Entre nous deux (16)
Samedi 11
septembre 1999
Alors que
je fais les courses au Champion de notre rue, soudain elle est là, à côté de moi. Je ne l'avais pas reconnue derrière son bronzage, ses lunettes de star et sa décoloration. Elle a les larmes aux yeux. Quelque chose ne va
pas. J'apprendrai, au fil des rayons que nous parcourons plus que distraitement, que son
copain "est tombé". Il risque d'en prendre
pour sept ans cette fois. Il a décidé de passer les frontières et fuir vers l'Algérie. Elle ne le reverra plus. Tant mieux, me dis-je,
sentant que la raison de la tristesse de ma fille allège déjà assez considérablement ma propre inquiétude.
Pour une courte durée
seulement, car j'apprends qu'elle veut le revoir "une dernière fois", avant son départ ce soir, et du coup je me mets à redouter que les flics
l'aient laissé filer pour mieux le serrer avant qu'il parte, la nuit prochaine ou au
petit matin... et ma fille avec. Je crains aussi un possible règlement de compte de la part de plus gros bonnets. Enfin je crains absolument tout.
Je
tremble, mais le soir il faut jouer double jeu en famille car elle compte sur
mon silence, moi qui déteste plus que tout les lourds
secrets. Je me demande si cette complicité qu'elle attend de moi (un peu
de manière perverse) n'est pas ce qui
risque de la conduire à sa perte "avec la bénédiction de maman"... Surtout quand je vois son père l'après-midi de ce même jour l'emmener s'acheter
des vêtements aux Puces de
Clignancourt, alors que, s'il savait, il ne lui paierait même pas des mouchoirs pour pleurer...
La nuit,
elle ne rentre pas, alors qu'elle m'avait dit sortir "seulement faire un tour".
Je l'appelle sur son portable pour l'engueuler, en tremblant à l'idée qu'il sonne dans le vide,
mais elle répond. Elle n'est pas morte ou
en prison.
Lundi 13
septembre
Du mal à me réveiller à sept heures, surtout que j'ai dû prendre un Lysanxia dans le milieu de la nuit. J'étais énervée. Elle me donne du fil à
retordre avec son petit air de rien. En tout cas j'espère que l'autre, là où il va, il va y rester... Et longtemps! Le temps qu'elle l'oublie et prenne
un peu de plomb dans la cervelle (au sens figuré
bien sûr : ah! comme chaque mot,
chaque expression me renvoie au problème actuel ! Et à qui parler ? Je me le demande bien). J'en doute fort, qu'elle oublie ce gars... Je
la connais, elle va s'accrocher. Les êtres sensibles qui ne sont pas
au mieux de leur forme ou encore trop jeunes pour palier à leur propre fragilité, ont besoin de pratiquer des
actes qui - croient-ils - les structurent et leur donnent confiance en eux-mêmes.
J'ai les joues en feu, mais je dois être très pâle. Le souci, qui va être permanent, vient d'entrer
en moi. Je suis loin d'être optimiste. Je vais,
contrainte et forcée, devoir côtoyer un milieu pour lequel je n'entretiens aucune curiosité, ni, comme elle, n'a de chances de me plonger dans les affres romantiques de l'aventure excitante... Me voici la proie d'un souci qui est bien plus grand que moi. Que je ne peux pas
refuser, que je ne peux pas enfouir dans ma poche et ne plus y penser. Sur
lequel je peux tout juste refermer la main.
On n'apprend jamais rien, rien de
rien, malgré toutes les choses qui ont déjà été écrites, maintes fois dites et répétées. Elles ne reflètent que la manière dont on va pouvoir à loisir et sans fin argumenter
ou réfléchir à ce sujet, mais cela se réduit à une faible petite lumière extérieure que nous sommes censés projeter vers l'intérieur. Si on y parvient, il
y a alors au bout tout un réservoir de recommandations à faire qui sont excellentes en soi, mais le plus souvent,
on échoue.
Je réfléchis à ma fille. À longueur de temps. Les yeux
fixes, ronds comme ceux d'un oiseau. Je me souviens de ses cheveux d'avant,
ceux de l'enfance, d'une blondeur de blé mûr, de leurs boucles et de leur douceur... J'aimais les
toucher, les faire rouler dans mes doigts. Je ne tiens pas à me rappeler, même si je les manipule encore
pour le brushing, de sa tignasse de poupée peroxydée, telle qu'elle la porte aujourd'hui (en maltraitant ses beaux cheveux).
Ça reste ma fille. C'est la même. Mais elle a comme on dit "grandi". Je vais
devoir m'adapter. Faire partie de ces gens qui participent à un drôle de jeu où ils se sentent condamnés
à perdre tout, en menant en plus, à chaque instant, une
sorte de lutte souterraine. On sent une tension considérable naître en soi et une énergie contradictoire qui ne demanderait qu'à s'apaiser mais qu'on ne peut pas justement apaiser. Et
tenter de la contenir engendre des angoisses et des frissons. Même en plein été, ou en cette fin d'été, alors qu'il fait si chaud. On a froid. De ce froid-là qui va durer, parce qu'il est né de choses conçues pour demeurer inertes, ou
bien provoquer des explosions à la chaîne et des soulèvements terribles... C'est
tout cela, je me dis, qui m'attend.
