Entre nous deux (25)
Mardi 19
octobre 1999
Ah ben
voilà ! J'en étais sûre ! Il n'aurait pas fallu
aller à cette consultation ! C'est
pour ça que j'avais mal au sternum.
Je savais qu'il allait nous y être annoncé quelque chose de pas agréable.
De pas agréable du tout. Qu'on allait en reprendre
une louche, avec l'univers hospitalier, la médecine,
la douleur...
Mon fils
va devoir se faire réopérer le 31 mars prochain pour redresser son genou "qui
n'est pas dans l'axe"... Allons donc ! Il y a cinq mois le chirurgien
m'avait dit que ce n'était pas un problème urgent, qu'il le résoudrait en temps et en heure,
c'est-à-dire à l'occasion du deuxième allongement de sa jambe
gauche. Aujourd'hui, c'est tout l'inverse : l'allongement peut attendre quatre
ou cinq ans, mais le genou, c'est plutôt urgent sans quoi le
cartilage va "s'écraser progressivement". Ugh... Le grand Manitou a parlé. Et l'on ne peut pas aller contre. Comme toujours, il faut
bien se ranger aux arguments, qui nous dépassent. La réalité qui nous est décrite. Qui nous tombe dessus. On n'a toujours que des
sursis, des plages de tranquillité de quelques mois, et après, ça repart... "Les belles
vacances de Pâques que nous allons
passer..." ai-je dit, en quittant la salle des consultations. François ne voit pas pourquoi elles
ne le seraient pas, belles, et cette attitude m'énerve...
Tout va pour le mieux, en gros. Ce n'est pas lui qui subit, on voit bien.
Mercredi
20 octobre
Je m'éveille difficilement, me recouche, me rendors. À dix heures j'ai encore du mal à m'extraire du lit, où pourtant je ne suis pas bien.
Que me réserve encore cette journée ? Du lit, j'ai peur d'en sortir. La veille, pour
m'endormir, j'ai dû prendre un Lysanxia. L'opération envisagée de mon garçon, plus une discussion avec ma fille cadette (la première effective depuis le fameux dimanche de soi-disant
"rupture") m'ont mise dans un état d'énervement excluant toute possibilité d'endormissement normal. Elle revoit le gars, ça, je le savais; a mauvaise conscience, ça, ça se voit et je le savais
aussi. Mais elle ne peut pas le quitter "comme ça". Comme ça comment ?, je demande. D'après elle, tous les mecs, sans exception, "trompent, un
jour ou l'autre, leur meuf" (même Enzo, persifle-t-elle,
pour jeter une pierre dans le jardin de sa sœur : c'est avec elle que c'est le
plus tendu). La seule faute particulière que son copain ait pu
commettre, c'est d'avoir été "grillé". Et elle veut pour cette
raison (ou pour une autre qu'elle ne souhaite pas me communiquer ou qu'elle ne connaît même pas car il n'y a pas de raison à cela) lui donner une "seconde chance"... Presque tous les soirs elle
me ment en me disant qu'elle va dormir chez sa copine Lila.
Je
n'arrive pas à déterminer ce que je pense de tout cela (sortie de la
multitude de craintes qui m'assaillent). Je me demande si je dois être pour ou contre. S'il faut laisser les choses se faire.
Ou se battre. Oui, mais comment décide-t-on d'être contre et comment persiste-t-on à l'être ? Quand choisit-on et
quand est-on choisi ? De toute façon, même si on le voulait, il est extrêmement difficile de devenir exemplaire.
Avec obstination, je dois garder mes pensées intimes pour moi. J'ai dû
accepter de jouer le jeu - contrainte et forcée
- mais je ne suis pas assez rapide pour tout faire à la fois. Une mer de sentiments qui me sont propres me
recouvre en permanence, et je me débats juste pour en-dessous ne pas me noyer. Je traverse sous le nez
de ceux qui m'entourent des moments pleins d'embûches,
et personne ne le remarque.
Jeudi 21
octobre
"Il
est impossible de protéger du malheur ceux qu'on aime
: j'aurais mis longtemps pour apprendre une chose aussi simple. Apprendre est
toujours aimer, toujours à nos dépens. Je ne regrette pas cette amertume."
Deux bons
moments ont marqué cette journée. J'apprends, en feuilletant nonchalamment le Nouvel Obs, que Christian Bobin a écrit un nouveau livre : La présence pure. Sur son père atteint de la maladie
d'Alzheimer. J'ai hâte de le lire. Comme un cadeau
qui m'attendrait (ou un ami) à la librairie Millepages... La deuxième chose agréable, c'est le film que je
vais voir avec ma fille : Ghost Dog, de Jim Jarmusch, film presque désarmant d'humanité et de pureté - justement. On s'y sent bien. Ma fille se rend quand même - cinq minutes - dans les toilettes répondre à un appel sur son portable que
j'ai entendu vibrer alors que je lui avais fait promettre de ne plus l'emporter
au cinéma, mais elle n'en fait qu'à sa tête comme d'habitude et les
rares moments où l'on pourrait être bien ensemble, elle arbore son petit air de "je suis
là mais je n'y suis pas tout à fait" et celui de "désolée, j'avais promis, mais je ne
peux faire autrement". Je le fais
parce que j'y suis obligée.
