Entre nous deux (17)




Jeudi 16 septembre 1999

Je ne me réveille qu'à 7h18 au lieu de sept. Ce qui fait qu'il faut immédiatement s'activer pour que le fils soit prêt en un quart d'heure... Passage du syndic à 8h30, pour la porte d'immeuble qui ne ferme toujours pas convenablement (il faut la tirer sur soi). Avec le serrurier, le gars du syndic et moi, nous finissons par saisir d'où vient le problème. Je remonte alors à la maison et je passe une heure au téléphone à essayer de convaincre mon amie Solange de faire une analyse. Elle n'est pas toute jeune, de hautes défenses ont dû être érigées en elle, mais je crois, dans son cas, il y a une bonne indication...
À midi, alors que je suis devant l'immeuble à attendre Serge qui doit me rapporter du coffre de sa voiture mon jeu de raquettes de ping-pong pour mon fils qui va en faire au collège, je vois ma fille sortir du tabac de l'autre côté de l'avenue, Le Virginie, en compagnie (je crois) de son mec, supposé être pourtant toujours "en cavale", en Espagne (pas au Virginie)... Mon sang ne fait qu'un tour. Ou plutôt j'éprouve dans mes sens comme si j'avais porté quelque chose avec grande précaution et que j'aie été ébouillantée après l'avoir renversé... Juste devant chez moi !... Humiliation et colère. Je l'interroge lorsqu'elle rentre mais elle me dit que ce n'était pas lui. (si ce n'est lui, c'est donc son frère, ça, je n'y avais pas pensé une seconde...). - Ah. Ils sont jumeaux ?...
L'après-midi, après une petite sieste pour oublier tout ça (et où je bave sur ma manche!) je vais à Millepages voir quelle tête ont, comment ils se présentent, s'ils sont beaux, agréables à toucher et quels titres, les livres des Éditions La Bruyère (celles qui m'ont contactée pour que je leur envoie un texte). Ils n'en ont pas !, me dit le libraire. N'en reçoivent pas. Ne connaissent pas... Plutôt mauvais signe, donc. Je suis dépitée. Au retour, je vois un père dans la rue maltraiter un enfant (coup de pied dans le derrière et menace de morsure au poignet... : "Tu vas voir ce qui t'attend à la maison...") 
Je n'ai pas du tout le moral.

Vendredi 17 septembre

Les deux filles n'ont pas dormi à la maison, l'une chez Enzo et l'autre (en principe, je ne suis pas allée vérifier) chez son amie, qui habite en face. J'ai l’œil sur elle, principalement, même si j'essaie d'avoir toujours l’œil sur tout et tous, à vrai dire je tiens un œil en permanence ouvert sur tout ce qui se trouve dans mon champ visuel (et j'ai l'impression à présent que mon rôle se résume à ça, que je ne peux rien faire d'autre, et à la fin cela me prive de toute sérénité). Je dois m'en arranger. J'organise l'existence en conséquence, colmatant et murant les inconvénients. Sauf qu'il y a des moments vraiment pourris. La veille, elles s'étaient vivement agressées l'une l'autre en se mettant à table. J'avais crié Stop! et on avait mangé la soupe en silence. Ce n'était peut-être qu'une histoire entre sœurs dont nous étions témoins par hasard et avec laquelle personnellement je n'ai rien à voir, mais tout le monde paraissait entraîné dans la mauvaise direction. Que des conflits (et des désirs ou des refus) parallèles se rencontrent, voilà qui relève d'une coïncidence peu commune. Et de les sentir si particuliers, fixés sur une seule et même personne, cela me donnait envie presque de la défendre contre son aînée qui visiblement ne comprenait pas grand chose à la situation actuelle. Était aveuglée par sa colère et déception de grande sœur et faisait une interprétation fausse du véritable état des choses. Ce qui ne nous avance à rien. Je pense être la seule à pouvoir tenter de démêler (peu à peu, ça risque de prendre du temps) tout ça. Et pas par des accès de colère inutiles et grandiloquents.

