Entre nous deux (18)





Mardi 21 septembre 1999

Je me suis couchée à minuit après avoir regardé une seconde fois le film Balzac (cette fois-ci avec mon aînée) et réveillée à neuf heures (quelques aménagements de l'emploi du temps du fils font qu'il ne commence plus à huit heures que deux matinées par semaine).
La veille j'étais allée prendre le thé chez Agnès et Serge, et voir les photos de nos vacances ensemble, qu'Agnès avait fait développer.
Agnès, "en ville" est très différente de ce qu'elle est à Trouville. J'ai remarqué. Bien que toujours aussi gentille avec moi (elle en fait même un peu trop) elle se montre directive, voulant tout régenter tout en mettant en ses paroles quantité de bémols afin qu'on ne pense pas que... c'est elle "qui décide pour nous"... Faites comme vous voulez, mais je crois que... Je ne voudrais pas m'imposer mais à mon avis vous devriez... Je ne veux pas vous couper dans votre conversation, mais euh, je vais m'en aller... J'ai tout préparé, le thé est sur la table de la cuisine, sur le plateau... Je vous laisse, vous devez avoir sûrement plein de choses à vous raconter... Chéri, n'oublie pas, à dix-huit heures tu as les résultats au labo à aller chercher...
Serge lui, me regarde bouche bée comme un vieux chat, qui peut-être, j'en avais l'impression, ne savait plus très bien qui j'étais, ce que je fichais là... Il ne parle pas beaucoup et sa femme dit tout ce qu'il y a à dire. 
Tout allait un peu trop vite. Jusqu'à ce que je m'aperçoive que ce jeu entre eux était très bien rôdé. On aurait dit que tout s'improvisait comme au cours d'un échange classique, mais en fait j'aurais pu presque deviner quelle serait la phrase qui allait suivre. Aucune surprise. Les petites pauses dans la musique incessante des paroles étaient seulement dues au fait que nombre de gens vous regardent d'abord pour savoir comment se conduire. Et je me sentais regardée. Des deux côtés.
C'est bizarre (depuis le temps) mais je sens en elle comme une peur, une inquiétude qu'elle s'efforce de contrôler en s'imposant d'une manière très particulière. Elle prend énormément de place en t'ouvrant grand les bras.
Apparemment, je le sais depuis fort longtemps, Agnès m'accepte (plus ou moins) sûrement pour des raisons qui lui sont propres et que je ne cherche pas à connaître, mais il en est une que j'entrevois assez nettement. La contrainte ou l'emprise que Serge exerce sur elle (sans que cela se remarque immédiatement, on penserait même que c'est l'inverse qui se produit) est telle que de le mal juger en tant qu'épouse pour ce qu'il fait ou a fait se révèle pour elle une opération trop ardue pour qu'elle se lance sur cette voie. Cela remettrait tout en cause, et elle n'y tient pas. Ça lui va comme ça.
Il faut penser de manière très concrète aux gens qui s'adaptent comme un embauchoir dans une chaussure. Pour Agnès, en permanence il s'agit de s'adapter au cas par cas aux besoins et fantaisies de son homme, et continuer à mener de son côté sa vie, sans que rien ne vienne la freiner ou la gâcher par d'autres soucis, étant donné qu'elle s'en crée déjà énormément avec sa propre famille à laquelle elle se dévoue passionnément et quotidiennement, en plus de son travail.
Elle a l'habitude de se montrer indulgente en tout avec son mari. Quoi qu'il fasse, je pense. Elle lui a limé les griffes très soigneusement, il ne peut plus faire grand-chose. Elle n'a aucune crainte à avoir. Alors elle papillonne, s'agite, tourne autour de lui en parlant fort, donnant des consignes farfelues, se montrant pressée de s'en aller, les fesses posées sur une demi-chaise, prête à s'envoler en accaparant tout de même avant de partir la conversation. Et quand enfin elle a franchi la porte puis l'a claquée derrière elle, le silence se fait; il dure longtemps, une éternité, et nous nous retrouvons telles deux personnes qui n'auraient rien à se dire. Je le vois afficher une expression presque sévère et même impatiente, mais la vérité est ailleurs. Il reste assis là, content, servi. Dans un état d'esprit à la fois viril et perçant, tranchant, paradant lui aussi, hautain, brillant, mais privé de ce qui est indispensable pour offrir à mes regards un visage heureux comme celui que je lui connais quand nous nous retrouvons chaque fin d'été, et non pas frustré, comme je le vois là.
Et il y a d'autres raisons à cela que le fait qu'elle le saucissonne en permanence comme un rôti et ce depuis des années. Il y a d'autres réalités le concernant à prendre en considération. C'est regrettable mais c'est ainsi. Son esprit est perçant toujours mais il faut mentionner aussi sa couleur pâle, malgré le bronzage, comme appauvrie par l'âge - plus rien de l'irrigue -, son teint grisâtre. Sans compter le bazar dans l'appartement où l'on lit l'ennui de certaines heures, les complications des jours, la monotonie installée. Et une certaine détestation (polie) qui semble occuper l'espace.
Il y a quelques années le changement de la rencontre l'avait rendu quelque peu égoïste, qu'une femme soit amoureuse de lui y contribuait, mais là, la boîte s'est refermée.
Je n'aime pas voir Serge chez eux. Mais c'est elle qui m'a dit de venir.

Je reçois un coup de fil dans la matinée de Solange, tout excitée à l'idée de rencontrer pour une première séance mon ancien psychanalyste dont je lui ai donné les coordonnées. L'après-midi, je tombe littéralement de sommeil et ne peux m'empêcher de dormir avant d'aller rejoindre Serge sous la pluie. J'espère qu'elles seront mieux que celles d'hier, les véritables retrouvailles...

Oui, elles le sont. Il arrive habillé un peu bohème chic. Des vêtements qui tombent souplement sur le devant, chemise bleu pâle, pantalon et veste de lin gris clair. Sourire aux lèvres. Ce n'est pas le même homme que celui rencontré la veille. Rien à voir.
Quand il a refermé ses bras autour de moi, j'ai été heureuse de le toucher, de le sentir, et on s'est souri, tâté nos visages. Une barbe d'homme sous les doigts. Et on s'est étreints. Sans dire un seul mot.
Au retour, dans l'auto, je l'ai surpris de temps en temps à me jeter un bref coup d’œil, un regard noir qui semblait vouloir prendre de moi une nouvelle mesure, le visage étroit de profil, une tâche décolorée à cause de la fatigue (les insomnies) ou les problèmes (son fils, la santé...), les lèvres un peu plus resserrées l'une sur l'autre et tombant légèrement sur le coin. La chevelure, toujours léonine. Là-dessus, rien de changé. Triomphante.
Ça ne durerait pas, allait être recouvert par tout un tas de choses contre lesquelles nous ne pourrions rien faire, mais je débordais d'amour pour lui. Je ne pouvais donc ni discuter ni montrer ce que j'éprouvais.

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