Mardi 14
septembre
Enfin une
nuit complète, chaque enfant dans son
lit, et moi un peu moins tourmentée. La veille, nous avons
regardé Balzac, en famille, avec Depardieu et Jeanne Moreau. Ma cadette
paraît moins agitée. Maintenant, comme si ça ne suffisait pas, elle m'entreprend pour que je lui paye un
abonnement de portable comme "cadeau pour son bac"... Elle veut sans doute
recevoir des appels du gars qui, aux dernières nouvelles, plutôt que l'Algérie qu'il visait comme refuge, se serait arrêté en Espagne.
Je me réveille un peu en retard (7h16) et quand je veux me remettre
au lit à huit heures, pour lire, c'est
l'interphone qui tinte fortement : le serrurier venu faire quelques menus
travaux dans l'immeuble. Je dois m'habiller en vitesse pour lui ouvrir les
portes de l'accès à la cour et aux caves. Dans la matinée, je m'en vais acheter des vêtements
neufs pour mon fils. Je reçois une lettre d'un éditeur qui "veut bien lire mon manuscrit". Cette
perspective m'empêche un peu de faire la sieste.
Je vais à la poste pour le lui expédier.
Je vois
Serge pendant une heure dans le bois (beaucoup de choses à lui raconter...) puis Haïdih,
l'ex-compagne de Salman, vient me rendre visite à
la maison avec son bébé, Alexis, qui ressemble étonnamment
- trait pour trait - à son père (inexistant, et dont je n'ai plus aucune nouvelle depuis que j'ai rompu tout lien avec lui. C'est normal, mais Haïdih ne peut s'empêcher de m'en demander).
Mercredi
15 septembre
La
veille, je suis allée au cinéma avec ma fille, à la séance de 22 heures. Voir le film Ma petite entreprise, principalement pour la distraire, et aussi parce que d'après moi, quand on entreprend de l'étudier, mieux vaut y aller et souvent. Mais elle est plongée dans son cinéma à elle. Elle est en plein film, même. Et je le vois bien, les études qu'elles commencent tout juste ne sont pas pour elle vraiment un choix, juste une façon de faire "ce qu'il faut", ce qu'on lui dit, c'est-à-dire donner le change et pouvoir continuer son petit mic-mac en s'engageant dans une voie qui lui laissera tout le temps voulu pour s'occuper d'autre chose. Son portable, dans la salle où je l'ai traînée presque de force, a
sonné au milieu du film et elle
s'est éclipsée aux toilettes cinq minutes. Comme, de retour à sa place, faisant alors semblant de s'intéresser soudain à ce qu'elle venait de manquer, elle m'a demandé "alors? il s'est passé quoi?", j'ai jugé bon de l'envoyer promener. Je lui en ai voulu : on ne peut jamais être complètement ensemble et
tranquilles.
Il est remarquable qu'on puisse supporter de ses enfants ce qu'aucune autre personne au monde ne pourrait vous faire subir. Elle est dépendante. Du portable, du
tabac, et de ce type. Mais comment peut-on réussir à évacuer la dépendance de quelqu'un ? Quelle force, quelle énergie à déployer serait suffisante ? Avec elle, je le vois bien, j'ai le choix entre la savoir "heureuse" hors de la maison, dans le lit d'un garçon qui n'a rien d'un gendre idéal et qui à tout moment risque d'être arrêté, ou la voir malheureuse à la maison. En ce moment, c'est la deuxième option qui se présente. Elle est vissée à son téléphone en permanence, pour avoir des nouvelles. Quand je le demande, elle sélectionne quelques petits trucs à me dire qui ne portent pas trop à conséquence, comme on lancerait des biscuits d'un air distrait à un chien qui a faim de viande. Elle oublie ensuite assez fréquemment ce qu'elle m'a dit et ce qu'elle ne souhaite pas me dire, ce qui fait que parfois les morceaux de son récit se télescopent et que cela finit par former un tableau on ne peut plus inquiétant. Ou grave. Au choix.
Patience... Je me dis cela sans arrêt. Nuit et jour.
Le
lendemain du coup, dur de se lever à sept heures et de partir ensuite
en RER pour un rendez-vous chez le notaire afin de régler la succession de notre mère.
Contente de revoir mes sœurs que j'ai trouvées belles et gaies. Il pleut à
verse quand nous sortons du cabinet et nous allons prendre un chocolat dans un
troquet. Retour vers onze heures. Je déjeune avec ma fille et son
copain Enzo. La cadette est à la fac (c'est rare, mais ça arrive). Je ne dors pas vraiment devant Derrick car il y a trop d'allées et venues dans la maison. Ça
monte, ça descend l'escalier, ça parle et ça claque les portes...
Je vois
Serge de quatre à six qui a rendez-vous le
lendemain avec Zerbib, son urologue, à la consultation privée de l'hôpital Cochin, au sujet de sa prostate. Au
retour, ma fille, rentrée de la fac, m'annonce que son
portable "est mort", comme si c'était un drame. "Tu vois,
il va falloir que tu m'en payes un autre, si tu veux pouvoir me
joindre..." Le fiston est chez son ami Carlos et sa grande sœur, à son premier cours de
conduite. Le père de tout ce petit monde
rentre à 23h... (n'importe quoi!, et sans la moindre explication ni excuse) et le téléphone à côté de moi dans le lit sonne à
minuit, sans que personne ne parle...
Putain de
saloperie de vie.

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