Je me sens tirée, entraînée, pieds et poings liés. Le père, on ne le voit pas beaucoup. Il se tient en dehors avec grand soin, on dirait presque scrupuleusement, et quand il arrive, on fait semblant que tout va bien. Moi, je me réfugie devant la télé. Par moments nous arrivons encore à être bien tous ensemble mais je sais que ça ne va pas durer. Un jour, tout va sauter. Je l'espère, presque. Chaque membre de la famille est sur son orbite propre. Sauf moi, qui n'aie plus de destination.
Il faut entretenir le dialogue avec chacun à peu près convenablement en dépit des passages à vide, des doutes, des mensonges et de la lassitude. Tout s'embrouille. D'un jour à l'autre, ce qu'on a fait la veille est à refaire. Tout a changé. Il faut recommencer.

Ma fille m'a tannée pour avoir un nouveau portable. Elle l'a. Je lui demande de garder le lendemain soir son frère car nous sortons. Cela ne "l'arrange pas". Pourquoi donc ?, je demande. - Parc' qu'i' revient... demain... - Comment ça, il "revient" ? - Ben, il a été innocenté... Voilà. (petit haussement d'épaule signifiant "tu vois bien...")
À vrai dire je m'en fiche pas mal qu'il soit coupable ou innocent. J'aurais voulu qu'il reste loin de ma fille, le plus longtemps possible. Raté !
Comme nous serons rentrés vers minuit, elle concède, semblant me faire comme un cadeau de dédommagement et aussi pour protéger ses arrières (elle va avoir plein de choses à "faire passer" auprès de moi à partir de demain) qu'elle sortira alors "après", pas de problème...
Ça promet, je me dis.

Samedi 18 septembre

Les cinq trousseaux de clés, ce vendredi soir, sont suspendus chacun sur leur crochet derrière la porte d'entrée quand je vais pour la fermer la nuit. Ça veut dire que tout le monde est à la maison. La poule que je suis peut rentrer au chaud dans son poulailler. Le coq lui demande de faire l'amour (ah encore un truc, j'avais oublié que ça existait ce machin) et je ne dis pas non (simplifions les choses au maximum). Pour une fois - c'est exceptionnel - je me sens l'esprit tranquille. Mais il est plus de onze heures et j'aimerais bien profiter de mon bien-être accordé miraculeusement, et je suis fatiguée surtout. Voudrais dormir. Mais je sens qu'il ne faut pas laisser passer cette relative et inattendue trêve des angoisses. On ne sait pas de quoi demain sera fait. Peut-être que demain je serai là, à la même heure, à me tourner et retourner dans le lit guettant le retour improbable d'une de mes filles, en nage, sans oser bouger ni allumer de peur de réveiller François et qu'il se doute de quelque chose, s'inquiète à son tour...
Mon inquiétude, je la supporte, je la contrôle, la sienne, non, elle me paraît déraisonnable. Inappropriée. Nous n'avons pas du tout le même genre d'inquiétudes, en fait. Les comparer nous rejette loin l'un de l'autre. Une fois de plus.
Le lendemain matin (pourtant) je me lève d'assez bonne humeur. Ma fille cadette soigne sa cystite et sa constipation... Je me dis qu'il n'y a que ça pour la tenir tranquille. Une bonne cystite... On va faire les courses au Champion toutes les deux et le soir son père et moi sommes invités chez des amis. Une vie normale, quoi.

Tout me paraît actuellement consister en une seule et même tentative d'échapper aux manœuvres dont je me sens (à bien y regarder moi et moi seule) la victime. Et dans la mesure du possible, à m'évertuer à limiter les dégâts. Je me dois de rester énergique et continuer de bâtir malgré souffrances et incertitudes, alors que d'autres se contentent d'espérer malgré celles-ci. Je le vois bien en ce moment autour de moi. Peu importe pour eux qu'ils les détectent, ces souffrances et inquiétudes, et les ressentent plus ou moins nettement. Ce qu'il faut, c'est les éviter à tout prix. Les contourner. Beaucoup pensent que les choses, avec le temps, vont se régler d'elles-mêmes et toutes seules, d'autres, qu'il suffit un beau matin de taper du poing sur la table, pousser une grosse gueulante, et dès le lendemain tout sera à nouveau rentré dans l'ordre... Cela dépend de l'éducation qu'on a reçue. Ce sont choses qu'on a vu faire, ou entendues. On s'y essaie soi-même. J'essaie de trouver pour ma part et en matière d'éducation seulement, une solution intermédiaire qui compose avec les deux premières, mais ça demande énormément de doigté et d'y réfléchir aussi. Plus longuement qu'en rentrant le soir avant le dîner et après sa douche; ça ne se fait pas tout seul. C'en est même épuisant et réclame tout un arsenal de moyens stratégiques compliqués à mettre en place. Dans certains cas, ça s’apparente à une guerre, et il faut prendre en considération absolument tous les éléments. On peut bien y laisser sa peau au bout du compte. Le problème est qu'en rien on ne puisse prendre les devants. Il faut attendre, et aviser.  

