Entre nous deux (21)







Lundi 4 octobre 1999

Quand il a appelé le vendredi soir, ce fut comme un petit miracle. L'horizon s'est désobscurci. À l'intérieur du combiné gris, glacé à ma main, sa voix toute chaude. - Euh... il est un peu tard. C'est un appel pour excuses... - Oui... Pour quoi déjà?... - D'avoir été grossier. De n'avoir pas fait d'effort pour comprendre. Une fois de plus. - Oui, une fois de plus, j'ai répété...
De loin, on ne parle pas des mêmes choses que de tout près. C'est curieux.
Je lui en voulais et lui en avais fait reproche aussitôt arrivés dans le café ("tu veux qu'on aille prendre un thé ?... je passe te prendre") d'avoir regardé par dessus mon épaule dès que nous étions assis, à chaque fois que quelqu'un passait la porte... À tel point que j'avais moi aussi l'impression de les voir, ces personnes qui entraient ou sortaient dans mon dos. Je les voyais dans ses yeux à lui, au-dessus de ma tête.
Ah non ! Pas lui ! Pas lui, aussi ! Je croyais qu'il n'y avait que les balourds avec leur copine, leur amante ou leur femme, capables de faire ça... À se montrer indélicats, en plein restaurant ou ailleurs, en draguant par dessus ton épaule alors que tu es en train de t'épancher (erreur!) sur quelque chose d'un peu privé (intime même) une bonne femme dans ton dos, qui lui fait face...
Quand ton vis-à-vis devient soudain cramoisi, œil pétillant, et rit à gorge déployée, décochant par dessus toi son plus beau sourire alors qu'il n'a pas ri avec toi de la sorte depuis des semaines voire des mois... Et que ça ne peut pas être, là, tout de suite, à cause de ce que tu es en train de lui raconter... Tu réalises soudainement, mais trop tard (sinon tu te serais déjà levée en le plantant là comme un malpropre, un goujat, un moins que rien), qu'il se passe quelque chose "derrière"...
Pas lui... Tu parles... Tous les hommes sont pareils, conçus dans le même moule,  aussi malpolis les uns que les autres, et benêts, ne se rendant pas seulement compte de l'impolitesse la plus élémentaire, de la grossièreté la plus immédiatement visible dont ils font preuve; et incapables, avec ça, de formuler la moindre excuse lorsque leur petit jeu est dévoilé. Ils en rient encore... t'expliquant pourquoi c'était si drôle... Pourquoi ils ont ri. Les andouilles !
Serge, comme les autres. Hélas. On dirait que nul n'y échappe. C'est un travers typiquement masculin.
Il commence par me parler de ses maladies (moi, j'ai droit à ça)... et quand moi-même je me mets à évoquer (un peu) mes propres histoires, soudain il décroche, l'ennui le prend, il regarde ce qui se passe au-dessus de mon épaule, dans mon dos, et se met à draguer (ouvertement) une nana (habillée d'un pull rouge, assez moulant pour exciter le taureau : j'ai vu, ayant fini par me retourner) qui lui fait, paraît-il, des "grimaces très amusantes"...
C'est cela, oui...
D'autres fois, il se contente d'observer. C'est un peu plus discret. Il suit du regard quiconque pénètre dans les lieux, de ses yeux interrogateurs, critiques ou énamourés, c'est selon, comme seul peut le faire un homme - un homme non accompagné, dont rien n'entrave la direction du regard. 
Lorsqu'il est pris en flag, après que ses yeux verts-gris soient revenus se poser sur mon visage, il nie. Quoi encore ? Il n'y a rien, voyons... Puis s'écoule une minute de silence (je ne peux pas parler); chez lui, trente secondes de glaçante indifférence (il pense encore à ce qu'il a vu ou ce qui vient de se dérouler) puis un léger regain de chaleur. Revenons à nous. Qu'est-ce qu'on disait ? Tu parlais de quoi ?...  Rien, je ne disais rien. Va te faire foutre.
Cette attention flottante (récurrente), je ne la connais pas qu'avec lui, bien entendu, ce serait trop beau, j'y ai goûté avec bien d'autres (mon propre mari, déjà, mais lui a mis plus de vingt ans à "pratiquer", avant il était trop timide, trop réservé), et chez Salman, aussi (et d'autres encore que j'ai préféré oublier). Mais Salman, lui, n'était pas distrait par les femmes présentes, non, du tout, il l'était et quasiment en permanence, je me souviens, par toutes celles, absentes, et même loin, très loin, auxquelles il pensait tout en étant "avec" moi...

Un jour, j'ai cru bon d'expliquer à mes filles que lorsqu'elles ne connaissaient pas très bien un garçon et qu'ils sortaient ensemble pour la première fois, si le gars regarde par-dessus leur épaule, ou sur le côté, pendant qu'elle est en train de lui parler, il faut tout de suite laisser tomber. Ne vaut rien.
L'une m'a dit : "Oui, très bien, mais si moi-même je regarde toute personne, fille ou garçon, qui rentre, c'est valable aussi?", et l'autre m'a dit que de toute manière, au parloir, on ne pouvait voir et regarder que la personne en face, celle qui est venue vous rendre visite... "Derrière", et "d'autre", il n'y a que le maton...
Oui, bon.

Son rire, là, et sa face toute rougeaude, c'est comme s'il m'avait donné un coup de poing dans la figure. Il fallait que je m'explique tout de suite. Étais-je capable de parler assez vite ? Qu'est-ce qui pouvait remettre à sa place un mufle pareil (tu grossis tout, allez... y'a rien de méchant) ? Allais-je feindre de me lever, et partir ? Allais-je ne plus parler de toute l'heure? Ces pauvres heures arrachées si difficilement à l'existence... J'ai dit seulement (entre mes dents) non mais, je te parle, et toi, après m'avoir soûlée une plombe avec tes problèmes d'actions à la Bourse, d'immobilier, les soucis avec ton grandinet de fils, puis tes supposées maladies, à n'en plus finir, sans jamais relâcher l'attention que tu portes à toi-même... quand une minute, une seule, j'en viens à te parler de moi, tu ne trouves rien de mieux à faire que de t'esclaffer avec la minette de la table à côté... Franchement, oui, ça doit être ça, tu m'prends pour une conne...

Et vous avez gagné ?... quoi ?... Eh bien, un coup de fil d'excuse à une heure le soir assez tardive, qui n'est pas habituelle...



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