Entre nous deux (19)




Mercredi 22 septembre 1999

Solange vient à la maison de dix heures à midi pour reprendre les clés de l'appartement de Trouville. Nous discutons agréablement. Famille et analyse. Je déjeune ensuite avec les filles et monte faire ma courte sieste devant Derrick dans la chambre de ma fille cadette partie à la fac y établir son emploi du temps. Mon fils débarque : il voudrait aller à Val de Fontenay s'acheter un jeu d'occasion. J'appelle Serge qui propose de nous emmener en voiture, mais il prévient qu'il nous faudra attendre longtemps qu'il soit prêt... Il l'est, à quatre heures. Nous prenons le thé dans la galerie commerciale pendant que mon gars fait ses petites affaires dans la boutique Score Games. Serge essaye ensuite des baskets à Foot Locker (taille 46) mais c'est à mon fils qu'on en achète (taille 36). Des Nike à 400 balles, pour lesquelles, voyant qu'elles plaisent beaucoup "au petit", Serge donne 100F. Il faut encore aller à Auchan tout au bout de la galerie commerçante chercher des graines pour l'oiseau. 18 heures, retour. Je suis crevée (pour finalement pas grand chose, si je regarde défiler ma journée).

Jeudi 23 septembre

Le fiston ne va pas au collège car il se sent patraque au réveil et a mal dormi. J'attends les ramoneurs jusqu'à onze heures. Je n'ai, moi non plus, aucun entrain aujourd'hui. Je déjeune avec la cadette à midi et nous reparlons de l'émission que nous avons regardée ensemble la veille, sur l'Abandon. Après le repas, je fais un saut chez Carlos chercher les cours que mon fils a manqués le matin pour qu'il les recopie dans l'après-midi. Je rentre ensuite faire une petite sieste devant Derrick. À mon réveil, une sorte de langueur s'est emparée de moi. J'ai chaud. Je pose mon pantalon pour lire. J'ai froid. Je le remets. Dehors, il fait très beau, un temps printanier et gracieux. Serge m'appelle pour que je le rejoigne à la terrasse du café de la Mairie. Il vient de se faire faire un fond d’œil et voit tout trouble, la pupille dilatée. Il y a deux jeunes femmes enceintes à la terrasse qui babillent en tenant leur gros ventre. Radieuses. Tout me soûle : la maternité affichée, le bonheur espéré, la sexualité abandonnée...

Vendredi 24 septembre

Le matin je me recouche et me rendors de huit à neuf. Après avoir déjeuné me prend l'envie de me rendre rue Saint Honoré à Star Film récupérer le CD ROM sur l'échographie auquel j'ai participé en début d'année. La réalisatrice me prête aussi les cassettes vidéo qui vont avec pour que je lui dise ce que j'en pense. Je reviens tout juste à midi pour préparer le repas du collégien. Puis je me mets au visionnage de la quatrième cassette sur laquelle des parents témoignent de leur douloureux vécu à l'annonce d'une anomalie chez leur enfant à naître, détectée par échographie. Je crois revivre ma propre histoire, vieille pourtant d'il y a onze ans...
Tout est là, resté en moi, prêt à se réveiller. La colère, l'incrédulité, mais aussi la peur, la solitude, le temps qui n'a plus de date, de jour, de nuit. L'attente. Le sentiment d'abandon. Plus personne autour de vous. Solitude complète. À qui s'en prendre ? Que faire ?
L'après-midi je me rends avec ma fille aînée à la journée Portes ouvertes de Sparadrap. J'y retrouve nombre de connaissances sympathiques, mais très vite, j'ai envie de rentrer.

Samedi 25 septembre

La veille au soir, quand je me couche à onze heures et demi, François me demande si je "me lève"... Il croyait que la nuit était déjà passée. Et justement pour lui, elle semble agitée la nuit... Il quitte le lit plusieurs fois, erre dans la maison. À un moment, alors que je me suis éveillée, et c'est probablement ce qui m'a réveillée, je l'entends se caresser le corps dans un petit bruit doux et soyeux mais assez énervant pour moi du fait justement que cela m'a tirée du sommeil. Je me rends compte que mon agacement vient de ce bruit particulier et du fait que cette caresse-là (une fois que j'ai compris que c'était une caresse), lente et comme appliquée, est celle qu'habituellement on dispense à l'autre pour le calmer, le détendre, mais pas à soi-même... Enfin, en principe. Je trouve cela étrange. Mais je réalise aussi que le rêve dont j'ai été extirpée à cause de l'agitation environnante était un rêve de colère dans lequel je trouvais cinq ou six capotes roses usagées traînant autour de François et que je rassemblais en un bouquet fané et tout gluant pour les lui mettre sous le nez dans l'attente d'une explication... On se rendort. Le matin, on fait l'amour normalement, sans référence aucune aux petits évènements curieux de la nuit...