Même au cinéma avec elle, on sent bien
qu'elle préférerait être ailleurs et l'on éprouve un sentiment de malaise à ses côtés, comme quelque chose en train de couver. Mais on ne sait
pas quoi au juste. Un truc dangereux en tout cas. Qui va finir par nous péter à la gueule.
Vendredi
22 octobre
Au petit
matin, entre le lever de mon gars et un rendez-vous pour moi au labo pour une
prise de sang, je lis le très doux petit livre de Bobin.
L'ambiance, la lumière, l'intensité en est la même que dans La voie
du Samouraï, le film que nous avons vu la veille. Ma fille
m'accompagne à Champion... "si ça te fait plaisir, oui"... lâche-t-elle quand je lui demande, dans un effort louable mais sans grande conviction. Elle a tant de choses à se faire pardonner. Mais ça
ne marche pas comme ça. Je lui en veux non pas de
ne pas m'obéir, me mentir, faire tout le
contraire de ce que je lui dis - ce n'est pas une question morale - mais de me
créer pour elle un tel souci, en
se mettant réellement en danger, et alors que j'en ai bien d'autres. Mais ça, elle ne comprend pas. Elle a perdu (à moins qu'elle ne l'aie jamais eue) toute capacité de jugement.
Les gens, même
une toute jeune fille comme elle à l'esprit neuf et éveillé, sont idiots de s'échiner sur des difficultés plus grandes qu'eux parce qu'ils s'imaginent que
difficulté est synonyme de moralité. Une certaine moralité. Toute particulière, et qui les distinguerait (à peu de frais, sans faire grand effort) des autres.
La dernière nuit elle l'a passée avec Chris, à la maison, après avoir dîné avec l'autre, le bandit, et
tenté de m'extorquer par téléphone l'autorisation de dormir
chez lui. Je lui ai permis de rentrer à minuit mais j'ai entendu la
clé dans la serrure à 23h30. Il me semble qu'elle me teste pour voir jusqu'où elle peut aller, et vérifier que j'ai encore en réserve un petit reste d'autorité parentale qu'elle a patiemment entrepris de rogner, jour
après jour...
À moins que tout simplement
elle ait compté sur moi pour décider si elle passait la nuit avec Chris ou avec Tariq.
Samedi 23
octobre
C'est difficile
de grandir. Je charge beaucoup ma propre fille en ce moment dans ces lignes, je
m'en rends compte. C'est que j'y exprime "tout ce qui dans son éducation, m'échappe", comme on
l'entend dire ici ou là, de la bouche de parents
inquiets... Mais n'est-ce pas le sens profond du mot éducation, qu'un jour ou l'autre l'enfant nous échappe ? Combien sont les parents qui veulent réellement donner à leur enfant les moyens et le
désir de cette échappée ? Quels sont les parents qui veulent que leur enfant les quitte et combien
ne le jugent pas apte à le faire - selon leurs
propres critères - simplement parce qu'ils
veulent reculer le plus longtemps possible ce moment ?
Ce que je
connais en cette période avec ma fille (et qui
dure depuis un an) m'oblige à revenir sur ma propre
jeunesse, à me souvenir du besoin (irrépressible, que nul ne peut écraser
même avec les meilleures
intentions sécuritaires du monde) de faire des expériences, des rencontres, sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit ni à se justifier auprès de personne. Il ne faut
jamais oublier sa jeunesse.
Dimanche
24 octobre
Un petit
câlin le matin, au réveil, et ensuite, tout en déjeunant,
nous parlons de création (avec un grand C), de l'énorme travail que celle-ci requiert, selon François, et de la souffrance qui la sous-tend selon moi. Il est
plus de onze heures quand les ébats et le débat s'achèvent. Que de pieux mensonges et
de petites hypocrisies quotidiennes, de tactiques d'évitement aussi pour ne pas avoir à affronter les vrais problèmes, sont nés de l'harmonie de
l'instant... François va faire le marché et moi je m'attaque au ménage
en me disant que j'ai une vie bien trop normale pour pouvoir en tirer quelque
chose sur le plan de l'écriture. C'est aussi que je
lis en ce moment un livre d'un certain Hervé
Prudon, Cochin, qui raconte de manière enlevée son histoire d'écrivain de polars, fumeur, buveur, baiseur (sauf sa femme),
atteint soudain d'un cancer de l’œsophage, qui va être hospitalisé à l'hôpital Cochin. Et tout va alors changer.
Ce qui m'a intriguée d'emblée, c'est que cet homme de cinquante ans (menant une vie à mille lieues de la mienne) réunit
pourtant aussi deux choses dans sa vie : l'écriture
et s'occuper (semble-t-il très bien) de deux enfants en
bas âge - les siens. C'est un père aussi. Et chez
les écrivains mâles, ça reste tout de même rare.


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