Entre nous deux (26)




Lundi 25 octobre 1999

Hier dimanche aurait pu être un assez bon dimanche si je n'avais pas eu cette crise si longue (4 heures) de douleur au sternum (un peu comme cela arrive quand on a bu de la soupe trop chaude). C'est mon œsophage je crois qui se resserre ou se contracte. Je commence à comprendre. J'ai dû abandonner (provisoirement) la lecture du livre Cochin, et ses descriptions terrifiantes de fibroscopie, et autres malheurs beaucoup plus graves que les miens, qui y sont décrits, dus aux maux d'origine gastrique. Quand finalement la crise fut passée (vers 19h), je me suis réjouie d'avoir malgré tout un peu faim, de manger "italien", et ensuite me mettre avec (presque) tous mes enfants devant les deux épisodes de la série Urgences. Hélas, à la fin du premier, sans que je m'en rende compte, ma lèvre inférieure avait doublé de volume, s'était mise à enfler comme après avoir reçu un coup de poing, sans qu'elle soit douloureuse mais au contraire plutôt anesthésiée. Vraiment une drôle de symptomatologie, que j'ai là... 

Mardi 26 octobre

Actuellement je ne fais que parler et entendre parler de médecine, chirurgie, hospitalisation... Serge va se faire opérer après-demain (à l'hôpital Cochin), moi je pense à l'intervention prévue de mon fils; je lis le livre Cochin, où il n'est question que d'hôpital et de maladie et je cours de gauche à droite à la Sécu, au labo d'analyses, à l'hôpital Bégin près de chez moi, pour faire des radios...
Lorsque nous nous promenons au bois, Serge et moi, nous abordons calmement, sereinement, ces sujets médicaux, en essayant de les couvrir dans leur ensemble sans en oublier aucun, tout en nous arrêtant par moments, sidérés par la beauté des arbres qui eux sont tellement impassibles, ignorant tout cela, arborant les couleurs splendides de l'automne. Pour eux, nous nous faisons la remarque, leur perte de feuillage constitue leur seule maladie annuelle...
Je ne sais pas parler des arbres, mais je les aime. Je pense à Bobin qui a toujours les mots pour nous les rendre présents, tels des personnages de notre existence. Il sait, lui, les dire. Et dire aussi les oiseaux et le vent.
Chaque jour aussi je pense à ma mère et combien elle a "bien fait" de partir dans la dignité. Avant que tout soit devenu trop dur. Comme je suis contente pour elle ! J'ai acheté ce matin un petit bouquet de dahlias que j'ai placé sous une photo d'elle jeune fille.

Mercredi 27 octobre

"Ce qu'on écrit n'aggrave rien, ne guérit rien." H. Prudon, dans Cochin

Brouillard le matin, soleil l'après-midi. Solange m'appelle au téléphone pour me parler (longuement) de sa difficulté à admettre que mon ex-analyste, qui est maintenant le sien, ne lui serre pas "au moins" la main quand elle arrive et quand elle repart... Dis-le lui à lui, pas à moi, je suggère, mais elle ne semble pas comprendre, me coupe, et repart dans sa plainte... Une heure, pour entendre ça... Ensuite mon aînée revient de son cours de conduite et éclate en sanglots. Heureusement Enzo est encore là (avait dormi avec elle) pour la réceptionner... Ils montent dans la chambre. Après m'être enquise qu'il n'y a rien de spécial auprès d'Enzo, qui s'en va, je l'évite, elle m'évite... Elle dort, je mange. Elle mange, je dors. Je commence d'apprendre à traiter chaque dossier les uns après les autres, pour ne pas tout mélanger et aussi pour ménager mon œsophage...
Dans quelques jours, elle aura vingt ans. Ma fille. Moi, j'estime avoir fait ma part. À son mec de prendre le relais, lui qui est assez fragile, je trouve. Je ne sais pas ce que ça va donner mais ce n'est pas mon problème. Quant à ma cadette, après avoir (officiellement, en tout cas) dormi chez Chris, elle va aux éditions La Bruyère, récupérer mon manuscrit avec "quelqu'un qui a une voiture"... Chris n'a pas le permis et pas d'auto. Donc, j'en conclus... que mon manuscrit et ma fille ont circulé en BM...

