Entre nous deux (22)




Lundi 4 octobre 1999

Je me réveille avec fichée entre les deux seins la douleur au niveau du sternum que je n'avais pas eue depuis au moins un an. Signe chez moi de profonde contrariété, à laquelle je m'efforce de ne pas penser... Je lis quelques pages de La guerre des écrivains et parviens à me rendormir après le départ du collégien. Ça va mieux. Je n'ai plus mal. Après le ménage et quelques courses j'ai envie soudainement d'expédier par courrier mon manuscrit pour que Roger Grenier (de chez Gallimard) me dise, franchement, si cela vaut la peine que je l'envoie aux éditeurs, et si oui, lesquels. Je lui écris que "je peux tout entendre". Je m'en remets à lui et je ne sais pas si je fais bien car visiblement, en matière littéraire, nous n'avons pas les mêmes goûts. Je suis dans le feu de la recherche éditoriale, imprimante en route qui grésille, quand la sonnerie du téléphone vient se mêler au ronron bourdonnant de la fabrique de livre. C'est l'infirmière du lycée qui m'annonce que mon fils a fait un malaise après la piscine et l'athlétisme (hypoglycémie) et qu'il faut que je revienne le chercher. Je stoppe les machines. J'arrête tout. Mes prétentions littéraires attendront.

Mardi 5 octobre

Couchée à 23:23 (décidément, j'ai un drôle de rapport avec les chiffres), je me réveille à neuf heures, bien reposée. J'aide mon fils qui va mieux à se préparer pour partir à onze heures en cours et je fais un peu de ménage, assez mollement. Je vais regarder la cassette enregistrée la veille du film Promesse, des frères Dardenne. Déjeuner seule puis Corinne, une connaissance rencontrée dans la rue qui m'avait dit qu'elle passerait "un de ces jours vers quatorze heures" arrive pour le thé avec des tartelettes dont je n'ai pas du tout envie mais que je m'efforce de manger presque entièrement pour ne pas la vexer. Elle est gentille, simple et bonne mère (trois enfants, comme moi) mais j'apprends assez vite qu'elle a fait plusieurs dépressions et "se fait suivre" par une psychiatre qui, pour ce que je peux en juger, la bourre d'antidépresseurs. Quand elle s'en retourne je me sens barbouillée et m'en vais finir de regarder mon film, jusqu'à ce que Serge m'appelle. Son fils est revenu du Portugal avec dans ses bagages "une mèche de cheveu" de sa nouvelle amie, et sa "régulière" l'a trouvée... Quelle idée aussi !  Serge me raconte ce micro-événement avec moult précautions oratoires comme s'il s'agissait d'une affaire de la plus haute importance et n'est pas content quand je lui dis qu'il voulait que sa compagne sache... C'est tout. Qu'il n'a trouvé que ce moyen pour le lui annoncer... Il raccroche brusquement.

Mercredi 6 octobre

Au matin huit heures quand je le réveille avec son plateau petit-déjeuner que je dépose sur son lit (à votre service!) mon gars a l'air bien en forme, pour une fois. Hélas, au moment de partir il se ferme la porte de la salle de bain sur le pouce. Cris, eau froide, teinture d'arnica, pansement... Son pouce est gonflé, l'ongle écrasé, je l'envoie en cours tout de même. J'espère qu'il n'est pas cassé. Ce matin tout et tout le monde m'énerve. On dirait que ça ne s'arrête jamais. Il y a toujours un truc en cours. Je me mets intérieurement en rogne pour un rien. Il faut que je fasse attention... car ma douleur au sternum va me reprendre. Respire... (résiste, mais respire aussi) Je suis très tendue et j'ai des reproches à faire à chacune des personnes de mon entourage, reproches que je ne formule pas, bien entendu, mais que je mijote mentalement en permanence. Je me demande pourquoi je suis devenue comme ça. Sans doute aussi je me fais quelque souci pour la consultation de chirurgie avec le docteur Zeller qui a lieu dans quinze jours. Il va falloir se confronter de nouveau à ce milieu-là. Le médical. J'ai peur de ce que cette consultation nous réserve dans un avenir plus ou moins proche et d'être replongée dans un univers infernal (déjà connu) pour de longs mois... La jambe de mon fils a de nouveau "perdu" l'avance que la chirurgie lui avait donnée par rapport à son autre jambe. C'est une évidence. Et il va falloir tout recommencer. Un nouvel allongement artificiel, douloureux et compliqué, alors qu'il vient tout juste de retrouver une vie comme tous les garçons de son âge, sociale, amicale, familiale et scolaire...

Jeudi 7 octobre

J'ai reçu un appel de Roger Grenier à onze heures me disant qu'il venait de trouver mon manuscrit en relevant son courrier. Belle réactivité. À la fin de la lettre qui l'accompagnait j'avais écrit : "J'espère que vous vous portez bien, que la vie est assez douce avec vous et que vous endurez du mieux que vous pouvez la perte des êtres chers." Je pensais alors à Claude Roy et Loleh Bellon, décédés l'un et l'autre récemment. La presse en avait fait (faible) écho.
Il m'annonce qu'il vient de perdre son fils de 44 ans ! Emporté par une hépatite D ayant causé une hémorragie interne... Il ne s'en remettra pas. La vie vous donne des coups sur la tête jusqu'au bout, réservant souvent les plus durs vers la fin, quand vous êtes déjà affaibli.
Ce jeudi, je suis prise d'une frénésie de lessivage, grattage de la peinture écaillée des murs et plafond de la salle de bain. Il faut que je m'occupe les mains, sans réfléchir.
L'après-midi je vois Serge avec qui j'ai un peu de mal en ce moment. Il n'est guère aimable.

