, de sa vie privée.
Et moi, dans tout cela, qu'est-ce que je veux, qu'est-ce que j'attends ? Je ne suis pas capable de le dire. Je tourne encore un peu trop en rond.

Retour à la maison. Je lis Le Monde, je fais des gnocchis pour le dîner. Je lis le Nouvel Obs. Les deux filles, cette nuit, ne dorment pas à la maison. Télé.

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