Dimanche 26 septembre

Je trouve que je me suis un peu emballée hier pour une histoire qui ne valait pas tant d'encre et que j'ai peut-être tout bonnement "hallucinée". Du coup, cela me fait apprécier que j'évolue mentalement sur plusieurs niveaux et qu'il me faut au moins deux "couches" d'écriture pour avancer...
Il y a, en couche du dessus, la vie réelle à laquelle j'ai décidé de fermement me tenir même si elle est plutôt lassante, et la vie imaginaire, celle du dessous, pour laquelle je ne peux m'empêcher de développer un grand souci de compréhension (y voir clair) et laisser aller à ce sujet en moi une certaine tendance au sentiment de persécution (bien légitime à mon avis). Je ne peux pas opter pour l'un des deux domaines exclusivement, donc j'essaie de maintenir en place les deux.
Si je n'écrivais pas cela, toutes ces petites choses intimes - plus qu'intimes, montées des profondeurs de l'être - et un peu ridicules, j'en conviens, qui se produisent entre deux personnes qui vivent côte à côte depuis longtemps, elles tomberaient dans l'oubli. Même moi qui les ai vécues, ressenties en une grande lucidité dans la perception et une totale conscience, qui les ai remarquées au plus profond de la nuit là où généralement on se replie sur soi, et en me promettant de m'en souvenir, de ne pas les laisser être recouvertes par la vie éveillée, dès le matin, après le petit-déjeuner et tout au long de la matinée (travail, ménage, courses, téléphone...) eh bien même moi, aux premières loges si l'on peut dire, j'allais les oublier ! Ces petites choses minuscules qui ne font que nous traverser mais sont si nombreuses à remplir notre pauvre existence... Elles allaient se perdre pour toujours si je ne les avais pas écrites. 

Est-ce pour cela et pour cela uniquement que j'écris ?
Mon travail amoureux de dire sans mentir m'a donc repris.
L'autre m'étonnera toujours. Moi-même, un peu moins. De moins en moins. Je chercherai toujours à le comprendre, à savoir comment il fonctionne précisément, c'est mon sujet, ma passion et ma difficulté tout en même temps. Et tout en cherchant à le comprendre, cet autre, je m'en éloignerai toujours un peu plus, il me semble.
Je ne sais si le fait de se caresser à côté de sa femme relève d'une grande liberté ou d'une profonde tristesse. D'un grand amour pour soi ou d'un complet désespoir.
Mais moi, je ne pourrai le faire. J'en serais incapable. Je ne suis ni libre, ni amoureuse de moi, ni désespérée. Pas suffisamment en tout cas.
Ce qui a rendu à mes yeux (à mes oreilles plutôt) cette scène de la vie conjugale nocturne particulière, c'est qu'elle ne pouvait qu'entraîner dans mon esprit une foule de questions toutes plus contradictoires les unes que les autres. Un homme se caresse à côté de son épouse endormie. On imagine qu'il se branle, que la femme qui dort ne lui donne pas son comptant. On pense qu'il croit la femme endormie, qu'il peut donc s'abandonner à lui-même, faire un geste simple qui ne fait de mal à personne, qu'on ne pourra pas lui reprocher... N'est-ce pas.
Mais tout cela n'est qu'une première et simple lecture. Simpliste, en fait.
L'homme ne se masturbe pas mais se caresse le corps, calmement. S'il s'était masturbé j'aurais trouvé ça gênant, vexant peut-être, mais beaucoup moins troublant. N'entraînant aucune question. Cette caresse tranquille, par contre, n'attendant rien d'autre qu'elle-même m'a plongée dans une grande perplexité. Un état proche de l'effarement.
Est-il donc seul à ce point ?
(culpabilité)

Lundi 27 septembre

Je me suis mise à l'écart de tous, ce week-end. Besoin d'un certain repli en moi-même. Le père est sorti avec ses filles, une le samedi, l'autre le dimanche. Moi je suis restée devant la télé sans trop chercher à comprendre ce que je regardais. Mais ce fut malgré tout un assez bon week-end. Sans fatigue excessive, sans anicroches et pas trop d'inquiétudes maternelles. Je vise à cela maintenant. Le moindre mal. Et j'apprécie qu'à présent on me fiche un peu la paix. François avait acheté à manger "italien", pour le dimanche soir. Notre fille plus jeune avait fait des tartelettes aux fraises et l'aînée du pain aux noix.
Famille parfaite !

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