Vendredi 8 octobre

J'ai vaguement mal à la tête toute la journée. Il faut se lever tôt alors qu'il fait encore nuit. Je n'arrive pas à me rendormir ensuite. Je vais au Champion faire les courses pour la semaine. Maintenant j'irai toujours le vendredi (je me dis) car il y a moins de monde que le samedi.
Lorsque j'écris que Serge n'est pas aimable en ce moment, qu'il est même parfois franchement désagréable, il serait plus juste de dire que lui n'a pas tellement changé mais que moi par contre j'ai de plus en plus de mal à supporter sa nonchalance, son immobilisme, ses manies d'obsessionnel et la certitude qu'il a toujours d'avoir tout compris...
- Tu es souvent en opposition contre moi, déclare-t-il (à juste titre).
- En opposition, je ne sais pas si c'est le terme exact. Mais moi au moins j'essaie de comprendre pourquoi nous ne sommes pas d'accord...
- Pas du même avis...
- Ce n'est pas seulement une question de simple avis. Il y a des raisons plus profondes à nos désaccords que tu ne veux pas connaître.
- Si. Je veux bien... Donne des noms. Dénonce les torts. J'ai l'habitude...
- Oh oui, c'est vrai, j'oubliais, Monsieur emploie d'autres moyens, liés à son tempérament... Moi, j'attaque de manière frontale. C'est à ça que se résume entre nous selon toi toute discussion ?...
- Disons que tu ne réussis pas à me convaincre...
- Mais de quoi ? Je ne cherche pas à te convaincre de quoi que ce soit. À la différence de toi...
- Ce n'est pas parce que tu joues de l'emportement que tu as raison, excuse-moi...
- Ah non! Ne dis pas "excuse-moi"! Surtout pas ça !... Je l'entends à longueur de temps chez moi; je ne supporte plus cette façon horripilante de voir l'autre se débiner quand on met un problème sur la table...
- Ah. Excuse-moi... Oups! Pardon... Bon, mais qu'est-ce que tu veux de moi ? Je t'écoute.
- Alors disons que, puisque la plupart du temps tu n'es pas d'accord avec moi, pourquoi tu te tais ? Pourquoi tu ne dis pas (tu ne dis plus, avant tu le faisais) ce que tu penses au lieu de réfuter ce que je dis par un sourire, ou en regardant ailleurs ?
- Parce que je suis fatigué.
- Mais encore ? C'est un peu court. Tu essaies de paraître plus simple que tu l'es, et ça ne rend pas les choses faciles, dès qu'on discute... Si tu sais mieux que moi, vas-y, exprime-toi,  au lieu de laisser se dresser un mur entre nous...
- Non, je ne sais pas mieux que toi, mais je n'aime pas les opinions, l'arsenal des idées de tout le monde que l'on déverse en permanence... Si tu les donnes, ça t'engage et tu en deviens esclave. Toute forme de discours mène les gens jusqu'au point où ils se persuadent de choses qu'ils n'estiment eux-mêmes pas vraies...
- Les gens. Quels gens ? On s'en fiche des gens... Je ne vois pas bien où tu veux en venir, même si je comprends la démarche. Tu m'as mise au rang des autres. C'est tout ce que je vois...
- Tu prends cela pour une critique alors que c'en est pas. J'essaie de m'expliquer, c'est tout. De voir les choses clairement, puisque tu me le demandes. Et je te l'ai dit, je suis fatigué. Pas en état.
- Oui, enfin ce n'est pas une réponse à tout. Moi aussi je suis fatiguée.
- Pas comme moi. Pas de la façon dont je le suis...
- Tu veux dire que toi tu es désespéré et moi, juste crevée parce que j'en fais trop ?
- Oui. C'est tout à fait ça. Tu as trouvé.
- Arrête. Quand on a cessé de s'indigner, quelles que soient les raisons qu'on se donne, et qu'on se retire dans ses "hautes opinions", c'est mal, moi je dis. Et si tu ne te bats plus contre le mal, c'est que tu t'y plies en douce. Tu t'y soumets.
- Toi, arrête... Je sais très bien ce qu'il y a et toi aussi tu le sais.
- Et ? Vas-y. Dis.
- Avant il y avait l'étincelle de l'amour qui balayait d'un coup les réticences et les différends qui nous opposaient, maintenant...
- Maintenant, allez, continue... On y est presque. Mais comme tu ne veux pas aller jusqu'au bout de ta pensée, je vais finir. "maintenant, je ne vois pas l'intérêt de s'accrocher par habitude à une relation moribonde qui ne nous apporte plus ni souffrance, ni plaisir..."
- Ah mais non ! N'importe quoi ! Tu divagues complètement. J'ai jamais pensé ça.
Et en plus, à qui parlerais-je ?
- Oui, moi aussi. À qui je pourrais bien parler...
- Tu n'as que moi, sache. Et moi aussi. Pareil.

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