Dimanche 19 septembre

Quand nous rentrons de notre soirée à une heure du matin, fille aînée, Enzo et garçon sont en train de jouer à la console, et la cadette est (bien) partie chez le mec ! Je n'en reviens pas. Elle l'a dit, elle l'a fait. Elle m'appelle sur le portable de Enzo (pourquoi ça?) pour faire une sorte de "filtre", sans doute. Devant lui je ne vais pas gueuler en m'époumonant. Elle le sait. Je me couche, un peu ivre, ayant trop bouffé. Je dois lire un moment pour trouver le sommeil. François ronfle déjà. Je dors bien, cependant, jusqu'à plus de neuf heures. Le matin, en train d'entreposer pour la semaine les choses du marché que François a fait tôt pour aller ensuite "voir une expo", j'écoute Barbara, Bashung et Ferré... 
Ma fille revient alors de chez son julot. Nous déjeunons tous les trois en parlant "littérature", François et moi. Comme si c'était le sujet le plus brûlant actuellement... En plus, nous n'avons pas du tout les mêmes goûts. 
Tout est faux, artificiel, "surréaliste", décalé... J'ai envie de crier et de m'enfuir. Les planter là. Si je ne le fais pas, c'est à cause de mon fils. Seulement lui. Les autres, au moins leur faire savoir que je ne suis pas si docile et malléable qu'ils le pensent. Que c'est une feinte, une surprise que je leur réserve. Ils ne perdent rien pour attendre. Malaxer ces maigres idées de vengeance me fait sourire intérieurement. Me libère.
Une courte sieste sur le lit de mon fils, absent, et ma fille me convainc de venir voir avec elle "le dernier Kubrick", Eyes Wild Shut. Je n'ai pas spécialement envie mais comme moi-même je lui soutiens sans me lasser qu'il faut aller voir des films régulièrement, que c'est important pour sa santé mentale et intellectuelle, je ne peux pas refuser... En plus, elle demande à son père de nous le payer... 
Un chef d'œuvre ! Cela faisait très longtemps que je n'avais pas vu un vrai film. Nous en sortons à plus de sept heures, un peu estourbies et sous la pluie. Dîner du dimanche soir juste avant la série Urgences, puis un documentaire sur les enfants atteints de mucoviscidose. J'y vois, sur l'écran, la mère du petit Johan que j'ai rencontrée à Strasbourg et qui m'avait longuement parlé du problème de cette maladie dont son enfant est atteint.

Lundi 20 septembre

Passons sur la difficulté à se lever le matin dès sept heures... Je dois me recoucher après le départ du fils et me rendors aussitôt. Il fait encore nuit maintenant, quand nous nous levons. Vers dix heures je suis prête et m'en vais faire quelques courses. Je pense souvent au film que j'ai vu hier. À l'incompatibilité dans la vie de couple (surtout celle avec enfants) entre les fantasmes de chacun, son désir, son imaginaire et la réalité de la vie conjugale et sexuelle. À laquelle des deux doit-on renoncer ? Car pour y arriver il nous faut bien en sacrifier une ?... François a longtemps voulu maintenir les deux "en service" (fantasmes et vie conjugale) mais il l'a fait sous la forme d'un forcing à exercer sur moi. Ça me soûlait. Chacun son problème. Chacun son désir. Mon désir s'est éteint pour l'homme dont j'ai eu un enfant (dès que j'ai eu un enfant) et autre chose est venu remplacer. Amour, amitié, compagnonnage... bien entendu, je ne saurais définir, comme à peu près tout le monde... Mais pour cela, déjà, il a fallu procéder à bien des ajustements réciproques. Et j'ai dû aller chercher d'autres hommes, des possibles et d'autres, non, pour rêver et survivre. Pour lutter aussi contre l'ennui.
Souffrir en dépit du grand confort qu'il y a à être amoureuse - tout en faisant encore l'amour avec celui dont on ne l'est pas. Est-ce qu'on n'a que ça comme solution ?


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