Jeudi 28 octobre

La matinée, à l'hôpital militaire Bégin, pour une mammo-écho-radio très martiale on peut dire, menée au pas de course à la suite d'une longue attente... Puis après courte sieste devant la quatrième partie de "La foi du siècle", je file à l'autre hôpital, celui de Cochin, où je trouve un Serge fraîchement opéré, installé comme un coq en pâte devant la télé. Il a, dit-il, suivi toute son opération "en direct", dans le reflet du Scialytique... Ça a dû le passionner comme film... 
Il m'épate. Je ne m'attendais pas à le trouver comme ça, lui, l'hypocondriaque phobique des hôpitaux... Je reste à ses côtés, de trois heures à cinq heures. Nous nous parlons doucement. Quelques jours avant son opération, tiens! lundi dernier, il m'avait serrée dans ses bras pour un gros câlin quand nous nous promenions dans les allées du bois. Je ne l'avais pas mentionné, je ne sais pas pourquoi, si! je sais pourquoi! sans doute parce que je n'avais pas su me dire à moi-même s'il m'avait prise dans ses bras pour se donner du courage à lui (ou inquiet, pensant que c'était peut-être "la dernière fois"...) ou bien parce que je lui avais dit que j'avais eu mal à l’œsophage tout le dimanche...
Comme si c'était important de savoir pour quoi... Un câlin vient quand il veut. Et surtout, quand il peut.

Dimanche 31 octobre

Je l'ai appelé hier, sur son lit d'hôpital. Voix nettement moins fraîche que celle du jour de l'opération. Il a mal. Me demande de le rappeler plus tard car il est en train de manger "du veau au riz créole"... Je rappelle donc un quart d'heure plus tard. Et ne le trouve décidément pas en forme. La nuit, il n'ose pas appeler quand il souffre car il n'y a qu'une infirmière, et dans la chambre à côté de la sienne, il y a un type qui délire, donc elle est "suffisamment occupée comme ça"... La maman de Serge était infirmière, alors en souvenir d'Ida, il respecte scrupuleusement leur temps à donner à tous, avec des priorités pour certains patients. Veut être un patient patient. Cela lui passera, s'il a trop mal... 
Je suis très surprise de sa réaction face à la douleur, cette réserve qu'il a face à elle, cette erreur qu'il fait en la laissant tout doucement s'installer en lui, en la subissant sans rien dire alors que toujours, quand on en discutait avant qu'il ne soit (pour la première fois!) hospitalisé lui-même, il avait une attitude sur le sujet beaucoup plus claire et positive. En fait, je réalise, il n'a jamais eu mal jusqu'alors (à part les bleus à l'âme) et n'a jamais vu quelqu'un de proche avoir mal. Il n'a pas assisté à ça. Il est probablement déboussolé. Ne sait pas comment réagir. Comme par ailleurs il porte en lui une énorme culpabilité, il doit se persuader qu'il lui faut supporter vaillamment. Maman Ida, es-tu là ?

Lundi 1er novembre

Le matin, il fait beau. Mais ça ne dure pas. Je vais avec les filles faire des courses. À peu près tous les magasins sont ouverts. On achète, on vend, le jour de la Toussaint... Les deux sœurs ne se bouffent pas le nez, pour une fois. Elles s'ignorent trop pour ça, à présent. Il n'y a pas si longtemps encore elles étaient ainsi que deux oiseaux en train de se battre; on s'attendait plus ou moins à voir sortir d'elles deux giclées de sang invisible et l'on se disait que sans s'en rendre compte elles finiraient par mourir des fines blessures qu'elles se sont infligées réciproquement. Cela fait un certain temps qu'il ne nous est pas arrivé de tenter une sortie à trois. Et je suis contente.
J'achète des fleurs pour maman, ma morte. De l'encens, à un vieil arabe qui se tient à la brocante-vide grenier, sur un demi-stand : violette, opium, cannabis, vanille... il y a le choix... J'en prends dix bâtons. Au retour, je mets un poulet au four et nous faisons, avec les enfants, une "courbe de moral" sur papier millimétré, pour deux mois ! Novembre-décembre. Il faudra songer à la remplir... De 0 à +20, et -20... Adèle se place, en ce 1er novembre, à + 2,5 (virgules autorisées), son frère à +5, sa sœur, + 15 (chacun a envie de lui demander pourquoi cela va "si bien", car ça ne se voit pas tellement, mais ça ne fait pas partie des règles), personnellement, je m'estime à +10 (toujours modérée) et François se dote d'un -20, mais c'est parce que nous l'avons réveillé de sa sieste sur la banquette pour remplir sa courbe... 
Il pleut tout l'après-midi. Je regarde un film américain, Le jardin secret, avec... des enfants, des oiseaux, des animaux, des fleurs, dans les rôles principaux... On dirait que ce film n'a été fait que pour moi... À mon intention.
J'appelle Serge qui est très morose. Je me sens souffrir à l'intérieur (ma courbe chute soudain à 2!) de l'entendre parler bas, avec un air de patience contrainte, puis répondre à mes questions en les répétant avec une soumission proche de la reddition. On raccroche.
Je me rappelle il y a quelques jours avoir en lui constater un changement. Depuis son opération, il paraissait pourtant en meilleure santé. Son teint n'avait plus cette nuance mauve de fleur de chardon. Mais en lui, quelque chose n'allait pas.

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